Portrait d’un naturaliste français

Gustave CVENGROS, professeur à l'Université nationale Ivan Franko de Lviv


La Bibliothèque Vassyl' Stefanyk de l'Académie des Sciences d'Ukraine, à Lviv, est en train de préparer un volume consacré à l'oeuvre scientifique de Belzacar Hacquet de la Motte (1739-1815), éminent savant français, professeur d'histoire naturelle à l'Université de Léopol (Lviv) (1787-1805) puis à celle de Cracovie.

Fils naturel, dont le père était d'une famille aristocratique à seize quartiers, ce français originaire de Basse Bretagne passa sa vie à servir fidèlement l'Empire autrichien. Le roi de Saxe, le prince Poniatowski et l'archevêque de Cracovie tentèrent de l'engager à servir les Polonais, "Mais rien [le] me fit rester infidèle à la maison d'Autriche…".

Belzacar Hacquet, témoin de son temps

"Le Précis de la Vie de B.Hacquet", qu'il écrivit en 1812 à Vienne est une source historique qu'on ne saurait surestimer. Ce document, d'une importance primordiale, a déjà été publié en ukrainien en 1997 à Lviv, mais en l'absence du texte original, on s'appuya sur la traduction allemande datant de 1908. Ce fut la source de nombreuses erreurs et fautes: omisions et contresens. Aussi a-t-il fallu comprendre, analyser et faire siennes les particularités grammaticales, syntaxiques et stylistiques de la langue française de l'époque des Lumières et déchiffrer l'orthographe particulière et le style personnel du savant français. Pour rendre le style de l'époque en question, il fallut faire appel à la langue ukrainienne du XIXème siècle.

Faire mieux connaître l'autobiographie en question, riche en informations historiques, tant sur l'Ukraine que sur l'Europe, est l'unique raison qui m'a incité à faire la première traduction ukrainienne du texte original. En effet, B.Hacquet a parcouru en 1789 "la Russie rouge, la Volhinie, la Podolie" et a été témoin oculaire du siège de Chotin par les armées russes et autrichiennes pendant la guerre russo-turque. En outre, B.Hacquet rencontra les grandes figures de son temps. Ainsi évoque-t-il ses impressions après sa rencontre avec l'Empereur Joseph II, qu'il avait reçu personnellement. B.Hacquet voyait dans le souverain autrichien un "réformateur pour le bien de la plupart du genre humain".

Les ouvrages de B.Hacquet nous renseignent aussi sur les régions qu'il a explorées: les Carpates, les Alpes Juliennes, la Transylvanie…

Un naturaliste engagé

N'oublions pas l'homme et sa vie privée sous la monarchie autrichienne. Savant reconnu en Galicie, comme en Europe, il correspondait avec le célèbre naturaliste suédois Carl von Linné et d'autres représentants éminents du monde scientifique. Lorsqu'en 1774 le feu dévora tout son bien, il ne pensa pas à ses pertes matérielles mais écrivit: "J'ai presque tout perdu, surtout mes papiers et correspondances avec Swieten, de Haen, Linné, Adanson, Jussien, Ellire, Hill, Winborn, Marsigli, Alioni, Bassi".

Il invoquait, en naturaliste, des arguments contre "la prêtraille". Avant d'accepter d'aller travailler à l'Université de Léopol, le savant français écrivait en 1787 qu'il avait vécut "pendant 20 ans en Carniole[1] avec une nation bigote, inculte…, comme presque tous les Slavons à demi-civilisés". Toutefois, n'étant "point sectoire", c'est-à-dire "partisan d'aucune religion", "ha?ssant toute sa vie les systèmes universels", B.Hacquet ne voyait pas de contradictions entre la foi et la science.

Slavophile par amour?

"Avec une nation bigote, inculte…, comme presque tous les Slavons". N'en déduisons pas que B.Hacquet ait eu pour autant un manque d'estime pour les Slaves. En 1781, il nota avec contentement qu'il avait eu l'"occasion de faire connaissance avec le grand prince (Paul I) de Russie et avec son aimable Epouse". Quant aux Russes et aux Ukrainiens, ils le respectaient. Ainsi, au mois de septembre 1808, B.Hacquet nota: "… Ai eu pour la seconde fois une invitation pour le service Russe… comme Directeur du Lycée de Kzemiennce en Volhinie".

En 1799, il était sur le point de "se donner la mort ou un ami", lorsqu'il connut enfin à l'âge de 60 ans le bonheur en la personne d'une jeune Ukrainienne de 20 ans "unique en son genre", avec laquelle il vécut "en harmonie d'honnête homme". La mort de cette dernière, le 28 novembre 1809, "a abregé [ses] jours".

C'est en ukrainien qu'il donnait des cours à l'université de Lviv. Au début du 19ème siècle, il entreprit la description des peuples slaves, de la Mer Adriatique à la Mer Noire. Il publia plusieurs cahiers et laissa des conseils pour les touristes qui souhaiteraient visiter ces contrées dans un ouvrage "Comment gravir les montagnes". Malgré cela, lui et son épouse, faillirent perdre la vie tous les deux à une lieue de Lviv, dans un vallon où leur voiture s'était renversée.

Puisse la traduction en ukrainien contribuer à mieux faire connaître à mes compatriotes la vie et l'œuvre du professeur B.Hacquet. Je me souviendrai longtemps des heures passées à cette traduction et de la satisfaction philologique que j'en ai retiré.

 

Par Gustave CVENGROS

 

[1] La Carniole est une région située entre la Carinthie et la Croatie.

 

 

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