Kaunas la lituanienne et Vilnius la cosmopolite

La situation actuelle des deux principales villes de Lituanie résulte non pas de la politique soviétique pendant les cinquante années d'occupation, mais d'un accident de l'Histoire: c'est en effet la politique polonaise qui a conduit à l'annexion par Varsovie, en octobre 1920, de Vilnius, capitale historique de la Lituanie et de sa région. Les Lituaniens, qui venaient de proclamer leur indépendance, furent alors contraints de se trouver une autre capitale.


Kaunas, en polonais Kowno, n'était en 1920 qu'une petite ville de province. Certes elle avait un passé: ancienne capitale d'une partie du Grand-Duché de Lituanie sous le règne de Kestutis au XIVe siècle, chef-lieu d'un "gouvernorat" sous les tsars, elle avait été aussi un comptoir de la Hanse en raison de sa situation sur le Nemunas. Choisie pour sa position centrale, cette petite cité, un peu assoupie au XIXe siècle, était toutefois incapable de devenir en l'état le siège du gouvernement lituanien et de son administration. Il fallut, dans les conditions matérielles très difficiles de l'immédiat après-guerre, produire un effort considérable pour adapter la ville aux besoins les plus urgents d'une capitale.

Kaunas promue capitale dans l'urgence

En dix années, la ville fut transformée par l'édification de nouveaux bâtiments administratifs et de quartiers neufs où s'installèrent les ministères, les ambassades, les banques, les établissements commerciaux et les nouveaux habitants, fonctionnaires ou non. L'université Vytautas le Grand fut alors créée.

Malgré l'urgence, ces changements ne furent pas anarchiques. Des urbanistes présidèrent à la conception et à la réalisation de nouveaux quartiers que les architectes adeptes de l'école du Bauhaus ont enrichis de belles réalisations. La ville est devenue le centre de la vie politique, mais aussi de la vie culturelle avec ses musées, ses salles de musique et d'exposition, ses ateliers de peinture, mais, surtout, celui de la vie économique du pays. Autour de la ville où depuis longtemps existait une tradition de petits ateliers (textiles et brasseries), s'installèrent de nombreuses petites et moyennes entreprises, de textiles encore, de fourrures, de fleurs, et aussi des entreprises commerciales qui irriguèrent le pays grâce à la bonne situation de Kaunas au centre des réseaux routier et ferroviaire.

Devenue capitale sans l'avoir voulu, Kaunas a rapidement pris conscience du rôle nouveau qu'il lui fallait jouer dans le pays, et s'est trouvée confortée dans le sentiment, latent jusque-là, de sa singularité. Ne disait-on pas depuis longtemps: "En Lituanie, il y a quatre provinces, plus Kaunas"?

De cette courte et temporaire promotion au rang de capitale, et même après la restitution en 1939 de Vilnius à la Lituanie qui récupérait ainsi sa capitale historique, Kaunas a gardé la conviction qu'elle pouvait être, elle aussi, la véritable tête du pays. A cette certitude se mêle la fierté de se sentir le centre lituanien authentique du pays, ville moins cosmopolite que Vilnius, et où l'on ne parle que le lituanien.

Retour de Vilnius sur la scène lituanienne

Etablie au confluent de la Néris et de la Vilnia, la vieille ville de Vilnius, fondée au XIVe siècle par Gédiminas, s'est transformée avec le temps en une cité particulièrement étendue. Avec ses faubourgs et ses cités-dortoirs à la soviétique, elle s'étale aujourd'hui sur plus de trente kilomètres de long et compte environ 600.000 habitants. Elle fut longtemps appelée Wilno, quand les Polonais y étaient majoritaires, et Vilné par les Juifs dont la communauté occupait son centre dans un ghetto, de l'avis de tous alors assez sordide.

Vilnius, où avaient résidé les grands-ducs de Lituanie, devint tout naturellement la capitale de la jeune République de Lituanie qui y fut proclamée le 16 février 1918. Mais la Pologne annexa la ville le 10 octobre 1920, entraînant ainsi la rupture des relations diplomatiques entre les deux Etats à peine indépendants.

Vilnius fut rendue à la Lituanie en septembre 1939, après la défaite de la Pologne. Le geste de Staline n'eut pas de conséquences immédiates sur le sort de la ville en raison de la guerre, de l'occupation nazie, puis de l'occupation soviétique. Le développement de Vilnius (Vilna en russe) qui n'a réellement débuté qu'après la guerre, a été ralenti par les exigences de la politique globale de l'URSS qui a privilégié les ports de Riga et de Tallinn. C'est donc lentement qu'elle a pu retrouver les attributs d'une capitale, mais d'une capitale de république soviétique, c'est-à-dire avec peu de pouvoir, un gouvernement soumis à Moscou, sans relations internationales, ni capacité de décision. Ce n'est que depuis 1990 que Vilnius a récupéré la plénitude de ses responsabilités de capitale d'un pays indépendant; elle est redevenue le siège du gouvernement, des ministères, des ambassades, des organismes internationaux.

Alors deux villes rivales?

Le rôle prééminent actuel de Vilnius dans la politique du pays n'est pas contesté par Kaunas. Mais cette ville a gardé de sa promotion entre les deux guerres le sentiment qu'elle était aussi importante que Vilnius sur les plans tant culturel qu'économique, par son réseau industriel représentant un quart de la production nationale. Elle garde la certitude d'avoir su incarner mieux que Vilnius, pendant les années difficiles de l'occupation soviétique, l'esprit lituanien et les convictions nationalistes: Kaunas a en effet opposé plus que la capitale un esprit de résistance aux Soviétiques. C'est à Kaunas en particulier que Romas Kalanta[1] s'est sacrifié et que les manifestations d'étudiants furent les plus nombreuses (notamment en 1956 et 1972).

La Lituanie connaît une situation caractéristique de bicéphalie. Vilnius est la capitale officielle, elle a pour elle l'Histoire et le cosmopolitisme. Elle a perdu pendant la guerre sa communauté juive, mais elle a gardé un visage multiple: on y parle polonais, russe, lituanien bien sûr, mais aussi, à la différence des autres villes, un dialecte local. La ville est lituanienne par son histoire depuis Gédiminas, polonaise par ses monuments religieux baroques, juive dans le souvenir de son ghetto aux ruelles tortueuses et étroites, biélorusse aussi par la proximité de la frontière et par quelques journaux, soviétique par ses immenses cités-dortoirs, par quelques bâtiments administratifs et par l'inévitable "tour-gâteau" stalinienne.

Kaunas, avec plus de 400.000 habitants, s'appuie, pour s'affirmer sans complexe comme rivale, sur sa situation centrale dans le pays, sur le caractère moderne de ses larges avenues, sur son université récente mais très active, sur son activité industrielle et sur sa conviction que l'on y parle un lituanien plus pur qu'ailleurs. La Via Baltica, qui unit les capitales de l'Europe du nord-est d'Helsinki à Varsovie, passe non pas par Vilnius, mais par Kaunas. Présage-t-elle l'avenir?

* Par Suzanne CHAMPONNOIS (INALCO) et François de LABRIOLLE (INALCO)

 

[1] Etudiant de Kaunas, Romas Kalanta s'immola par le feu le 14 mai 1972 dans un parc de la ville, pour protester contre l'emprise soviétique sur la Lituanie. Ses obsèques donnèrent lieu à des manifestations dans la jeunesse, durement réprimées par les autorités. L'acte de R. Kalanta prit aux yeux des Lituaniens valeur de symbole de la résistance à l'occupation étrangère.

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