Carton jaune en Macédoine

Le cadre est banal… la scène, aussi anodine soit-elle, nous permet de mieux saisir dans toute sa complexité la réalité balkanique.


camp en MacédoineMacédoine, 17 avril 1999, un vieux car poussif des lignes intérieures du pays, se met en branle. Il relie Tetovo, "capitale " de la minorité albanaise de Macédoine, à Struga situé sur le lac d'Ohrid. Une effervescence inhabituelle agite le car. En effet, l'arrière du véhicule vient d'être investi par une joyeuse troupe d'adolescents: l'équipe de football junior de Struga, de retour de match, refait une entrée en jeu, on ne peut plus bruyante. Vraisemblablement, la bonne humeur règne. Ils ont entre 15 et 18 ans, alors bien entendu, ce qui ne nous semble être que quolibets et railleries (n'oublions pas que la langue nous est inconnue) fusent de toute part. Cette cacophonie juvénile a, à la fois, quelque chose de rassurant et de terrible: à quelques encablures de là, de l'autre coté de cette chaîne de montagne qui, à l'aplomb de la route, dresse ses magnifiques crêtes immaculées, une guerre fait rage. Ils sont probablement trop nombreux, ces jeunes du Kosovo et même de Serbie, à rêver d'une telle scène de vie quotidienne, simple, heureuse et innocente.

Innocente… et bien non, finalement, pas tant que ça ; on était pourtant en droit de l'espérer. La jeune équipe de football reflète la diversité du pays ; elle compte cinq jeunes Albanais pour une majorité de Slavo-macédoniens. Point positif donc, voir même dans le contexte actuel, note d'espoir. Mais voilà, il y a un hic. L'équipe n'est peut être pas aussi solidaire qu'on aurait pu le penser à première vue. Les cinq jeunes albanais sont assis ensemble au fond du car. Ils semblent un peu à l'écart des autres et sont loin de partager l'exubérance de leurs camarades slavo-macédoniens.

Manifestement, un malaise s'installe entre les deux groupes. Mon voisin, leader incontestable du groupe albanais, et francophone, se distingue par son ton vindicatif à l'égard de ses camarades de jeu slaves. Assez sûr de lui, il semble même vouloir me rallier à sa cause. Ces mêmes camarades deviennent l'exutoire de ses sentiments: ses mots sont insultants pour la population macédonienne, la gestuelle obscène fait le reste; ses copains albanais se contentant d'acquiescer de la tête. J'essaye de tempérer son ego. A la question : "en cas de match de football entre l'Albanie et la Macédoine , quelle équipe soutiendrais-tu ?", la réponse est cinglante : "l'Albanie !". Je croyais pourtant que le "dieu football" était un réel facteur d'unité…

Quelles remarques tirer de cet exemple ? J'en retiendrai trois :
Gardons-nous bien de céder à cette facilité qui veut que l'on mette toujours en exergue notre coté moralisateur français: le modèle national républicain français et son "assimilation citoyenne" a ses mérites. Pour autant, il trouve largement ses limites dans les Balkans. Là, il faut prendre en compte la réelle mesure de la spécificité balkanique: dans cette région, on se définit, avant toute chose, par l'ethnicité, réalité bien différente de la nôtre. Une vie harmonieuse entre les communautés passe avant tout par l'apprentissage de la différence. La tolérance devrait être un but à atteindre; l'éducation, un moyen pour celui-ci.

Au-delà des cadres institutionnels et étatiques que l'on veut leur donner, les populations balkaniques n'ont-elles pas d'autres choix que de vivre ensemble ?

Photo : © François VILALDACH

* Geoffroy LAUBY est l'auteur de cet article

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