Le mouvement Gülen en Asie centrale : la fin d’un soft power turc?

Cœur de plusieurs mouvements musulmans modernes parmi lesquels émergent notamment les noms de Saïd Nursi et de Fethullah Gülen, la Turquie a mis en œuvre une stratégie d’influence dans les républiques turcophones de l’ex-URSS, où sa présence s’accroît depuis le début des années 1990. C’est le cas, particulièrement, à travers une puissante et mystérieuse organisation religieuse, dirigée par Fethullah Gülen.


Fethullah GülenNé en Turquie dans les années 1960, le mouvement Gülen ou le Hizmet(1) est un des réseaux islamiques « les plus puissants du monde »(2). Fondé par son actuel chef spirituel, Fethullah Gülen, ce mouvement a émergé au début des années 1980 dans un contexte politique et économique en forte mutation pour la Turquie. Dans les années 1990, le mouvement s’est étendu à l’international avec la mise en place de multiples écoles, d’institutions éducatives et d’entreprises privées dans plus d’une centaine de pays. Aujourd’hui encore, il constitue un des mouvements les plus influents dans le paysage politique turc.

Fethullah Gülen ou la naissance d’un nouveau courant nourdjou

Communauté, mouvement, néo-confrérie, organisation islamique, secte… la mouvance Gülen est décrite de diverses façons. Pour bien comprendre sa philosophie, il faut remonter à ses origines. Le Hizmet est une branche du mouvement nourdjou, créé par le théologien musulman d’origine kurde Saïd Nursi. Né en 1873 en Turquie et marqué par un islam mystique, il est connu pour sa parfaite connaissance des sources islamiques. Il accroît sa notoriété lors de la fondation, en 1923, de la République turque en militant en faveur d’un régime politique fondé sur l’Islam. En contradiction avec la vision laïque et séculière de Mustafa Kemal Atatürk, il décide rapidement de se retirer de la scène politique et fonde un mouvement « mystique et apolitique »(3) qui prône la modernité de la Turquie à travers la religion. À la mort de S. Nursi en 1960, le mouvement reste actif en Turquie à travers ses nombreux disciples, dont fait partie Fethullah Gülen.

La philosophie nourdjou constitue donc la base idéologique du mouvement Gülen. Né en 1941 dans la province d’Erzurum, à l’est de la Turquie, dans une famille très conservatrice(4) et vivant depuis 1999 aux États-Unis, Fethullah Gülen reprend le discours de S. Nursi, mais en accentuant l’aspect éducatif. En parallèle de l’enseignement soufi qu’il a reçu, F. Gülen a suivi la formation intellectuelle de la madrasa (établissement islamique) et fréquenté des cercles religieux qui ont influencé sa pensée. Dès l’âge de 15 ans, Gülen devient prêcheur officiel, avant d’être nommé imam dans les années 1960. Progressivement, ses idées se diffusent dans toute la Turquie. Son mouvement prend réellement forme à partir des années 1980, lorsque la Turquie adopte l’économie de marché, puis s’ouvre aux autres pays en 1990. Il exerce une forte influence principalement dans quatre domaines : l’éducation, les médias(5), les milieux intellectuels et l’économie (de nombreuses entreprises sont gérées par des hommes d’affaires appartenant au mouvement güleniste). Hors de Turquie, c’est l’Asie centrale qui a été le premier terrain d’expérimentation du mouvement.

La force des réseaux Gülen en Asie centrale : l’exemple des « écoles turques »

L’effondrement de l’URSS en 1991 a marqué un tournant dans la géopolitique mondiale, et la naissance de nouveaux États turcophones sur la scène internationale a constitué une opportunité pour la Turquie d’étendre son influence dans la région, autour de trois axes principaux : économique, culturel et éducatif. La confrérie musulmane de Gülen, alors en pleine apogée en Turquie, s’ouvre simultanément au monde et, tout naturellement, se tourne vers l’Asie centrale. Son implantation dans ces nouveaux États se fait d’abord à travers la coopération économique, puis se manifeste par la création d’écoles privées : en effet, les entreprises éducatives ont été pour la grande majorité financées par les hommes d’affaires gülenistes.

Dans un premier temps, ces écoles gülenistes, bien que qualifiées d’« écoles turques », n’ont pas été présentées par les pays d’accueil comme des institutions séculières, porteuses en outre d’un discours religieux dispensé par un imam turc. Rarement assimilées à la personnalité de Gülen, elles se sont implantées discrètement dans les pays turcophones d’Asie centrale, évitant de susciter la méfiance des autorités nationales, pourtant méfiantes vis-à-vis de toute forme d’action islamique.

Répartition des établissements privés turcs en Asie centrale

pour l’année scolaire 1998/1999

Pays (millions d’habitants) Nombre d’écoles nourdjou Nombre d’élèves les fréquentant Nombre d’enseignants turcs
Ouzbékistan (24) 18 3 334 210
Kazakhstan (15) 29 5 684 580
Kirghizstan (5) 12 3 100 308
Turkménistan (4) 15 3 294 353
TOTAL 73 15 412 1 451

Source : Bayram Balci, Missionnaires de l’Islam en Asie centrale : les écoles turques de Fethullah Gülen. Institut français d’études anatoliennes, Paris/Istanbul, 2003, p. 146.

En quelques années, le mouvement Gülen a développé un solide réseau à travers toute l’Asie centrale (voir Tableau). En 1998/1999, le Kazakhstan était le pays qui accueillait le plus d’écoles Gülen, ce qui s’expliquait par une législation souple et par une forte présence d’investisseurs turcs au Kazakhstan. L’Ouzbékistan, pays le plus peuplé d’Asie centrale, a contenu l’implantation de ces écoles conformément à sa réticence à l’égard d’un rapprochement trop étroit avec la Turquie(6) et de toute forme de propagande religieuse. Ainsi, dans les années 2000, les autorités ouzbekes n’ont pas hésité à fermer des établissements. Le mouvement Gülen s’est très bien implanté au Turkménistan, notamment grâce aux bonnes relations entre le président turkmène Saparmurat Niyazov et le président turc de l’époque, Turgut Özal. Il a trouvé également sa place au Kirghizstan, sous l’effet de la politique d’ouverture de Bichkek.

Les spécificités des écoles gülenistes 

La majorité des établissements Gülen sont des lycées qui préparent les élèves aux concours d’entrée dans les universités de leur pays ou à l’étranger. Les élèves peuvent accéder à ces lycées en passant un concours difficile et sélectif. Seuls les meilleurs élèves sont recrutés. Par ailleurs, dans certains pays d’Asie centrale, la scolarité est payante : au Turkménistan par exemple, elle coûte l’équivalent de 3 000 dollars par an. Les élèves les mieux classés au concours de recrutement sont exemptés de frais de scolarité.

Ces écoles mettent l’accent aussi bien sur les sciences dures que sur les langues (notamment le turc et l’anglais). Les langues nationales sont surtout employées pour des matières qui concernent le pays (histoire, géographie). La langue russe est quasiment absente de ces écoles, bien qu’elles soient fréquentées par un grand nombre d’élèves russes. Les matières comme Histoire des religions ou encore Morale sensibilisent les lycéens aux idées du mouvement. Les cours sont dispensés en grande partie par des enseignants turcs, mais on trouve également des professeurs locaux, sélectionnés en fonction de leurs compétences, de leur expérience, mais surtout du degré de leur attachement aux valeurs nationales (et plus globalement aux valeurs turciques) et religieuses.

La plupart des élèves issus de ces écoles intègrent les universités les plus prestigieuses et décrochent à terme des postes importants dans de nombreux domaines (fonction publique, finance, etc.)

Le sort incertain du mouvement en Asie centrale

La mouvance Gülen a traversé deux crises majeures, qui portent atteinte à sa réputation aussi bien en Turquie qu’en Asie centrale. En décembre 2013 d’abord, une crise a éclaté en Turquie entre le mouvement Gülen et le gouvernement de l'AKP. Grâce à l’infiltration des structures de l’État par le réseau güleniste, le mouvement a pu révéler publiquement de vastes réseaux de corruption touchant les autorités. L’AKP a alors accusé le mouvement de complot contre le pouvoir en place. Selon Samim Akgönül, politologue à l'université de Strasbourg, « les cas de corruption étaient en tout cas bien réels. Depuis, le mouvement güleniste est passé d’allié principal à ennemi principal »(7). Après cet événement, l’image de la confrérie a été fortement discréditée en Asie centrale, les dirigeants s’inquiétant d’une possible infiltration du mouvement dans leur propre appareil étatique. De nombreuses écoles gülenistes ont alors été fermées.

La deuxième crise, le coup d’État manqué du 15 juillet 2016, s’inscrit dans la suite logique de cette période d’affrontement entre le gouvernement d’Erdoğan et le mouvement Gülen. Lorsqu’une partie de l’armée turque a tenté, en vain, de renverser le pouvoir et de prendre le contrôle des principaux centres de pouvoir, le gouvernement turc en a attribué l’initiative au réseau güleniste, désormais perçu comme une organisation terroriste. L’appareil d’État mais aussi les secteurs économique et social ont alors fait l’objet de purges d’une ampleur exceptionnelle en Turquie. Mais le gouvernement turc a également fait pression sur les autorités d’Asie centrale pour qu’elles ferment ou reprennent le contrôle de toute institution güleniste. Alors que le Kazakhstan et le Kirghizstan ont refusé de fermer définitivement les écoles, le Turkménistan, très dépendant des investissements turcs, a pris des mesures strictes contre les gülenistes. En Ouzbékistan, les écoles gülenistes avaient fermé leurs portes bien avant le coup d’État avorté de 2016 : sous l’effet de la détérioration générale des relations turco-ouzbèkes, ces institutions avaient toutes été fermées et leurs enseignants expulsés du pays dès 2000. Cette lutte contre la mouvance Gülen a également eu des prolongements en Europe et en Afrique.

Il n’en reste pas moins que, dans les quatre pays, le succès de ces écoles a fait la popularité du mouvement. Plus que la diffusion des valeurs principales de l’Islam, la mouvance Gülen a contribué à l’expansion de la langue et de la culture turque en Asie centrale. Paradoxalement, c’est précisément cette stratégie de « soft power » que le gouvernement turc est en train de détruire aujourd’hui. Même si les écoles ne disparaissent pas totalement du paysage éducatif centrasiatique, le mouvement se trouve plus que jamais sous étroite surveillance.

Notes :

(1) « Hizmet » signifie « communauté de services » en turc.

(2) Selon la sociologue Nilüfer Göle, Directrice de recherches à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS, Paris).

(3) Bayram Balci, Renouveau de l’Islam en Asie centrale et dans le Caucase, CNRS Éditions, Paris, 2017.

(4) Dès son plus jeune âge, F. Gülen est plongé dans le milieu religieux, notamment à travers son père, qui était imam.

(5) Création du quotidien Zaman et de sa version anglaise Today Zaman, ainsi que de chaînes de télévision (Samanyolu TV). Ces médias gülenistes ont disparu depuis 2016.

(6) Depuis son indépendance, l’Ouzbékistan voit dans la Turquie une rivale plus qu’un partenaire. Les relations diplomatiques entre les deux pays se sont dégradées à la suite de l’installation en Turquie de certains opposants ouzbeks (Muhammad Salih, dirigeant du parti Erk -Pouvoir en turc-, et Abdurrahim Polatov, chef du mouvement populaire Birlik -Union) en 1993, et depuis les attentats de Tachkent en 1999. Enfin, les attentats du 11 septembre 2001 ont fait émerger en Asie centrale la crainte d’une menace islamique.

(7) Claire Gandanger, « Turquie : l’engrenage d’une purge sans débat », Arte France, 1er août 2016 [Page consultée le 20/11/2019].

 

Vignette : Fethullah Gülen (source : VOA/Wikimedias Commons).

* Laetitia EMEKTAS est étudiante en Relations internationales et turcologie à l’INALCO.

 

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