Résilience d’un musée par temps de pandémie: entretien avec la directrice de la galerie Tretiakov

Le 18 mars 2020, la galerie Tretiakov, comme toutes les autres institutions culturelles moscovites, s’est vue dans l’obligation de fermer ses portes. Un moment difficile pour l’équipe du musée, les artistes et les organisateurs d’expositions temporaires, toutes reportées. Cette fermeture forcée a toutefois eu des effets intéressants, en suscitant voire en confirmant le passage à de nouvelles formes d’accueil du public et de transmission : diffusion de programmes en ligne, rencontres avec des personnalités filmées dans les couloirs vides de la galerie, dématérialisation de la boutique du musée...


Zelfira Tregoulova, Directrice de la galerie Tretiakov

Comment la galerie Tretiakov s’est-elle organisée pour surmonter les difficultés liées à cette interruption de sa mission, liée à la pandémie de Covid-19 ? À la veille de la réouverture de la Galerie, Zelfira Tregoulova, sa Directrice, a accepté de répondre aux questions de Marie Beslier.

Pourriez-vous présenter brièvement la Galerie et expliquer vos missions, en tant que Directrice ?

Je suis directrice de la galerie Tretiakov depuis un peu plus de cinq ans désormais, puisque je suis arrivée au musée en février 2015. Historienne de l’art russe, j’ai été formée à l’université d’État de Moscou et je suis conservatrice. À ce titre, j’ai mené plusieurs projets dans différents musées, parmi lesquels le Guggenheim Museum de New-York. J’ai travaillé pour eux plusieurs années en tant que conservatrice basée à Moscou et coordinatrice pour les projets russes.

La galerie Tretiakov, c’est une collection incroyable d’œuvres d’art russes, retraçant tradition et histoire. La galerie dispose de 26 immeubles à Moscou. C’est un musée gigantesque, possédant environ 200 000 objets exposés, datés du XIe au début du XXIe siècle.

Il y a peu, nous avons célébré le 164ème anniversaire de la création de la galerie, en 1856, par le riche marchand moscovite Pavel Mikhaïlovitch Tretiakov. Il s’agit d’un des plus anciens musées d’art de Russie. Lors de sa création, la galerie Tretiakov n’a d’abord que très peu attiré l'attention du public et elle a longtemps été considérée comme « vieux jeu », peu créative, omettant notamment le jeune public dans ses projets.

De fait, dès que je suis arrivée à la Galerie, j’ai souhaité prendre pleinement en compte le public jeune, en créant des programmes qui leur soient spécifiquement dédiés. Nous avons lancé de nombreuses réformes, à commencer par l’ouverture à l’international. Nous avons notamment fait appel à une entreprise anglaise de communication et à un partenaire américain dans le but d’élaborer un programme de pas moins de 360 pages qui a permis de déterminer la planification stratégique de la Galerie pour les dix prochaines années. Nous avons travaillé très dur pour développer quelque chose qui ne soit pas seulement un programme à présenter et à mettre en rayon. Nous souhaitions au contraire établir de vraies lignes directrices.

Depuis, nous avançons vraiment très vite : nous avons quasiment multiplié notre budget par trois et cela presque uniquement grâce à nos propres revenus (billetterie, conférences, visites guidées, sponsors et mécénat). À cela s’ajoutent les dons : au cours de ces cinq dernières années, nous avons reçu un nombre incroyable de dons d'œuvres d'art. Grâce à tous ces efforts, nous avons élargi notre audience de plus du double. L’un des bâtiments de la galerie, à Krimski Val (la Nouvelle Tretiakovka), qui présente les œuvres du XXe siècle et avait une fréquentation moyenne de 230 personnes par jour sur 10 000 m² de surface d’exposition, est fréquenté aujourd’hui par plus d'un million de personnes par an. En 2019, nous avons eu 2 835 000 visiteurs au total, ce qui est considérable. Ils viennent visiter nos galeries avec la plus grande collection permanente d'art russe du XXIe siècle.

Une salle de la galerie Tretiakov

Un autre atout de la Galerie est sans doute lié à la variété de nos prestations. En effet, nous avons considéré le cinéma comme une expression essentielle de l'esthétique du XXe siècle. C’est pourquoi les films font partie intégrante de nos programmes, notamment les programmes éducatifs sur l'art du XXe siècle. Ils nous donnent l’occasion de projeter par exemple les films les plus importants et intéressants sur l’art. Nous organisons également des représentations théâtrales, profitant des vastes espaces et des immenses auditoriums dont nous disposons. Nous organisons aussi deux festivals de musique annuels, auxquels nos convions des artistes renommés qui se produisent dans nos galeries. Tout cela ajoute une dimension nouvelle à ce que nous pouvons voir habituellement dans un musée. Nous souhaitons désormais répondre pleinement aux attentes du public.

Cet élargissement des prestations et lavènement de programmes dédiés au jeune public ont modifié la fréquentation de la Galerie ?

Il y a en effet aujourd’hui énormément de jeunes et de familles avec enfants qui viennent ; nous sommes « family friendly » ! Nous permettons aux couples avec leurs enfants en bas-âge de venir avec les poussettes, parce qu'ils ne peuvent pas être privés du droit de venir visiter une exposition au prétexte qu’ils n'ont pas forcément l'argent pour la baby-sitter.

Les jeunes, qui auparavant considéraient que la Galerie était un lieu ennuyeux où les professeurs les emmenaient de force mais où ils espéraient bien ne jamais revenir, y voient désormais un endroit à la mode, « cool », et ils parlent de ce que nous exposons, de nos collaborations avec les grandes institutions internationales…

Vous évoquiez justement une volonté de développer les collaborations à l’international, notamment au regard de votre expérience en tant que conservatrice au Guggenheim de New York ; pourriez-vous en parler davantage ?

Nous avons établi une série d’échanges avec d’autres musées, comme le centre Georges Pompidou à Paris. Chaque collaboration tourne autour de l’art russe. Un autre partenaire important est la Tate Gallery, avec laquelle nous établissons depuis peu des projets communs, ou encore la National Portrait Gallery de Londres.

Nous avons aussi fait un échange fantastique avec le musée du Vatican. Nous avons présenté à Moscou la plus belle collection de peintures de la Pinacothèque du Vatican ; c’était la première fois que ces œuvres quittaient leurs murs originels ! Parmi les 41 chefs-d’œuvre présentés se trouvait La Mise au Tombeau du Christ de Caravaggio, accroché dans notre musée lors de l’exposition « Roma Aeterna », fin 2016. De notre côté, nous avons présenté l'incroyable exposition « Pèlerinage de l’art russe. De Dionysius à Malevitch » au musée du Vatican qui, elle, a débuté fin 2018 dans l’aile Charles le Grand (espace Bernini). C'était la toute première exposition étrangère à laquelle assistait un pape romain, et j'ai eu l'incroyable honneur de la lui faire visiter. Parallèlement, l’exposition du Vatican à Moscou était très attendue par notre Président qui a eu le plaisir de la visiter.

Nous avons réalisé un échange comparable avec le musée Edvard Munch d’Oslo, qui a présenté en Russie une exposition que son directeur a qualifiée de « meilleure exposition Edvard Munch depuis des décennies ».

Les échanges internationaux sont nombreux mais quen est-il de la fréquentation nationale ?

Pendant de nombreuses années, y compris dans les années 1990, il était très difficile pour les Soviétiques puis pour les Russes de voyager, non pas parce que les frontières étaient fermées, mais parce que les gens n'avaient pas suffisamment d'argent. La seule possibilité de se familiariser avec les arts de musées étrangers dont les collections n’étaient pas représentées en Russie étaient les expositions.

Je suis consciente que les artistes russes sont sous-estimés dans le monde et c'est aussi parce que très peu d’œuvres d'art russes sont présentées dans des collections internationales. Le Centre Pompidou est une exception, avec son incroyable collection avant-gardiste russe et d’art contemporain russe, soutenu par de grands groupes de donateurs privés russes. C’est pourquoi il est important de présenter des collections d’œuvres russes dans des expositions internationales, pour montrer ce que nous possédons.

Je constate que l'art russe prend progressivement position, nous recevons de plus en plus de demandes. J'étais vraiment fière, il y a deux ans, lorsque l'exposition d'art russe de la seconde moitié du XIXe siècle a occupé la première place dans la liste des expositions du journal The Art Newspaper, dans la section consacrée à l'art du XIXsiècle.

Galerie Tretiakov

Quelles sont les conséquences de la pandémie sur le fonctionnement de la Galerie, du travail des employés ou encore de la gestion des collections ?

Une partie de notre personnel est en télétravail. Une façon de travailler qui s’avère très efficace, du moins pour les conservateurs et les scientifiques ; il est beaucoup plus pratique d'écrire à la maison, avec votre propre bibliothèque à disposition. Bien sûr, les agents de sécurité de la galerie continuent de venir au musée. Leur présence est nécessaire pour contrôler la sécurité, dont les conditions hygrométriques. Plusieurs expositions qui avaient ouvert avant le confinement ont été « gelées » : nous avons écrit à ceux qui avaient prêté des œuvres et ils ont accepté d’étendre le prêt au moins jusqu’à la réouverture, début juillet peut-être. Nous devrions prolonger les expositions d’au moins deux mois supplémentaires. Nous avons repoussé celles qui auraient dû être inaugurées début avril. Cela nous a obligé à repousser notre programmation vers 2021. Mais nous maintenons notre programmation pour l’automne et l’hiver, elle sera juste un peu décalée.

Avez-vous reçu un appui des autorités ?

L'État russe a publié le 21 avril 2020 un plan de soutien financier aux institutions culturelles (musées, théâtres, salles de concerts, etc.), notamment pour couvrir les dépenses liées aux salaires. La décision du gouvernement impose que nous ne licenciions personne, donc les personnes qui ne travaillent pas, même à distance, obtiennent une part de leur salaire et nous essayons de payer ceux qui travaillent (vraiment dur) avec un montant s’approchant le plus possible de leur salaire initial. Seuls 30 % des salaires étaient payés par l'État avant la crise ; désormais, il essaye de compenser les 70 % restants. Avant, nous pouvions payer le complément sur nos propres ressources ; c’est plus difficile en ce moment.

Quelles alternatives avez-vous développé pour poursuivre votre activité tout en restant fermé ?

Nous avons, bien sûr, transformé nos activités en ligne entre le 18 et le 30 mars, lorsque la quarantaine a été annoncée. Nous avons réussi à filmer de nombreux programmes en ligne avec toutes les ressources disponibles. Nous augmentons régulièrement le contenu disponible en ligne, avec l'aide de notre partenaire la Sberbank, la première banque d'État russe. Nous avons enregistré deux programmes qui sont diffusés sur notre principale chaîne de streaming Ökko, non disponible en Europe. Nous avons réussi à tourner un film de 70 minutes où je reçois une de nos rockstars nationales, Sergueï Chnourov. Il a l'image d'un personnage très radical sur scène, alors que c’est un grand intellectuel, diplômé en sciences sociales. Nous avons déambulé dans la galerie vide en parlant de onze tableaux très importants, tous présentés à l'exposition au Vatican. Nous l’avons publié sur YouTube et les réseaux sociaux et, finalement, nous avons atteint 850 000 vues. Les échanges étaient spontanés, profonds et nous avons essayé de transmettre ce que nous ressentions directement devant les œuvres.

Nous avons également tourné un programme très intéressant de seulement 20 minutes sur cette même plateforme pour célébrer le 75ème anniversaire de la fin de la Grande Guerre patriotique. Il s’adresse aux enfants de 11-12 ans qui connaissent mal cet épisode de l’histoire du pays. Il s’agissait de rendre hommage aux millions de soldats décédés en URSS pendant la guerre. J'ai donc essayé de parler à ces adolescents, de manière directe et sincère, en évitant les clichés et en essayant de leur montrer ce qu'était la guerre grâce à l'analyse de cinq tableaux soviétiques célèbres, peints pendant la guerre ou juste après. Le programme, intitulé Les vacances scolaires, entièrement dédié aux écoliers, a reçu un bon accueil, montrant qu’ils étaient touchés par notre approche, bien éloignée de toute propagande officielle.

Nous savons que nous sommes encore en retard comparativement à d’autres musées pour le passage au numérique mais, désormais, nous avons résolument pris ce tournant digital.

Par ailleurs, pour renforcer l’accessibilité aux collections du musée, nous avons créé trois branches de la galerie, avec le soutien de l’État, à Samara, Vladivostok et Kaliningrad. Nous savons qu’il est difficile parfois de se rendre à Moscou ; ces filiales permettent de rendre cet héritage artistique accessible, car nous en sommes les gardiens. Grâce aux programmes en ligne, chacun peut en outre découvrir la galerie, où qu’il soit dans le pays. La billetterie et la boutique sont également accessibles en ligne et nous retransmettons aussi toutes nos conférences de presse.

Je crois, vraiment, que l'art et les programmes en ligne seront vus plus tard comme deux éléments qui auront joué un rôle incroyable dans le maintien de la santé sociale et mentale de la population durant cette pandémie.

 

Suite aux annonces gouvernementales, la galerie ouvrira de nouveau ses portes le 3 juillet prochain et entend bien conserver ses avancées en matière de digitalisation. Seront présentées au public les expositions « NotForever. 1968-1985 » et « Génération XXI. Le don de Vladimir Smirnov et Konstantin Sorokin ».

Sources photos : Département des relations publiques de la galerie Tretiakov.

* Marie Beslier est étudiante à l’Institut d’études politiques de Lyon (parcours de spécialité Russie contemporaine).

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