Municipales à Sotchi : une farce olympique

Dans cette ville balnéaire de la mer Noire, les élections municipales ont eu lieu le 26 avril dernier. Les espoirs nés durant la campagne passionnante qui a précédé se sont heurtés à des résultats verrouillés par le Kremlin.


Sotchi, ville de 330.000 habitants située dans le Caucase russe, est devenue un symbole pour la Russie du début du 21e siècle. Grande station balnéaire soviétique et rare ville subtropicale en Russie, elle est devenue le deuxième centre du pays après avoir été désignée capitale des Jeux Olympiques d'hiver de 2014. Des Jeux Olympiques d’hiver dans une ville subtropicale? Oui, c'est d'ailleurs la raison d'un large mécontentement de la population qui ne comprend visiblement pas à quoi vont lui servir les pistes de ski, les patinoires et autres installations sportives qui seront inaccessibles les trois quarts de l'année.

Sotchi est aussi une ville symbole pour le Kremlin et, personnellement, pour Vladimir Poutine. C'est lui qui s'est battu pour que les Jeux aient lieu dans cette ville qu'il apprécie et dont il souhaite faire un modèle pour la «nouvelle Russie» qui rayonne sur le monde. Et ce ne sont pas quelques associations de citoyens et de défense de l'environnement qui pourraient l'arrêter.

Récemment, Sotchi a connu une grande instabilité politique, avec trois maires qui se sont succédé en deux ans. Les uns ont démissionné pour «raisons de santé», les autres en raison du travail qu’ils ont trouvé chez le grand promoteur Olimpstroï, qui s'occupe de la construction de la majorité des installations sportives avec des milliards d'euros d'investissements fédéraux à la clé... C’est suite à cette instabilité que des élections municipales anticipées ont été organisées le 26 avril 2009, avec beaucoup de surprises mais, au final, une impression de déjà-vu.

Un suspense démocratique

La campagne municipale a été animée par quelques candidats attendus et beaucoup de candidats inattendus. Parmi les plus surprenants: une star de cinéma pornographique, une ballerine et un ex-agent du KGB, Andreï Lougovoï, principal suspect dans l'affaire Litvininko et affilié au LDPR. Finalement, aucun d'entre eux n'a pu être enregistré pour participer au scrutin. Mais l'opération suffit à décrédibiliser le vote. Un autre candidat n'a pu se présenter: Alexandre Lebedev, milliardaire et député à la Douma d’Etat, son inscription en tant que candidat ayant été invalidée par la Commission électorale de la ville du fait de nombreuses irrégularités.

Sont donc restés quelques candidats sérieux: le maire sortant soutenu par le Kremlin, le leader des communistes locaux et, surtout, Boris Nemtsov, figure populaire de la politique russe, ex-vice Premier Ministre de Boris Eltsine et un des leaders du mouvement d'opposition Solidarnost. C'est sans doute son come-back sur la scène politique qui a fait des municipales à Sotchi la première élection passionnante depuis 2000. Du coup, la campagne a été suivie dans tout le pays avec l'envie d'un suspense démocratique et d'une bataille entre le Kremlin et l'opposition.

La campagne a été riche en rebondissements, mais pas toujours très nette. Plusieurs membres de l'équipe de Boris Nemtsov ont été arrêtés, empêchés d'entrer dans la ville et même violentés. B.Nemtsov lui-même aurait été plusieurs fois attaqué par des inconnus mais s'en serait toujours bien sorti. Les affiches électorales ont été systématiquement arrachées sur ordre de la municipalité et les meetings, qui réunissaient des milliers de personnes, perturbés par des provocateurs. Le Kremlin a dépêché à Sotchi des forces spéciales et des brigades de l'armée pour empêcher toute manifestation. Quelques jours avant l'échéance, le responsable de la police de la ville est intervenu en direct au journal de 20 heures pour mettre en garde les citoyens contre «les perturbateurs venus d'ailleurs, entraînés dans les camps en Ukraine». L'image fait froid dans le dos... Le Kremlin a donc tout fait pour être sûr de ne pas perdre sa ville-symbole dans une période si importante.

Des bulletins suspects

Dimanche 26 avril, le jour du vote, les observateurs indépendants de l'association Golos ont découvert que plus d'un quart des électeurs avaient voté de manière anticipée et que, sur ces votes anticipés, plus 90% étaient en faveur du maire sortant, Anatoli Pakhomov, candidat du parti du pouvoir Russie Unie. Les militants de Golos dénoncent une falsification évidente et surtout massive. «Toutes les vieilles méthodes ont été utilisées: faux électeurs, électeurs qui votent plusieurs fois dans des bureaux différents, soldats amenés en bus...», déclare l’un d’entre eux. Plusieurs incidents ont marqué la journée de dimanche. Certains observateurs ne pouvaient pas accéder aux bureaux de vote, d'autres ont du batailler ferme pour pouvoir rester à l'intérieur. Un journaliste du magazine américain The New Yorker a même passé la nuit au commissariat pour avoir souhaité photographier les bulletins suspects.

Dans la nuit du dimanche au lundi, les résultats «officiels» sont tombés. Les plus optimistes espéraient au moins un second tour, les pessimistes prédisaient une victoire du maire sortant avec 52-53% au premier tour... Raté! Le candidat du pouvoir a gagné avec 76% des voix laissant B.Nemtsov loin derrière, avec 13% des voix seulement. Les experts russes s'accordent à dire que cette fois, le pouvoir en a vraiment trop fait, tellement ce résultat paraît irréaliste.

Boris Nemtsov et le candidat communiste, Iouri Dzagania ont déjà déclaré vouloir porter plainte pour falsification, mais le procès risque de durer longtemps pour ne jamais aboutir. Seul point positif: les Russes, longtemps privés de véritables campagnes politiques, ont de nouveau vibré pour des élections. Reste à savoir quand leur vote pourra enfin changer quelque chose.

* Alexis PROKOPIEV est rédacteur du webzine Ecopolit: www.ecopolit.eu

Photo: Maria Turtchenkova, http://marie-automne.livejournal.com/

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