Identité nationale bélarusse: que démontrent les manifestations de 2020?

Les manifestations qui ont suivi l’élection présidentielle de 2020, les plus longues et les plus mobilisatrices de l’histoire du Bélarus indépendant, sont remarquables à plusieurs égards, notamment au regard de l’unification de la société bélarusse.


Manifestation à Baranavitchi, le 16 août 2020.Les Bélarusses sont souvent présentés comme une nation faible et « dénationalisée »(1) ou encore comme « n’ayant pas développé une identité nationale propre »(2). L’ouvrage de Nelly Bekus, sociologue d’origine bélarusse(3), défend l’idée que les Bélarusses possèdent deux identités – celle officielle, avec des composantes principalement (post)-soviétiques, centrée sur la culture russe et la nostalgie soviétique, et celle qui est dite « alternative », décrite par N. Bekus comme plutôt marginale, mais forte et nationaliste.

Les manifestations post-électorales précédentes (en particulier celles organisées au lendemain des élections présidentielles de 2006 et de 2010) se sont caractérisées par une division claire « opposition contre État » et ont été initiées par des leaders de l’opposition rejoints par des personnes dont l’opinion était déjà faite, prêtes à l’exprimer ouvertement (intelligentsia, étudiants, etc.) Les manifestations de 2020, elles, procèdent d’un changement structurel significatif en faveur d’une division « société contre régime » ; elles incluent désormais presque tous les segments de la société bélarusse, y compris ceux qui étaient considérés comme la base électorale de Loukachenka, tels que les salariés du secteur public (enseignants, travailleurs médicaux, ouvriers – dans la mesure où la majeure partie des usines est gérée et/ou soutenue par l’État –, les salariés des transports publics, etc.) et même une partie des fonctionnaires. Les manifestations de 2020, parties de la base et dépourvues de tout leader, ont non seulement mué en protestations politiques revendiquant un nouveau régime démocratique, mais ont également révélé de manière très créative une gamme variée d’éléments constitutifs de l’identité national bélarusse.

Les symboles nationaux

Les symboles nationaux comme le drapeau blanc-rouge-blanc et le blason, adoptés officiellement pendant la courte période de 1991 à 1995, étaient auparavant fortement liés à l’opposition, associés pendant de nombreuses années à un parti d’opposition, le Front populaire biélorusse (FPB). Pour certains Bélarusses, le drapeau blanc-rouge-blanc est resté le symbole de l’indépendance du Bélarus, tandis que le drapeau rouge-vert est considéré comme une tentative de lier l’indépendance actuelle au passé soviétique.

Pendant plus de vingt ans, la majorité de la population a accepté le drapeau rouge-vert en tant que symbole de l’État ; au cours de la première semaine des manifestations, il a été brandi aux côtés du drapeau blanc-rouge-blanc, attestant ainsi de l’unité de la nation et évitant les clivages basés sur des symboles. Toutefois, malgré ce respect mutuel pour les deux symboles, le drapeau blanc-rouge-blanc a rapidement dominé le paysage et s’est finalement imposé face aux tentatives de Loukachenka de rétablir sa popularité en faisant appel aux experts en communication et à la machine de propagande russes. Rapidement, le drapeau blanc-rouge-blanc est devenu l’unique symbole de liberté, de changement et de démocratie, reléguant le drapeau rouge-vert au rang de symbole de la violence du régime et de la brutalité de la police.

Le blason incarne également le changement en cours et, alors que Sviatlana Tsihanouskaya est devenue la principale alternative à Loukachenka dans cette élection présidentielle, une cavalière y a souvent pris la place du cavalier. Les drapeaux blanc-rouge-blanc sont utilisés non seulement lors des manifestations mais également comme symboles de la contestation, arborés aux fenêtres, sur les balcons et les voitures. Et, lorsque les drapeaux sont retirés et détruits par la police ou les agents municipaux, ce sont des tee-shirts blanc-rouge-blanc qui les remplacent sur les balcons, les fenêtres ou ailleurs en guise de protestation.

Le blanc-rouge-blanc est non seulement devenu un symbole national utilisé comme drapeau, mais ces combinaisons de couleurs ont également commencé à être utilisées sur les vêtements portés par les manifestants (alternance de rouge et de blanc dans les tenues, robes de mariée avec ajout d’un bandeau rouge, certains se faisant arrêter pour avoir porté des vêtements blanc-rouge-blanc). Les tentatives du régime d’A. Loukachenka en vue de lier ce drapeau à la collaboration pendant la Seconde Guerre mondiale ont échoué (référence typique de la stratégie d’unification nationale et de la propagande, basée sur l’histoire de la Guerre – la Biélorussie s’est unie contre un ennemi (le régime nazi) et a survécu, et maintenant les descendants doivent poursuivre cette lutte contre tous les ennemis du Bélarus et leurs collaborateurs –), principalement du fait de la brutalité de la police anti-émeute et du traitement inhumain réservé aux manifestants placés en détention, toutes pratiques qui ont été comparées aux exactions nazies et ont fait que le régime a été perçu comme agissant contre son peuple.

Un choix géopolitique

Contrairement à d’autres manifestations qui s’étaient déroulées au Bélarus ou ailleurs, celles de 2020 n’ont appelé à aucun choix de nature géopolitique ou civilisationnel, n’optant ni pour la Russie, ni pour l’UE. Ces manifestations sont davantage centrées sur le Bélarus, mettant principalement l’accent sur la nécessité d’élections libres et démocratiques, de nouvelles réformes (y compris constitutionnelles), la libération de tous les prisonniers politiques et le lancement d’enquêtes sur tous les cas de brutalités policière et militaire avérés contre des manifestants pacifiques. Ainsi, aucun drapeau de l’UE ou de la Russie n’a été brandi par les manifestants.

La seule préoccupation extérieure exprimée par ces derniers a porté sur une éventuelle intervention militaire de la Russie, en tant que partie tierce amenée à régler le conflit. Une telle intervention, en particulier émanant de la Fédération de Russie, a été considérée comme une menace à la souveraineté du pays et perçue de manière extrêmement négative. En décembre 2019, les Bélarusses s’étaient déjà unis, au-delà de leurs divisions politiques, lors des manifestations de protestation contre les processus d’intégration Bélarus-Russie promus par le régime de V. Poutine.

En août-septembre 2020, les manifestants ont exprimé leur profonde inquiétude quant à l’implication potentielle de la Russie, envoyant un message clair contre toute intervention des autorités russes dans les affaires intérieures du Bélarus ou contre toute intervention militaire ; il s’agit de ne pas répéter les scénarii de la Crimée ou du Donbass. Néanmoins, la plupart des manifestants sont favorables au maintien de relations amicales avec la Russie, incluant des échanges économiques et une coopération. C’est également la posture des membres du Conseil de coordination, composé de membres actifs de la société civile bélarusse, y compris de membres de l’équipe de S. Tsihanouskaya.

Le bilinguisme comme nouvelle réalité linguistique

Les manifestations n'ont pas changé grand-chose au paysage linguistique du Bélarus mais elles ont révélé et donné à voir des tendances déjà existantes. Au cours de la dernière décennie, la langue bélarussienne a élargi son périmètre aux sphères privée et publique, les jeunes optant plus facilement pour elle comme langue de communication quotidienne ; de plus en plus de familles ont choisi le bélarussien comme langue d'éducation pour leurs enfants. Face aux demandes croissantes émanant de la société bélarusse, les institutions gouvernementales ainsi que de nombreuses entreprises ont été incitées à ajouter une version bélarussienne à leurs sites Internet. Dans les villes, un nombre plus important de fournisseurs de transports publics locaux sont également passés du russe au bélarussien pour les tickets de transport et l’information.

Contrairement aux nombreuses déclarations sur la supposée dégradation de la langue bélarussienne ou sur la domination de la langue russe dans la sphère publique bélarusse, les manifestations ont souvent été l’occasion d’exhiber des slogans et des affiches en bélarussien, tandis qu’on a largement entendu la langue bélarussienne dans les performances musicales organisées lors des chaînes de solidarité féminines (elles ont chanté des chansons en bélarussien), par la Philharmonie ou encore lors des actions de soutien au Théâtre national bélarusse Janka Kupala. La chanson Mury, revendiquée comme l’hymne des manifestations, a été initialement interprétée en russe mais immédiatement traduite en bélarussien et présentée dans les deux langues lors des meetings organisés pendant la campagne présidentielle par l’équipe de S. Tsihanouskaya. La langue bélarussienne est d’ailleurs souvent choisie pour les chansons ayant une portée politique.

L’innovation consistant à créer des armoiries et des emblèmes pour les districts municipaux (principalement pour les districts de Minsk, mais pas exclusivement) a permis de combiner des symboles nationaux et la langue bélarussienne. Alors que cette dernière a été utilisée à égalité avec le russe lors de toutes les manifestations de 2020, elle n’a en revanche pratiquement pas été employée lors des rassemblements en soutien à Loukachenka ou dans les discours et déclarations officiels.

Les manifestations n'ont rien créé qui n'existait déjà auparavant. Elles ont plutôt servi de révélateur pour mettre au jour des processus en cours et/ou préexistants et cristalliser les éléments identitaires déjà présents. Ainsi, on peut voir qu'en dépit de stéréotypes largement répandus sur les Bélarusses en tant que groupe dépourvu d’une identité distincte, les protestations ont montré qu’il existe les principaux éléments d’une identité nationale bien réelle et plutôt forte, partagée par les divers segments de la société bélarusse.

Notes :

(1) David R. Marples, Belarus: a denationalized nation, Amsterdam, Hartwood, 1999.

(2) Grigory Ioffe, “Belarus Defies Clichés”, Eurasia Daily Monitor, Vol. 9, n° 117, 20 juin 2012.

(3) Nelly Bekus, Struggle over identity: the official and the alternative “Belarusianness”, Budapest, CEU Press, 2010.

 

Vignette : Manifestation à Baranavitchi, 16 août 2020 (copyright : Raviaka Ruslan/Wikimedias Commons)

Traduit de l’anglais par Assen Slim.

Version originale.

 

* Hanna Vasilevich est Docteure, maître de conférences à l’Europa-Universität Flensburg (Allemagne) et présidente du Conseil d’administration du Centre international d’études sur la diversité ethnique et linguistique (République tchèque).

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