« Fabrication d’une menace »

Interview de Richard Brousse (Cultures et Conflits).


RSE : Selon vous, dans quelle mesure peut-on dire que sont apparues, depuis la fin de la guerre froide, de nouvelles menaces à la sécurité en Europe ?

Richard Brousse : Il convient de rester toujours très prudent face aux interrogations relatives aux menaces, qui plus est lorsque elles sont présentées comme nouvelles. Nombre de discours et d'analyses, qu'ils émanent de professionnels de la sécurité (militaires, policiers, gendarmes, douaniers), d'hommes politiques, de journalistes, voire d'universitaires, font trop souvent l'impasse, volontairement ou non, sur l'un des aspects les plus cruciaux des menaces, à savoir leur caractère de construit social. Mais attention, dire que les faits qui sont présentés comme des menaces procèdent d'une construction sociale de la réalité ne signifie nullement qu'il s'agit d'un procédé frauduleux visant à travestir la réalité, mais plus " simplement " de rompre avec l'idée commune selon laquelle il suffirait de s'en tenir strictement aux faits pour les expliquer et les comprendre. Pour le dire autrement, il ne suffit pas de regarder par la fenêtre pour comprendre ce qui se passe dehors. Ceux qui l'affirment sont soit des menteurs, soit font preuve de leur ignorance, soit les deux à la fois. Quel enseignement peut on tirer de cette " primo vigilance ".

Premièrement que des phénomènes définis comme des menaces ne l'ont pas toujours été, et ne le sont pas pour tout le monde. Les craintes suscitées, par exemple, par les réfugiés, les demandeurs d'asile, constituent une illustration de cette " fabrication " d'une menace. Les réactions des gouvernements européens lors du dernier conflit au Kosovo, redoutant un afflux massif de réfugiés kosovars participe je le crains de ce processus. Autre exemple, l'immigration, surtout lorsqu'elle émane des pays d'Afrique (Maghreb et Afrique sub-saharienne) n'est-elle pas perçue par certains comme une menace à l'équilibre économique d'un pays, voire à l'identité nationale, alors que pour d'autres elle constitue une chance, la possibilité d'un enrichissement culturel? Que dire de l'hystérie autour du fameux bug de l'an 2000 ?

Certes les risques logiciels et matériels n'étaient pas à négliger, mais on est loin in fine des prédictions apocalyptiques faites il y a encore un an. Tous les grands prédicateurs du bug se sont lourdement fourvoyés et pas seulement parce que toutes les précautions ont été prises. Hélas, les erreurs des grands prédicateurs sont très vite oubliées, comme l'ont été les prévisions " d'invasions migratoires " des populations des ex-républiques soviétiques ou d'Europe de l'Est, sur lesquelles tablaient des études onusiennes.

Concernant maintenant la supposée nouveauté de certaines menaces qui seraient apparues depuis la fin de la bipolarité, un examen rétrospectif des faits énumérés, et ils sont nombreux et de natures très diverses, permettrait à ceux qui utilisent ce vocable et/ou à ceux qui y croient de prendre la mesure de leur amnésie, tant ce qui est présenté comme nouveau ne l'est pas. On parle pêle-mêle de terrorisme, de crime organisé, de mafias, de guérillas, (les FARC, les Tigres Tamouls, le PKK, les GIA, etc.) quand ce n'est pas de " guérillas urbaines " ou de " violences urbaines " qui regroupent en fait les violences dites de jeunes, etc. Encore une fois il ne s'agit pas de nier l'existence de ces phénomènes, ni de dire que certaines formes de conflictualité, ou de criminalité n'ont pas évolué. Mais premièrement la nouveauté est loin d'être une caractéristique probante de ces phénomènes.

Deuxièmement, voir dans ces manifestations de violence une conséquence de la fin de la bipolarité c'est faire la preuve d'une lecture pour le moins binaire et simpliste de la vie des sociétés humaines. Il convient à ce stade de rappeler ce qui peut paraître une évidence pour les spécialistes des conflits : l'ensemble de la conflictualité du temps de la bipolarité n'était certainement pas réductible à un " affrontement " est-ouest, ni sa résultante directe ou indirecte. Les conflits de l'après-bipolarité ne sont pas non plus la résultante de la disparition de la menace soviétique. Par contre l'intérêt porté par les professionnels de la sécurité à des conflits " mineurs ", ou à des menaces considérées comme telles avant la fin de la bipolarité est certainement le résultat de la disparition de menaces majeures (guerres interétatiques, nucléaires ou non) même s'il convient là encore de rester prudent et de ne pas voir dans ce regain d'intérêt le résultat d'un processus mécanique.

Si on ne peut parler, à votre sens, de nouvelles menaces, il semble en tout cas qu'existent de nouvelles préoccupations et une extension du domaine d'application de la sécurité…

Certainement. On assiste depuis le milieu des années quatre-vingt à une extension du domaine de la sécurité. Si la fin de la bipolarité a certainement contribué à " durcir " ce mouvement, le processus précède la disparition de la menace soviétique. Qu'est ce que l'on entend par extension ? En fait, certains phénomènes sont maintenant considérés comme des problèmes de sécurité intéressant les professionnels de la sécurité, y compris les militaires, qui jusque là étaient affectés principalement à la défense du territoire national contre les menaces militaires d'ennemis potentiels (généralement des Etats). Le spectre de la conflictualité a donc tendance à s'élargir puisqu'on " sécurise " des phénomènes, qui jusqu'alors n'étaient pas appréhendés en terme de sécurité. Qui plus est ces phénomènes sont très hétérogènes. Il en va ainsi des phénomènes migratoires, de la " criminalité organisée ", des émeutes urbaines, des mafias, des questions environnementales, etc.

Mais peut-on nier que la criminalité se soit développée?

Encore une fois, la prudence est de mise. De quoi et de qui parle-t-on ? Le terme même de criminalité englobe des faits de nature et de statut tellement différents qu'il est particulièrement aventureux de raisonner en termes généraux. En outre, la grande majorité des discours et des analyses sur la criminalité s'appuient sur des statistiques produites par les professionnels de la sécurité qui, on peut certes le déplorer, sont loin de répondre aux canons minimaux de la rigueur scientifique.

Dire donc que la criminalité augmente ne signifie strictement rien si l'on ne présente pas en même temps que ce type d'affirmation la méthodologie qui préside au recueil des données, ou pour le dire plus simplement les sources et la manière dont elles sont comptabilisées et structurées. Par ailleurs, il convient également lorsque l'on souhaite se lancer dans des comparaisons sur l'évolution de la criminalité, de faire encore une fois un peu d'histoire. La seule chose que l'on peut dire sans trop se tromper sur les statistiques de la criminalité, c'est que ces dernières mesurent plus sûrement l'activité policière, et plus généralement une politique répressive, que l'activité de criminels. Plusieurs biais grèvent les discours sur la criminalité. Premièrement, et ce n'est pas le moindre, l'amnésie, deuxièmement, l'amalgame -on mélange tout on compare tout- et enfin troisièmement, la montée en généralité. Les " délires sécuritaires " sur la mafia, ou sur sa dérivée la criminalité organisée, constituent un exemple idéal-typique de ces discours. On fait semblant de découvrir ou redécouvrir leur existence.

Ensuite on en voit partout. Tout comportement criminel, pire, tout acte délictueux, tend à être est assimilé à un comportement mafieux. Les gangs aux USA, comparés aux bandes de jeunes dans certaines villes françaises, aux trafiquants de drogue colombiens, aux hiérarques russes, aux criminels parlermitains ou napolitains, pour ne pas dire aux hommes politiques accusés de corruption, etc. On parle de mafia russe, de mafia albanaise, de mafia italienne, de mafia japonaise, etc, puis on nous dit qu'elles quadrillent le monde, mieux qu'elles coopèrent, comme les policiers ou les militaires, pour se partager le gâteau mondial, c'est alors qu'apparaît LA menace suprême post-bipolaire : la mafia globale. Ce scénario est rendu d'autant plausible que ce sont des professionnels de la sécurité, ou des organismes gouvernementaux et intergouvernementaux en charge de lutter contre ces phénomènes, qui l'écrivent. Le désir de voir la mafia partout à l'œuvre prend parfois des tournures caricaturales, comme par exemple dans la ville de Nice où la traduction en russe de certaines cartes de menus de restaurants a été interprétée par des services de police comme attestant de la présence de la mafia russe dans la ville. La présence de Russes dans la ville est beaucoup plus ancienne puisqu'elle remonte au moins au temps de la révolution d'octobre 1917.

Si des systèmes mafieux existent, ils demeurent très différents les uns des autres d'un point de vue structurel, et culturel. Certes il existe des réseaux dans lesquels on retrouve parfois différents groupes mafieux, mais ces réseaux sont loin d'être une généralité, ils sont plus souvent constitués pour la circonstance. En outre le rattachement à un territoire donné (une ville, une région, un Etat) constitue pour nombre de groupes mafieux un élément central, autant de facteurs qui devraient, je dis devraient, car les croyances sont fortes, définitivement disqualifier l'idée d'une mafia mondiale, sorte de consortium de criminels.

N'y a-t-il pas une évolution dans cette perception des menaces de la part de l'Europe de l'Ouest du fait de l'élargissement, et donc d'un certain réflexe identitaire?

Je n'irai pas jusque là. S'il existe une certaine interrogation quant à la politique d'élargissement à l'égard des pays d'Europe elle s'adresse plutôt aux gouvernements européens qui manifestent le souhait d'intégrer les pays d'Europe centrale et orientale à l'Union mais qui éprouvent les pires difficultés à s'entendre pour rendre le fonctionnement futur des institutions " compatible " avec un nombre accru de membres. Quoi qu'il en soit le " réflexe identitaire " est loin d'être mort, les derniers développements de la " crise de la vache folle " ont démontré, si besoin était, que la " construction européenne " ne signifie nullement la disparition d'un sentiment d'appartenance national de la part des différentes composantes de l'Union.

D'un point de vue institutionnel, la disparition du bloc communiste a eu de grandes conséquences. Quelle peut être aujourd'hui la vocation de ces différentes institutions, et notamment de l'OTAN?

Les récentes réactions d'hostilité à l'égard de la future " armée européenne " des futures responsables de la sécurité américaine, Collin Powell en tête, confirme à mon sens que l'une des principales " vocations " durant les années à venir de l'OTAN est de continuer à exister, même s'il faut noter qu'elle est intervenue militairement pour la première fois après la disparition de l'Union soviétique. L'Union européenne se dote petit à petit d'une politique et d'une armée communes. Rien n'interdit de penser à une " coexistence pacifique " entre l'OTAN et les futures instances de la sécurité européenne.

Parmi les menaces évoquées, on peut penser aux menaces plus spécifiquement militaires, comme la menace nucléaire ou la prolifération des armes légères…

La menace de conflagration nucléaire ne semble plus pour le moment être d'actualité. En revanche la prolifération des armes et plus particulièrement des armes " légères " semblent constituer une source nouvelle d'inquiétude nouvelle. La lutte contre cette prolifération est extrêmement difficile et délicate. Elle implique l'existence d'une volonté des très nombreux pays producteurs de limiter leur production et/ou de contrôler la nature de leur client et l'usage que ce dernier est susceptible d'en faire et donc le cas échéant de les sélectionner, ce qui constitue un obstacle majeur. Si les campagnes de lutte contre les mines anti-personnelles ont été couronnées d'un certain succès, malgré la " défaillance " entre autres des Etats-Unis, le combat n'est certainement pas fini. Le marché de la guerre, et peut-être plus encore le marché de la sécurité, ont de belles années devant eux.

 

Par Clémentine BLONDET et EVA KOCHKAN