La renaissance du rock russe dans l’espace post-soviétique

Le récent comeback du rock soviétique en marge des manifestations organisées au Bélarus nous rappelle l’influence que peut avoir la musique sur les différentes formes de manifestations politiques. Récemment remis au goût du jour par le septième art en Russie et par les manifestations bélarusses, le rock soviétique puis russe a réussi à transcender les fractures générationnelles et identitaires, pour galvaniser la société civile de l’espace post-soviétique.


Le groupe Kino (1988)Le 6 août 2020 au matin, deux disc jockeys issus d’une maison de la jeunesse et de la culture bélarusse, Vlad Sokolovsky et Kirill Galanov, ont reçu un appel téléphonique : leur employeur leur demandait de se rendre au parc de Kiev à Minsk, pour y jouer des morceaux « pro-Loukachenka » afin de perturber le déroulement d’un rassemblement prévu en soutien à la candidate d’opposition Sviatlana Tsihanouskaïa. « Ils allaient nous utiliser comme des prises jack... donc nous avons décidé d’exprimer notre solidarité avec les gens qui étaient venus au rassemblement prévu », a expliqué plus tard V. Sokolovsky dans une interview accordée à Tut.by. En effet, plutôt que de faire le jeu de la « propagande pro-gouvernementale », ils ont joué Peremen ! (Des changements !), un morceau écrit par la légende du rock soviétique Viktor Tsoï. Devenu un véritable hymne pour une génération entière de citoyens soviétiques au crépuscule de cet empire, ce morceau composé il y a plus de trente ans reste présent dans l’esprit des citoyens bélarusses, ainsi que de leur gouvernement. Lors de sa création en 1986, Peremen avait incarné la solidarité au sein d’une société civile fatiguée par le système et prête à lui opposer ses droits.

Ce geste de V. Sokolovsky et K. Galanov fit immédiatement d’eux des héros nationaux. Ils reçurent donc le traitement réservé à ces derniers : dix jours d’emprisonnement dans une des désormais tristement célèbres prisons bélarusses. V. Sokolovsky se souvient : « La nuit du 11 au 12 août fut la plus effrayante. De ma cellule, j’entendais continuellement les cris et les passages à tabac. Certaines personnes se tenaient aussi debout dans les couloirs, et j’ai entendu un policier dire à l’une d’elles ‘On va vous rendre complètement invalides, comme cela vous ne pourrez même plus marcher !’ Tous ceux qui étaient dans ma cellule n'espéraient qu’une seule chose : qu’ils ne viennent pas ici. » Plus tard, les deux jeunes hommes ont reçu l’asile politique en Lituanie, où de nombreuses autres victimes de la répression politique bélarusse ont trouvé refuge.

La musique est un mode d’expression très personnel pour les individus et les groupes politiques. La musique elle-même mais aussi sa mémoire peuvent susciter la controverse et de vives réactions au sein des sociétés à tendance autoritaire. À ce titre, le film Leto [Été], réalisé par Kirill Serebrennikov en 2018, qui revient sur la création du groupe de V. Tsoï Kino, a été perçu par certains responsables politiques russes comme un appel à la désobéissance civile. Leto fait vibrer ses spectateurs au rythme des « concerts d’appartement », des disques enregistrés clandestinement grâce aux magnitizdat et de tous ces éléments ayant permis à la scène rock clandestine du Léningrad des années 1980 de contourner la censure. Le film a également été acclamé en Europe. La censure reste toutefois un point de convergence entre ces deux périodes, séparées par près de quarante ans : l’assignation à résidence de K. Serebrennikov, certes pour d’autres raisons, alors même que son film était projeté et en compétition lors de différents festivals internationaux, a rappelé à quel point la liberté d’expression en Russie demeure fragile.

Le rock, une voix dissidente contre l’ordre établi

Durant la période soviétique, la musique était perçue par les autorités comme un outil politique au service de la propagande. Ainsi, seuls les musiciens « professionnels » conformes à la ligne du Parti étaient accrédités par l’Union des compositeurs, autorisés à se produire en concert et à enregistrer et vendre leurs disques. Tout a commencé à changer dans les années 1970, dans le sillage du dégel khrouchtchévien. Une scène amateure a alors pu émerger, sous le regard vigilant de l’organisation de jeunesse du Parti, le Komsomol(1).

C’est dans ce contexte que le rock soviétique vit le jour. La première génération de rockers de l’URSS fut particulièrement influencée par une lignée d’artistes, qualifiés de bardes, tels Boulat Okoudjava ou Vladimir Vyssotsky(2), mais plus encore par le rock produit à l’Ouest, capté furtivement sur les ondes brouillées de la BBC et dont les enregistrements sur cassettes étaient échangés sous le manteau. Cette génération fut elle-même précédée par les Stilyagi(3), une communauté apparue en URSS après la Seconde Guerre mondiale : parlant un argot qui leur était propre et possédant un code vestimentaire coloré et décalé, ils refusèrent la mode uniforme et terne qui était d’usage. Même s’ils n’étaient pas musiciens, on peut tout de même considérer qu’ils ont ouvert la voie à la défiance envers le conformisme soviétique. Au sein d’une société atomisée, cette expression créative de l’individu, par la musique ou par la mode devint peu à peu une manière de « conquérir une liberté intérieure »(4).

Après les premiers rockers soviétiques qui s’étaient essayés à des remix hasardeux de titres occidentaux et chantaient en anglais, une seconde génération émergea de façon clandestine à la fin des années 1970, mettant au défi la pop soviétique d’Alla Pougatcheva ou de Muslim Magomayev qui n’avait pas la prétention d’être porteuse de sens. Les compositions de cette seconde génération commencèrent à toucher profondément la jeunesse soviétique, grâce à leurs paroles provocatrices et ambigües, laissant le régime indécis quant à la manière de les interpréter(5), et donc de les censurer.

Poezd v ogne (Un train en feu), morceau écrit par le groupe Aquarium en 1988, est ainsi devenu un des hymnes de la perestroïka : le colonel Vassine, arrivant sur le front avec sa jeune épouse, incite ses soldats à déserter et à regagner leurs foyers, expliquant que la seule bataille qu’ils aient menée jusque-là avait été contre eux-mêmes. Métaphore de l’Union soviétique et du dernier voyage du socialisme, ce train en feu incarne une cause perdue, chose que Mikhaïl Gorbatchev avait en partie comprise. Dans cette chanson, le colonel Vassine prend les traits de M. Gorbatchev, lui aussi souvent accompagné de son épouse Raïssa Maximovna, et ayant entrepris les réformes de la perestroïka, de la glasnost puis le retrait soviétique d’Afghanistan(6).

Mais c’est véritablement au milieu des années 1980 que débuta l’âge d’or du rock soviétique, lorsque les tournées et les films tels Assa de Sergueï Soloviov (1987) firent de ces artistes des stars et que ces groupes expérimentèrent des genres musicaux plus libres. Le point culminant de cette ascension fut atteint lors du Moscow Music Peace Festival d’août 1989, premier festival international de rock organisé en URSS, mêlant artistes locaux et internationaux(7).

De la déchéance à la renaissance ?

Le rock soviétique connut une période difficile au début des années 1990 : la scène musicale soviétique fut ébranlée par la disparition de plusieurs figures mythiques du rock, comme Viktor Tsoï, Mike Naumenko ou encore Alexandre Bachlatchev. La chute de l’Union soviétique, cet empire qui avait nourri la création musicale clandestine, participa à vider de son essence le rock russe. Après avoir terrassé son principal ennemi, quel sens donner à la lutte ? Les changements politiques amenèrent leur lot de nouvelles préoccupations, les auditeurs s’avérant désormais plus sensibles à la distraction permise par une pop légère, que par le rock et l’introspection philosophique. Rapidement, la nouvelle pop sembla répondre aux envies d’évasion des individus, expérimentant la mise en place de l’économie de marché et de la démocratie balbutiante(8). Peu exportable à l’étranger, le rock soviétique - alors devenu rock russe - fut en outre frappé de plein fouet par les activités de piratage sur internet.

Plus récemment, la contestation des résultats de l’élection présidentielle au Bélarus a contribué à remettre sur le devant de la scène ce rock soviétique jamais totalement oublié. L’initiative des deux disc jockeys de Minsk a immédiatement trouvé un écho au sein de la société civile. Saisissant l’actualité des messages d’une époque qu’on aurait voulu penser révolue, la star du rock soviétique Andreï Makarevitch, chanteur du groupe Mashina Vremeni, a pris part au festival en ligne Parti-Zan-Fest', organisé le 30 septembre 2020 par les médias russes Novaya Gazeta et TV Dojd en soutien aux victimes de la répression politique au Bélarus.

Ainsi, la musique montre qu’elle demeure un puissant outil de communication politique. Consciente de ce fait, une nouvelle génération d’artistes est en train d’émerger dans l’espace post-soviétique. Du film Leto aux performances du groupe russe de musique expérimentale IC3PEAK, remarqué en marge des manifestations à Moscou à l’été 2019, en passant par la nouvelle vague rock au Bélarus en 2020, la musique est à nouveau, dans cette région, un vecteur d’idées politiques qui peut permettre aux individus de se faire entendre.

 

Notes :

(1) Anna Zaytseva, « Les musiques populaires entre underground et logiques commerciales », in La Russie contemporaine, Fayard, Paris, 2010.

(2) Ioulia Zaretskaya-Balsente, Voyage en Russie via l’URSS, L’Harmattan, Paris, 2019.

(3) Artemiy Troitsky, « Paradnaïa i tenevaïa istoriâ rousskogo roka » (Histoire officielle et officieuse du rock russe), Conférence au VDNKh, 19 juillet 2017.

(4) Céline Bayou, « Le rock russe : conquérir une liberté intérieure », Le courrier des pays de l’Est, La Documentation française, n° 1058, 2006/6.

(5) Céline Bayou, Op. Cit. Note 6.

(6) Artemiy Troitsky, Op. Cit. Note 3.

(7) Yury Dud, « Pervyï rok-fest v SSSR » (Le premier festival de rock en URSS), 12 février 2019.

(8) Artemiy Troitsky, Op. Cit. Note 3.

 

Version en anglais.

Vignette : Le groupe Kino, 1988 (sources : Wikimedia Commons / Viktor Lavrechkine).

* Gabrielle VALLI est étudiante à Sciences Po Paris et vice-présidente de Eastern Circles.

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