Le frère disparu

L’acteur et réalisateur Sergueï Bodrov, qui était devenu l’égérie de toute une génération de Russes en incarnant Danila Bagrov dans le film « Brat », a trouvé la mort à la suite de la chute d’un glacier en Ossétie du Nord où il tournait son prochain film.


La nouvelle tragique en provenance de la petite république d’Ossétie du Nord, dans le Caucase, n’était sans doute pas vouée à faire la une des médias russes bien longtemps. Un glacier, que les météorologues s’accordaient pour définir comme un danger potentiel, s’est brusquement détaché du flanc de montagne et, suivi de coulées de boue glacée, a enseveli plusieurs villages, faisant plus d’une centaine de victimes parmi les habitants.

L’émotion de la population russe aurait sans doute duré le temps du journal télévisé, s’il n’y avait eu, parmi les disparus, Sergueï Bodrov Junior, acteur, réalisateur et idole des jeunes Russes, ainsi que son équipe de tournage. Pendant les jours qui ont suivi la catastrophe, alors que les sauveteurs gardaient encore espoir de pouvoir trouver des survivants, le pays est resté collé au petit écran dans l’attente d’un miracle. Sur les premières pages des journaux, s’étalait le visage de Bodrov pour ce qui s’apparentait de plus en plus à un deuil national.

Si le public français a pu apercevoir Bodrov Jr dans des films tels que « Est-Ouest » de Régis Wargnier, « The Quickie » mis en scène par son père Sergueï Bodrov ou sorti plus récemment en France, « Le prisonnier du Caucase », en Russie il est avant tout l’interprète d’un personnage emblématique, celui de Danila Bagrov dans le film d’Alexey Balabanov « Brat » (Le frère). Jeune provincial au sourire innocent venu dans la grande ville retrouver son frère, Danila devient un killer au cœur sensible, un tueur timide et sans pitié qui évolue avec candeur dans l’univers des mafieux, avec pour seul objectif d’aider son grand frère, minable malfrat empêtré dans des ennuis. Promu film-culte dès sa sortie, « Brat » - suivi de « Brat-2 » - est devenu le porte-drapeau de cette génération de Russes qui n’a pas connu l’époque soviétique et dont la perception du monde est imprégnée des errances et des folies des premières années post-soviétiques.

« Poutine : notre président, Danila : notre frère »

Au-delà de l’engouement d’une génération pour un acteur, dont déborde l’histoire du cinéma, on peut avoir une lecture politique du personnage ambigu de Danila Bagrov.

Comment ne pas s’interroger sur la récupération politique du personnage lors de la dernière campagne présidentielle où le groupe de jeunes pro-poutiniens avait choisi pour slogan « Poutine : notre président, Danila : notre frère » ? Plus qu’une génération, le personnage du « Frère » illustre une vision politique, un nouveau code moral qu’on soupçonne approuvé par le pouvoir. Les règles de vie sur lesquelles s’appuie Danila Bagrov sont simples : la seule chose qui compte est de défendre les siens contre les étrangers. Cet objectif justifie chez le personnage aussi bien la transgression des lois sociales que le meurtre ou le racisme. Sa violence est une auto-défense instinctive, animale. Le nouveau héros ressemble à un voisin de palier plus qu’à une star hollywoodienne, il est proche et reconnaissable, naïf et pur comme les personnages de simples d’esprit dans les contes populaires russes, familier comme une assiette de borsch.

Mais Danila Bagrov est surtout perdu dans un monde dont il ne comprend pas très bien les règles, mais qu’il sent vaguement hostile et froid. Il ne trouve refuge que dans l’image d’un frère, les bras d’une femme, le son plaintif des chansons cruelles des dernières années soviétiques. Que ce soit à Saint-Pétersbourg (« Brat ») ou à New York (« brat 2 »), c’est partout la même glaciale incertitude, les mêmes gens malheureux errant comme lui en quête d’un foyer. Faut-il voir projetées dans ce personnage les angoisses de la nouvelle génération de jeunes Russes ou l’idéologie d’un pouvoir qui ne souhaite pas s’encombrer d’une morale trop complexe ?

Bagrov-Bodrov : l’assonance des noms a vite fait de suggérer l’identité du personnage et de son interprète. Sergueï Bodrov, réalisateur et père de deux enfants, n’a pas réussi à se débarrasser de l’image du jeune killer Danila Bagrov qui lui collait à la peau. Mais si la Russie est aujourd’hui en deuil de Sergueï Bodrov, Danila Bagrov, lui, ne fait que commencer sa vie en tant que symbole trouble, attachant et inquiétant de la jeune Russie.

Par Anna LEBEDEV et Guillaume COLIN
Vignette : Sergeï Bodrov Jr (photo libre de droit, attribution non requise)
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