Bulgarie : une identité musicale hybride

Si, au cours des trente dernières années, plusieurs genres musicaux ont rencontré le succès auprès de la population bulgare, seuls deux d’entre eux ont réussi à s’imposer jusqu’à aujourd’hui auprès du public : la « tchalga » et le rap.

 


Gloria, chanteuse de tchalgaÀ partir du début des années 1950, la tradition des chants polyphoniques et folkloriques accompagnés par des instruments originaux tels que le kaval (flûte) ou la gaïda (cornemuse) fut valorisée et encensée par le régime socialiste. Ces sonorités ont dominé quatre décennies d’autoritarisme. En 1989, à la suite de l’ouverture des frontières, la société bulgare a subi de nouvelles influences, permettant à d’autres genres musicaux de se développer et de trouver leur public. La tchalga, avec son identité métissée à la fois balkanique et orientale, a dominé et marqué cette période de son empreinte. Mais, depuis les années 2010, l’influence occidentale (notamment nord-américaine) portant ses fruits, elle a progressivement cédé la place aux nombreux rappeurs qui ont émergé.

La tchalga, genre musical controversé

La tchalga (du turc « çalgı » - « instrument », faisant référence au son de la gaïda, un instrument à vent) s’est surtout développée en Bulgarie après la chute du régime socialiste. Auparavant, les autorités lui étaient peu favorables, car il s’agissait d’une importation du turbofolk yougoslave (lui-même successeur du néo-folk, auquel on avait ajouté les sonorités de boîtes à rythme et de synthétiseurs), lancée par la maison de disques bulgare Ioujni Vetar (Vent du Sud) en 1983. Malgré cette réticence du régime, des tubes yougoslaves (le plus souvent sous la forme de radiocassettes) ont circulé sous le manteau. Ainsi, bien avant 1989, le style turbofolk a influencé certains chanteurs bulgares, tel Andon Sabev avec sa chanson « Kamianite padat » (Les pierres tombent, 1988), dont le rythme oriental est indéniable.

Un peu plus tard, la maison de disques Payner, fondée en 1990 par Mitko Dimitrov, a adopté la même stratégie que Ioujni Vetar et a lancé le popfolk bulgare, autrement dit la tchalga. Grâce à ses chanteuses Toni Datcheva et Gloria (Galina Peneva Ivanova), qui se sont produites sur toutes les scènes du pays, la firme bulgare a réussi à imposer ce nouveau genre musical. Critiqué pour ses origines orientales turques et pour la simplicité de ses paroles, ce genre était néanmoins écouté par une grande partie de la population : la tchalga divertissait jeunes et moins jeunes, dans un contexte souvent festif, lors de concerts ou de soirées organisées dans des bars ou des discothèques, sans chercher à transmettre le moindre message (à l’instar de la musique pop) ou un patrimoine culturel (à la différence du folk). Les nouveaux riches bulgares, ceux à qui la transition avait profité, affectionnaient alors tout particulièrement ce genre musical, marque d’une époque qu’ils associaient à leur succès personnel.

Le nombre d’interprètes s’est progressivement accru au cours de la seconde moitié des années 1990, offrant ainsi un plus grand choix au public. Plusieurs chanteurs (Desi Slava, Silvia, Ekstra Nina, Kali, Konstantin…) ont signé avec Payner, permettant à la maison de disques d’asseoir sa position(1).

Au cours des années 2000, la tchalga s’est résolument imposée sur la scène musicale nationale grâce à de nouvelles stars, principalement des interprètes féminines (Preslava, Rayna, Ivana, Galena, Anelia, Tsvetelina Yaneva…), mais aussi quelques artistes de sexe masculin (Boris Dali). Leur notoriété grandissant, certains artistes se sont également produits à l’étranger, surtout dans les pays accueillant des communautés d’expatriés bulgares (Macédoine, Turquie, Grèce, Espagne, États-Unis, Canada).

Folk, pop et rock résistent

En Bulgarie, la musique folklorique est jouée avec des instruments traditionnels (gaïda, kaval, tambura), souvent accompagnés de chants. Elle correspond à une culture villageoise, sociale, festive, mais aussi patriarcale.

Les velléités nationalistes observées après la chute du régime socialiste l’ont préservée face à l’engouement des Bulgares pour les autres genres musicaux dont, en particulier, la tchalga. Son caractère populaire lui a également permis de conserver une place privilégiée lors des fêtes de village, des réjouissances familiales (notamment à l’occasion des mariages et des baptêmes), mais aussi dans les restaurants traditionnels. Ce genre a en outre acquis une grande notoriété hors des frontières, grâce aux voix de l’Ensemble des chansons populaires de la Radio bulgare fondé par Filip Koutev en 1952, et à la production de disques enregistrés par cette formation. Il est célèbre sous son nom de Mystère des voix bulgares, un chœur qui s’est produit à de multiples reprises sur la scène artistique internationale après 1989. Ainsi, cette culture musicale, que l’on valorisait déjà sous le régime socialiste, a été à nouveau placée au premier plan, en tant que représentation de la Bulgarie traditionnelle, par une frange conservatrice de la population au cours des trois décennies suivantes.

Cependant, le régime se montrant plus tolérant dans les années 1980, les Bulgares ont commencé à s’intéresser à d’autres genres musicaux. Cette diversité a survécu à la période de transition grâce à un renouvellement artistique et au soutien du public. Ainsi, à côté de la musique folklorique, la pop a pu se développer. Dès les années 1990, quelques éléments charismatiques, notamment Lili Ivanova, ont assuré sa préservation face aux nouvelles influences occidentales et au succès de la tchalga. Puis, de nouveaux interprètes ont pris le relai de la chanteuse, apportant un souffle nouveau à la pop bulgare. Ces chanteurs ont souvent acquis leur notoriété grâce à leurs prestations lors du concours de l’Eurovision : ce fut bien sûr le cas de Mariana Popova (2006), de Miro (2010) mais aussi et surtout de Poli Genova en 2011 puis en 2016, où elle finit 4ème du concours avec la chanson If Love Was A Crime.

Le rock bulgare a lui aussi traversé la période de turbulence transitionnelle postsocialiste en évoluant et en s’adaptant. Il a charmé un public certes moins important, mais attaché à un style, voire à un groupe. Les musiciens de BTR (hard rock) se sont imposés dès 1988 dans la vie musicale bulgare et ont connu leur apogée à la fin des années 1990 grâce à leur plus célèbre ballade Salvation/Spasenie, dédiée aux victimes de la drogue(2).

En 1991, alors que la jeunesse bulgare cherchait à s’émanciper de l’héritage socialiste, le groupe R Malak a sorti un premier album, puis un second en 1993, avant de se séparer en 1996 pour laisser les musiciens poursuivre leurs carrières artistiques chacun de leur côté. Ostava, fondé en 2001, a connu le succès au cours de la décennie suivante, notamment grâce à sa chanson Chokolad (Chocolat, 2013). Issu d’un style musical plus marginal, le groupe de country rock Ilona (du nom de sa chanteuse, Ilona Toteva) s'est quant à lui distingué à la fois aux États-Unis avec son morceau It’s 1966 (2012) et en Grande-Bretagne avec le titre Beautiful Country (2015)(3).

L’influence grandissante du courant hip-hop

Le mouvement hip-hop est apparu en Bulgarie au début des années 1990, trouvant d’abord son public auprès de la jeunesse issue de milieux populaires. Les interprètes les plus célèbres étaient alors Vasil Nikolov – alias Vasko Teslata – et Rap Nation (Vladislav Grouev – alias Vlado –, Dimitar Dimitrov – alias Tafo – et Georgi Stoyanov – alias Gero).

Ce courant s’est développé plus largement en Bulgarie à partir de 1994, grâce au rappeur Mihail Stanislavov Mihaylov de Varna, dont le nom de scène est Shamara aka Big Sha, et au groupe Apsourt (1996), dont le premier album, Bozdougan, est sorti en 1999. Le rap s’est ensuite renouvelé au cours des années 2000, Shamara étant moins actif après l’arrestation et l’incarcération de son partenaire, Vanko 1 : ce dernier a en effet été interpellé en 2003 dans le cadre d’une affaire de proxénétisme international entre la Bulgarie, la France, la Belgique et l’Italie. Le rappeur Sto Kila (100 Kilos), lui aussi originaire de Varna, a eu un certain succès à partir de 2009, avant que le genre musical bénéficie d’une nouvelle phase d’expansion à partir de 2010, avec l’ascension de Kristian Radoslav Talev, originaire de Gabrovo, plus connu sous le nom de Krisko.

Profitant de l’émigration de Big Sha aux États-Unis en 2014, Krisko a alors dominé la scène bulgare. Dans le pays, ses titres se sont régulièrement classés dans le top 40 (notamment Neka sym sam) au rythme de deux à sept par an. Certains d’entre eux se sont hissés en haut du podium : Slagam Krai (2011), Koi den stanahme (2012), Dali tova e ljubov E (2016) et Bazooka (2017). Pour Krisko, l’année 2018 fut particulièrement heureuse, grâce à plusieurs collaborations artistiques avec la chanteuse Hristina Hristova – alias Tita – et les chanteurs Slavi Trifonov – Dim – et Sto Kila. Depuis 2012, deux autres interprètes hip-hop, Pavel Nikolov et Vencislav Tchanov, plus connus sous le nom Pavell & Venci Venc’, ont également attiré l’attention des jeunes générations, sans toutefois parvenir à concurrencer Krisko avec lequel ils ont eux aussi récemment collaboré (Geroi, 2017).

En marge de cette scène hip-hop, des chanteurs de RnB, tels que Lachezar Evtimov et Jonislav Jotov de SkandaOU, ont réussi à se faire un nom depuis 2016. Quant à la scène électro, elle était dominée par le groupe bulgare Deep Zone Project, avant que deux de ses membres, Alex Kiprov – alias Startrax – et Nadejda Petrova – alias Nadia – ne décident de poursuivre individuellement leurs carrières artistiques à partir de 2015.

 

Notes :

(1) Site internet de la maison de disques Payner.

(2)« Rok grupa B.T.R. otbeljazva 20 godini ot sazdavaneto si » (« Le groupe de rock B.T.R. fête ses 20 ans », BNR, 10 décembre 2013.

(3) Miladina Monova, « ILONA : le premier groupe bulgare de country-rock qui rencontre du succès sur la scène britannique », BNR, 30 mai 2015.

 

Vignette : Gloria, chanteuse de tchalga (copyright Wikimedia Commons)

* Stéphan Altasserre est docteur en Études slaves, spécialiste des Balkans.

 

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