Prypiat, du chemin de fer au pont de la mort : une eschatologie du monde moderne

Dans Chernobyl, mini-série de la chaîne américaine Home Box Office (HBO), le réalisateur Craig Mazin évoque le « pont de la mort » de Prypiat. Si ce pont existe bel et bien dans la ville éponyme proche de la centrale anéantie, les événements sont fictifs. Sous couvert de vérité scientifique se développe une symbolique : la lutte entre la tradition et la modernité, la vie et la mort.


Le pont de Prypiat (illustration Nina Dubocs)Chernobyl, apocalypse et vérité

Le 26 avril 1986, le réacteur n° 4 V. I. Lénine de la centrale nucléaire dite de Tchernobyl explose, libérant de grandes quantités d’éléments radioactifs. La ville voisine de Prypiat est en première ligne. Une des routes en direction de la centrale, distante de quelques kilomètres au Sud, croise une voie de chemin de fer reliant la station de Yaniv. Une légende tenace veut que, durant la nuit de l’accident, des habitants se déplacèrent sur ce pont pour assister au spectacle et furent gravement irradiés. Si aujourd’hui le tourisme macabre fait de cette construction une destination de choix à ce titre, la réalité, plus prosaïque, est que probablement rien de spécial ne s'y passa, les habitants étant alors endormis(1).

La superproduction Chernobyl, prenant de nombreuses libertés avec la vérité historique qu'elle se targue pourtant de défendre, rend compte à sa manière de ces événements. En effet, les auteurs de cette œuvre de fiction concluent par cette tirade du scientifique russe Valeri Legassov, directeur de l’Institut Kourtchatov de l'énergie atomique et acteur essentiel de la gestion de crise : « Être scientifique, c'est être naïf. Nous voulons tellement découvrir la vérité que nous ne voyons pas que peu de gens veulent vraiment que nous la découvrions. Mais elle est toujours là, que nous la voyions ou non, que nous le voulions ou pas. La vérité se moque de nos envies et besoins. Elle se moque de nos gouvernements, de nos idéologies, de nos religions… Elle reste là, pour l'éternité. Et finalement, voilà ce que m'a offert Tchernobyl. Avant, les implications de la vérité m'effrayaient. Maintenant, je me demande seulement : qu'y a-t-il de pire que les mensonges ? » Aux côtés des prouesses techniques de reconstitution, ce monologue final met en avant un point essentiel : la force de la vérité. Mais de quelle vérité s’agit-il ?

L’ultime partie de ce drame télévisuel vient confirmer cette quête de vérité en énumérant, sur fond d’images d’archives, des précisions factuelles concernant l’événement et sa gestion : on peut citer le suicide de Legassov (intervenu un jour après le deuxième anniversaire de l’explosion et lié au trauma de la crise et aux mensonges des autorités soviétiques), les conséquences de son geste pour la sûreté nucléaire russe (qui finit par reconnaître la faiblesse des réacteurs de grande puissance à tubes de force, dits RBMK(2), en cause à Tchernobyl), un hommage aux dizaines de scientifiques ayant permis l’étouffement du cœur du réacteur en fusion puis la construction du premier sarcophage et la décontamination suite à l'écroulement final du cœur, la destinée de différents acteurs du drame dans les années qui suivirent et de nombreux autres détails. Placée en toute fin de film, après la dernière scène et dans un ensemble de propos récapitulatifs sur la catastrophe, ces remarques se veulent frappées du sceau de la vérité.

Dans ce décompte, un élément retient l’attention, illustré par un pont routier photographié depuis les rails qu’il surplombe et traverse. Son caractère sensationnel ne laisse aucun doute et fait écho aux épisodes : « Parmi les gens qui ont observé l'incendie depuis le pont, il a été rapporté qu'aucun n'avait survécu. On le surnomme maintenant le Pont de la Mort. » Un certain nombre de scènes marquantes rendent compte de cet événement de manière singulièrement forte, mais en décalage total avec la vérité historique.

Or, nous le savons, ce pont n’est rien d’autre qu’un pont. Comment une telle approximation peut-elle se retrouver dans une série dont la méticulosité des reconstitutions a bien souvent été louée ? La signification est à chercher du côté de la remarque finale sur la vérité : le pont est alors plus qu’un pont. Parmi les sources de l’imaginaire chrétien médiéval, le thème du pont eschatologique est un sujet connu(3). Dans l’imaginaire chrétien, le pont est une frontière, un passage entre deux mondes, celui des vivants et celui des morts ; ici, c’est une jonction entre la tradition et la modernité technologique et industrielle.

Le propos de cet article est de revenir sur le traitement fantasmatique de ce non-événement et de montrer comment le pont est ici un élément clé de la fiction, tant par les images qu’il véhicule que par la parabole dont il est l’objet : la fin d’un monde et la révélation de la vérité, une apocalypse.

Le pont de Prypiat (illustration Nina Dubocs)

Les ponts de la mort et les images : mécanisme scénaristique autour de l’agonie des liquidateurs

Bien qu’absents de la scène de contamination sur le pont de Prypiat, deux personnages sont au centre de l’histoire qui nous est contée : Lyudmilla et son époux Vasily Ignatenko, pompier ayant travaillé à l’extinction de l’immédiat incendie avec les premières équipes de liquidateurs sur place. Cette histoire est l’une de celles que rapporte Svetlana Aleksievitch dans ses Chroniques du monde après l’apocalypse ; la voix de Lyudmilla relate ces événements tragiques et l’obscène agonie de son mari(4). L’histoire de ce couple forme un récit secondaire qui traverse entièrement le scénario.

Une foule murmure, un homme verse de la vodka dans une tasse, une femme donne un gâteau à un enfant. Les gens sont venus en famille observer l’incendie depuis le pont. Il fait nuit, il est tard, mais ils sont curieux et profitent de ce spectacle : ce pourrait être une scène d’un feu d’artifice. Le printemps arrive, les nuits ne sont plus si froides à Prypiat à la fin du mois d’avril.

Une jeune femme a proposé à Lyudmilla Ignatenko de venir « sur le pont, pour mieux voir. Personne n'arrive à dormir à cause des sirènes ». Un jeune homme, Mikhaïl, s’étonne que Lyudmilla évoque un potentiel danger : « Dangereux ? C'est un incendie, on est loin. » Pour Mikhaïl comme pour les autres, il n’y a pas de danger. Le danger, c’est le feu traditionnel, celui de l’ancien monde, et les flammes nouvelles de l’incendie nucléaire ne représentent encore rien pour eux. Pour Vasily non plus, il n’y avait rien de grave : « C'est juste le toit. » Le couple d’amis se veut réconfortant, alors que Vasily est au front : « Il n'a jamais été blessé jusqu'ici. Personne ne l'a été. Tout ira bien. Repose-toi. » Leur destin est à lire en parallèle avec celui de Vasily.

Une légère brise souffle et, sous les lampadaires, les poussières reflètent leur lumière et celle de la lune alors pleine. Ils sont insouciants, mais la contamination est terrible : les premiers pompiers sont déjà gravement brûlés, certains ouvriers meurent dans les heures suivant l’accident, le branle-bas général a déjà eu lieu dans les instances dirigeantes locales. Dehors, le cœur de la centrale est à nu, le feu de l’enfer brûle. Ces gens ne devraient pas être là. Lorsque nous les reverrons, ils seront à l’hôpital de Prypiat, gravement contaminés.

Les victimes se comptent par dizaines. Parmi la foule se pressant aux portes de l’hôpital de Prypiat, Lyudmilla cherche Vasily. Les premiers liquidateurs sont reçus, les syndromes d'irradiation aiguë sont apparus, certains sont déjà partis pour être traités à Moscou. De tels niveaux de radiation suffisent à tuer un homme en quelques jours seulement. La foule force le passage et s’introduit dans l’hôpital. Lyudmilla croise Mikhaïl qui présente les mêmes symptômes ; il l’implore de s’occuper de son enfant. Une infirmière lui intime de s’éloigner d’eux au plus vite, au risque d’être également intoxiquée. Hors écran, nous imaginons son couple d’amis mourir dans d’atroces souffrances. Vasily, qui fut au cœur de la zone la plus irradiée, est déjà condamné.

Le pont révélateur, entre la vie et la mort, d’un monde à l’autre

Dans cette fiction, le pont sert de révélateur. La catastrophe en cours n’est absolument pas perçue par les populations. Bien au contraire, pour observer le rayonnement bleuté d’une colonne d’air ionisé(5), ils sont allés se positionner au meilleur endroit. Une merveille, selon certains témoins. Un feu d’artifice, en somme, mais d’une fatale beauté pour les curieux. Personne ne connaît rien des réactions nucléaires à la centrale : aucune idée sur l'origine de cette couleur ou sur les principes du fonctionnement nucléaire. Entre un vieux monde inconscient des dangers et le nouveau monde, technologique et industriel, porteur des moyens d'une apocalypse, le pont est une épreuve pour les vivants ; certains vivront, Lyudmilla en fait partie ; d’autres mourront, c’est le cas de Vasily. La charge symbolique du pont et du panorama qu’il ouvre sur un monde réel et fantasmé, ici technologique et industriel en crise, est à l’origine de ce glissement sémantique du pont de chemin de fer au pont de la mort de Prypiat. La scène de contamination est une scène de purgatoire : au croisement des anciennes routes, les nouveaux chemins de fer viennent apporter la mort.

L’histoire du pont de Prypiat ne trahit pas un rapport perverti à la réalité – le mensonge de Craig Mazin – mais, plutôt, la revendication d’une vérité symbolique dont le pont, en ce qu’il relie tout autant qu’il sépare, se trouve au cœur de la parabole apocalyptique qu’il met en place.

Notes :

(1) C’est du moins ce que rapporte Oleksiy Breus, l’un des opérateurs de salle de commande alors en poste et qui contribua par la suite à l’héroïque opération de vidange d’un réservoir d’eau, empêchant ainsi une potentielle deuxième explosion et une sérieuse complication de la situation. Voir Viacheslav Shramovych & Hanna Chornous, « Chernobyl survivors assess fact and fiction in TV series », BBC, 2019

(2) Réacteur de grande puissance à tubes de force, en russe Reaktor Bolchoï Mochtchnosti Kanalnyï (RBMK).

(3) Xavier-Laurent Salvador, Le pont des âmes : de Zoroastre à l'imaginaire médiéval, Saint Martin de Castillon, Signatura, 2012, 105 p. Plus spécifiquement, Miche Stanesco mène une étude sur un pays de l'Europe centrale et orientale, « Du pont de l’Épée au pont eschatologique : le "passage périlleux" dans l’imaginaire folklorique roumain », pp. 163-178 in Danièle James-Raoul, Claude Thomasset, Les ponts au Moyen Âge, Paris, PUPS, 2008, 338 p.

(4) Svetlana Aleksievitch, La supplication : Tchernobyl, chroniques du monde après l'apocalypse, Paris, J. -C. Lattès, 1998, 267 p.

(5) Lars-Erik De Geer, Christer Persson & Henning Rodhe (2018) « A Nuclear Jet at Chernobyl Around 21:23:45 UTC on April 25, 1986 », Nuclear Technology, 201:1, 11-22, DOI: 10.1080/00295450.2017.1384269.

 

Vignette : illustration Nina Dubocs.

* Antoine Huerta, chercheur rattaché au Centre de recherches en histoire internationale et atlantique (CRHIA), université de La Rochelle.

 

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