Peteris Vasks, la musique est dans la nature

Le plus grand compositeur letton vivant évoque son parcours à l’époque soviétique et sa conception apaisée de la musique, alors que certaines de ses œuvres sont jouées ce mois-ci en France.


Peteris VasksSes yeux bleus brillent d’une douceur infinie. Avec sa barbe grise et sa calvitie prononcée, ses joues rosies par l’émotion qu’il puise en lui pour parler de sa musique, Peteris Vasks ressemble à un lutin géant sorti d’une forêt impénétrable où il entretiendrait un univers déconnecté de la réalité. Ses bras, que découvre un pull de laine épaisse remonté jusqu’aux coudes, sont ceux d’un bûcheron. «L’essentiel pour moi, aujourd’hui, est de raconter à travers ma musique la beauté qui se trouve dans la nature et dans l’homme», souffle celui qui est généralement considéré comme le plus grand compositeur letton vivant. Certaines de ses œuvres seront jouées en novembre en France, dans le cadre du festival L’Etonnante Lettonie (1).

Tandis qu’un Arthur Honegger fait surgir une locomotive dans l’éclat des cuivres (Pacific 231), Peteris Vasks préfère le discret bruissement des arbres et le chant des oiseaux. Auteur de symphonies, de musique vocale et de chambre, il s’inspire largement du folklore et des croyances pré-chrétiennes encore vivaces dans le pays Balte où il est né il y a 59 ans. Vent, terre, animaux, saisons, tout est matière à création. «Chaque arbre a sa personnalité», sourit notre interlocuteur, qui vit en marge de Riga. Si le tilleul symbolise la femme, le chêne personnalise l’homme. Et lorsque l’être humain «se mêle» à la nature, cela donne Le Message, une œuvre souvent lente et profonde, aux accents parfois tragiques mais jamais à l’emporte-pièce. «La musique de Vasks ressemble aux eaux calmes du golfe de Riga», avance Baiba Kurpniece, directrice d’un festival de musique de chambre à Riga.

L’alibi du folklore

Il est loin le temps où Peteris Vasks faisait sourdre la colère dans ses compositions. «Quand j’étais jeune, je mettais une énergie presque méchante à réveiller l’audience endormie», se souvient-il. Ce fils de pasteur luthérien, l’une des deux principales religions en Lettonie, trouvait là le moyen d’exprimer son opposition au sort qui frappait alors un pays annexé et occupé par l’Union soviétique. A cause de la profession de son père, il avait été empêché de poursuivre ses études musicales à Riga. Il perfectionna son art dans la Lituanie voisine, à Vilnius, tout en découvrant l’avant-garde polonaise.

C’est un peu par la force des choses que Peteris Vasks, amateur de musique sérielle, se plongea dans le patrimoine folklorique de son pays. «Le folklore paraissait si lointain et archaïque aux autorités communistes qu’il ne les inquiétait pas beaucoup», pointe-t-il. En réalité, ce retour aux sources, vécu aussi dans la danse ou la poésie, «nourrissait la conscience nationale» en cette période sombre. «Grâce à la musique, je restais libre à l’intérieur de moi».

Sans compromission

Derrière le Rideau de fer, le compositeur, qui gagna un temps sa vie en jouant de la contrebasse dans un grand orchestre, a bâti une œuvre riche et variée, sans se compromettre avec le régime communiste. Il aurait pu choisir la voie de l’exil, empruntée par l’Estonien Arvo Pärt. Un choix qui a valu à ce dernier une notoriété internationale dont le Letton ne jouit pas encore. Il n’en a cure. «Si je n’arrive pas à atteindre le grand public, je ne l’accuserai jamais de ne pas avoir compris mon œuvre. La vanité est la pire des choses», glisse-t-il.

Le nom et la musique de Peteris Vasks ont toutefois commencé à franchir les frontières. Sa rencontre avec le Kronos Quartet lui a ouvert les portes du Théâtre de la Ville, à Paris, où son quatuor à cordes n°4, hommage à un siècle finissant, fut donné en 2000. Les Français ont pu le réentendre en novembre 2004 à Caen, en marge du festival des Boréales. L’intéressé se réjouit de pouvoir faire passer son message en forme d’interrogation : «Pourquoi est-on si pressé, où va-t-on ?»

 

 

* Antoine JACOB est correspondant du Monde à Berlin, en charge des Etats baltes jusqu’à l’été dernier et auteur du livre Les pays baltes. Indépendance et intégrations (Ed. Alvik, Paris, 2004)

 

 

(1) Ces œuvres seront jouées notamment à Annecy (24 novembre) et à Lyon (28 et 29 novembre). Pour plus d’informations : http://www.etonnantelettonie.org

 

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