Lupa à l’honneur

Krystian Lupa présente trois créations durant la saison théâtrale 2010-2011 en Ile-de-France: Factory 2 au Théâtre de la Colline, Persona Marilyn et Fin de Partie au Théâtre des Amandiers. Krystian Lupa, un des noms les plus éminents du théâtre polonais.


Académie des beaux-arts de CracovieDepuis maintenant trente ans -c'est aussi le temps qu'il aura fallu pour que la Pologne se libère du joug totalitaire- Lupa occupe une place de référence. Il représente une image vers laquelle les jeunes générations théâtrales se tournent. Il a formé en effet bon nombre de metteurs en scène de la génération qu’on appelle «les plus jeunes plus doués»: Krzysztof Warlikowski –qui fut aussi son assistant-, Grzegorz Jarzyna, devenu directeur du Théâtre Rozmaitosci à Varsovie, Anna Augustynowicz, qui dirige aujourd’hui le Théâtre Wspolczesny à Szczecin. Et, si Swinarski, un de ses professeurs à Cracovie, était pour lui une école à lui tout seul, il en est également devenu une à son tour, et pas seulement en Pologne.

Krystian-Lupa naît en 1943 à Jastrzebie Zdroj, une des trois villes qui verra naître le mouvement Solidarnosc. Durant les années 1980, le changement, tout le monde l'espère sincèrement et même l'attend désespérément. Mais y a-t-il des voix théâtrales à l'époque qui vont s’élever pour chanter cette renaissance? Non à vrai dire. Pas même Krystian Lupa. Les bouleversements politiques et sociaux de son pays n'interfèreront jamais à proprement parler dans son travail. Il trace une route bien particulière, si personnelle, que son théâtre est qualifié par Jean-Pierre Thibaudat de «Théâtre de l'être». Son parcours prend d'abord sa source, non pas dans le rapport direct à l'actualité, mais dans son enfance, avec un monde imaginaire qu'il créé, portant le nom de Juskunia. Son monde est si étrange, et sa manière d'envisager l'art, le cinéma, le théâtre, l'acteur surtout, lui vaut d'être renvoyé de l'école de cinéma de Lodz. Il intégrera plus tard finalement, en 1973, l'Ecole Nationale Supérieure d'Art Dramatique de Cracovie. C'est son point de départ professionnel.

Le théâtre polonais d'après-guerre

De la génération d'après guerre, il aura donc assisté au destin de la Pologne, peuplée de fantômes et de drames, devenue un pays de cendres. Mais cette Pologne, c'est plutôt Warlikowski, qui en parlera notamment avec (A) Pollonia, en 2009, mélangeant textes contemporains et tragédies antiques, la Shoah en toile de fond.

Après la guerre, d'une manière générale, les programmations des théâtres polonais font appel aux anciennes pièces du répertoire –à l’heure où les nouvelles pièces sont des pièces reportages engagés, des drames historiques, ou bien des comédies satiriques ou divertissantes. Les spectacles de certains metteurs en scène de cette époque, comme Tadeusz Kantor, vont considérablement marquer Lupa. Dans les années 1950, alors que «les perturbations politiques et sociales ouvrent de nouvelles voies»[1], débarque sur le devant de la scène l'avant-garde étrangère avec Beckett, Ionesco, Genet et Dürenmatt. Le théâtre polonais va s'en donner à cœur joie. Il trouve le thème de l'absurde comme parade, comme subterfuge face au pouvoir.

Là encore, Lupa est témoin. A vingt six ans, il se dirige néanmoins vers des cours de peinture puis d'arts graphiques à l'académie des Beaux-Arts de Cracovie. Mais un thème important relie Lupa aux absurdistes: il s’agit de la question de la condition humaine et de son sens. Lui, y ajoute un contexte fort: l'Histoire. Celle du XXe siècle, «des temps de perturbations et de décomposition des repères, des valeurs éthiques, de décalage des perceptions, de manifestations des zones obscures de la conscience et des limites de la rationalité» explique Christophe Triau[2].

Lupa ou l'universel

On sait bien sûr que la place incertaine de la Pologne dans le monde a marqué fortement la conscience nationale d'une partie des élites culturelles et avec elles la littérature et le théâtre: non seulement les romantiques mais aussi le Teatr 77 à la recherche d'un idéal s'appuyant sur les grèves de décembre 1970, les troupes non professionnelles du «Jeune Théâtre», ou encore le théâtre alternatif (théâtre du Huitième Jour ou l’Académie du Mouvement) qui a «joué un rôle capital dans la vie théâtrale en Pologne dans les années 1960 et 1970»[3].

Mais cette conscience nationale ne semble pas toucher Krystian Lupa en tant que metteur en scène. Dans les années 1980, il se tourne vers la littérature, non pas polonaise, mais russe et autrichienne. Voilà donc le début d'une recherche qui l'entraîne dans les univers chaotiques de Kubin, Musil, Dostoïevski. Plus tard, il s'atèle à Rilke, Bernhard, Broch ou Boulgakov. Et à travers leurs œuvres, il tente «de répondre à la question suivante: d'où vient la force de rayonnement de la littérature»[4]. La Pologne cherche un nouvel avenir, Lupa, lui, remue le passé. Il s'intéresse avant tout à l'humain dans des situations extrêmes, dans un monde en perdition. Un monde où les valeurs morales s'effondrent et où le chaos règne. Les auteurs qu'il choisit ont créé un tel univers et ont précisément laissé le témoignage de ce qu'était l'humain pris dans le tourbillon de l'Histoire. Il faudra sans doute attendre la génération des années 1980 pour que l’après-guerre devienne une source directe d’inspiration –évoquons ici Jan Klata et son spectacle Transfer parlait des frontières d'après 1945 en Pologne mêlant personnages politiques et population civile.

«Un théâtre de l'être»

Le récit, au théâtre, n'intéresse pas Lupa. Pour ce metteur en scène, «la littérature se mesure aux régions limites de la condition humaine»[5]. Dans cette perspective, le rapport qu’il entretient avec ses comédiens est fondamental. On reconnaît maintenant que le travail qu'effectue Lupa avec ceux-ci est comme celui d'un archéologue. Il leur fait travailler un monologue intérieur, c'est-à-dire, pour lui, «imaginer tout ce que peut ressentir le personnage bien au-delà du texte»[6]. C'est aussi un travail qui a à voir avec l'inconscient, le rêve. On sait que Jung est son auteur de chevet. Il tend donc à faire travailler ses acteurs dans un état éveillé, mais aussi de l'entre-deux où l'imagination du comédien devra se déployer jusqu’à son paroxysme.

Il s’agit aussi d’une crise métaphysique comme le dit Grzegorz Niziolek, car Lupa «présente un homme mû par son désir d'atteindre le summum des possibilités spirituelles»[7]. Et d'ailleurs, Lupa explique lui-même que «l’artiste qui a sculpté les personnages de Notre Dame de Paris les a sculptés pour Dieu et pas pour les hommes, et c'est grâce à cela que cette architecture nous donne l'impression d'être si profonde et si authentique.» Aussi, pour lui, il faut que l’acteur «ait la foi, qu'il admette porter en lui un élément divin»[8]. Désormais, il s'attaque à des personnages mythiques: Andy Wharol, Marilyn Monroe[9].

Lupa s’intéresse également aux auteurs polonais: Witkiewicz, Gombrowicz, Mrozek. Mais ces auteurs ont défendu des visions universelles, et non seulement nationales. Gombrowicz, d'ailleurs, s'est toujours farouchement défendu d'une vision exclusivement polonaise. Witkiewicz, lui, par son travail de dramaturge et de théoricien, a bouleversé la pensée théâtrale, et s’est vu qualifié de visionnaire devinant la menace totalitaire. A la différence que ce n'est pas le Witkiewicz «politique» qui attire Lupa, mais le fait qu'il constitue quasiment à lui tout seul un courant avant-gardiste, car «Lupa ne lit pas les drames de Witkiewicz comme on le fait le plus souvent dans la perspective des totalitarismes du XXe siècle, mais dans le contexte des transformations culturelles de la fin de ce siècle»[10].
Alors que dire d’une création de Krystian Lupa? Beaucoup de chercheurs parlent d'une conception particulière de l'espace. Mais, ici, il y a aussi celle du temps. En voyant Factory 2, inspirée de la vie du personnage mythique d'Andy Warhol, on assiste à deux journée de ce groupe d'artistes qui fourmillait dans le New York des années 1970. Le temps est envisagé différemment. Il est parfois long même, quand soudain, surgit un micro événement: une dispute, quelqu'un qui arrive, un couple qui se forme, une confession, une nouvelle idée. Lupa mêle bien sûr, vidéo à la vie du plateau comme le faisait la star du pop art.

Ainsi, les films de Wharol s'entrecroisent avec des gros plans des comédiens eux-mêmes. Il est intéressant de voir que ce n'est pas seulement Wharol lui-même qui a retenu l'attention du metteur en scène, mais aussi la vie artistique et créatrice dans laquelle il s'est révélé, et le courant qu'il a lancé. Une forme d'avant-gardisme? Sans doute. Une vision particulière de l'acteur? Certainement. «A cause de son rôle magnifiquement destructeur, de son entreprise de démolition des codes et des critères établis dans l'art, la figure d' Andy Wharol lui-même peut être considérée comme une œuvre d'art. Il fut un des premiers à avoir eu l'intuition que ce qui prime dans l'art, ce ne sont ni ses produits, ni ses résultats. Ce qui est essentiel est la posture artistique, qui est la racine même de l'acte créateur.»[11] Lupa, définitivement, choisit l'humain, dans ses limites, avec sa puissance et ses faiblesses.

Notes:
[1] Tadeusz Sivert, «Le théâtre polonais depuis 1945», Le théâtre moderne depuis la deuxième guerre mondiale II, Paris, CNRS, 1967.
[2] «La scène polonaise: Rupture et découverte», Alternatives Théâtrales, Hors Série, 2004, n°81, p.20.
[3] Piotr Mitzner, «Varsovie : confrontation du jeune théâtre», in Le théâtre en Pologne, n°9, 1981.
[4] Ibid., note 2, p. 26.
[5] Jean-Pierre Thibaudat, Krystian Lupa, Actes Sud, 2004, p. 76.
[6] Ibid., note 2, p. 27.
[7] Ibid., p. 14 et 17.
[8] Ibid., note 5 . p. 23 et 66.
[9] Factory 2 du 11 au 15 septembre 2010; Persona Marilyn du 3 au 7 mai 2011; Fin de partie du 13 au 18 mai 2011.
[10] Le sosie et l'utopie. Le théâtre de Krystian Lupa., Cracovie, 1997 (cité par www.culture.pl, consulté le 1er octobre 2010)
[11] Dossier de presse, Factory 2, disponible sur le site: www.colline.fr

* Julie LAVAL est comédienne, titulaire d'un master en études théâtrales. Vice-présidente du Souffleur de 2009 à 2010.

Photographie: Académie des beaux-arts de Cracovie (© Amélie Bonnet, 2004).

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