La Belle Époque du Pont Alexandre III: un patrimoine politique

Objets symboliques autant dans les discours que dans leur construction, les ponts sont dotés d’une dimension politique forte. La construction du Pont Alexandre III à Paris durant la Belle Époque relève typiquement de cette démarche double, à la fois défi technologique et message géopolitique d’envergure, exprimant la célébration d’un accord bilatéral historique.


Le pont Alexandre III à Paris (illustration Nina Dubocs)En imaginant un pont, on ne suppose pas forcément tous les possibles que suggère cette infrastructure. Certes prouesse technique permettant de relier deux espaces séparés par une frontière naturelle ou anthropique, le pont peut également matérialiser une action politique forte visant à sceller une union entre deux pays. Il incarne aussi l’infrastructure que l’on détruit en premier par temps de guerre et l’antithèse des murs qui, aujourd’hui, ne cessent de se multiplier, illustrant l’observation d’Isaac Newton selon laquelle on construit trop de murs et pas assez de ponts.

Le pont, un symbole et des enjeux géopolitiques

Si l’on se réfère à son étymologie, le pont viendrait de pent, racine indo-européenne qui signifie voie de passage, chemin, rejoignant alors l’étymologie grecque de patos – chemin, et latine pons et pontem désignant l’actuel pont. Héritant du terme de pontem, le pontifex (actuel pontife en français) est celui qui fait le pont dans le sens sacré du terme, c’est-à-dire le passage entre l’ici et l’au-delà.

La personnification du pont et ce qu’il incarne contribuent à expliquer sa dimension symbolique(1), tout comme les discours politiques qui peuvent user de cette métaphore pour désigner un accord bilatéral(2).

Au-delà du discours et du sens qu’on lui donne, le pont demeure une infrastructure anthropique qui, dans le monde contemporain, intéresse autant les ingénieurs et les architectes pour comprendre la manière dont il est conçu et sa durabilité, que les littéraires qui se réfèrent aux écrits romanesques ou poétiques.

La destruction et la construction d’un pont répondent également à des enjeux géopolitiques. Lors des périodes de tension entre États, le pont est l’une des premières infrastructures détruites ; il s’agit d’un acte de guerre, d’une rupture. On pensera au Stari Most en Bosnie-Herzégovine détruit par les Croates le 9 novembre 1993 afin de retarder l’avancée des Bosniaques et reconstruit (2004) à l’identique puis inscrit l’année suivante sur la liste du Patrimoine matériel de l’Unesco(3). Mais aussi à la destruction du seul pont qui enjambait le Tigre, en Irak, pour arrêter les militaires irakiens dans leurs avancées en mars 2015(4).

La construction progressive de l’Union européenne est aussi passée par celle de ponts sur le Rhin. Ils ont allégorisé l’apaisement des relations entre la France et l’Allemagne et sont devenus des catalyseurs politiques.

Du discours à sa création, le pont est un symbole par ce qu’il représente et incarne pour les acteurs concernés. Infrastructure éminemment politique et stratégique, sa destruction, sa reconstruction mais aussi simplement sa construction sont intimement liées à la géostratégie des États. Il unit des pays, des villes, des quartiers et redéfinit la manière de pratiquer l’espace et d’envisager les échanges.

Une histoire politique du pont Alexandre IIILe pont Alexandre III à Paris (illustration Nina Dubocs)

Cette symbolisation est visible à des échelles temporelles et spatiales diverses. À Paris, le pont Alexandre III, arche en acier moulé longue de 107 mètres(5), est érigé dans un contexte géopolitique spécifique. En janvier 1894, l’Empereur Alexandre III et le Président de la République française Sadi Carnot décident, pour marquer l’alliance officielle(6) conclue deux ans plus tôt entre la Russie et la France, de demander la construction d’un pont pour célébrer la fin de l’isolement diplomatique de la France imposé par l’Allemagne depuis 1870 et l’amitié franco-russe. Il s’agit aussi de démontrer à l’Allemagne le savoir-faire français grâce à une prouesse architecturale incarnée par cette unique volée sans appui intermédiaire. La construction du pont nécessita la préfabrication de ses composants, fondus et forgés dans les usines du Creusot(7). C’est une avancée majeure dans la construction d’infrastructure urbaine puisqu’il est désormais possible d’acheminer les éléments pré-construits dans des usines et de les assembler sur place.

La première pierre du pont est posée lors d’une visite officielle du Tsar Nicolas II, fils et successeur d’Alexandre III, le 7 octobre 1896. En 1897, un effet miroir se produit, lorsque Félix Faure célèbre à son tour cette Alliance en se rendant à Saint-Pétersbourg pour poser la première pierre du pont de la Trinité qui, lui, enjambe la Neva.

Le choix d’implantation du pont Alexandre III n’est pas anodin non plus. Il permettait de relier les Invalides, ancien hôpital pour les militaires devenu un musée sous la troisième République, au Grand Palais, quintessence de l’Art nouveau et lieu emblématique de la cinquième Exposition universelle en 1900. Cet événement international devait accueillir près de 50 millions de visiteurs, pour l’époque tour de force culturel et politique de la France.

Ainsi, la construction de ce pont est doublement politique : il s’agit d’asseoir une alliance stratégique aux yeux de tous et de démontrer sa puissance technique et technologique à ses adversaires dans un contexte industriel en ébullition.

Détail du pont Alexandre III (illustration Nina Dubocs)

Un patrimoine parisien à l'échelle de la ville

Aujourd’hui, ce quartier reste empreint d’un imaginaire russe. Des célébrations orthodoxes sont organisées sous le pont lors des fêtes nationales et, à quelques encablures, s’est implanté le nouveau Centre spirituel et culturel russe imaginé par Jean-Michel Wilmotte. L’histoire se répercute et s’infuse à l’échelle de la ville.

Cet objet essentiel du patrimoine parisien reste jusqu’à aujourd’hui le pont le plus large de la capitale. Il est recouvert d’or et de sculptures imposantes avec, au centre, les Nymphes de la Neva (en amont) et les Nymphes de la Seine avec les armes de Paris (en aval), « des gueules à la nef équipée et habillée d’argent voguant sur des ondes du même mouvant de la pointe, au chef d’azur semé de fleurs de lys d’or », matérialisant encore une fois l’amitié entre les deux pays.

L’ornement de ce pont est complexe, les piliers qui le structurent sont décorés à leur pied mais aussi à leur faîte. « Aux extrémités du pont, quatre artistes ont représenté “Pégase tenu par la Renommée” en haut des piliers. Selon la mythologie, Pégase aurait fait jaillir d’un coup de sabot une source sur le mont Hélicon, en Grèce. Cette source sacrée, nommée Hippocrène, attire les muses qui y trouvent l’inspiration. »(8)

Les entrées du pont sont aussi remarquablement sculptées ; on y voit des enfants accompagnés par des lions.

Ce pont n’a jamais eu pour vocation d’être un simple passage reliant la rive gauche à la rive droite. Il est un patrimoine, une œuvre architecturale qui représente un Paris idéalisé, voire fantasmé. C’est en partie pour cette raison qu’il est très présent dans l’imaginaire cinématographique, puisqu’il contribue à façonner une image d’Épinal de Paris. En effet, il symbolise la ville et ce qu’elle semble incarner. Depuis le pont, de nombreuses publicités de luxe utilisent le lieu et son arrière-plan pour acter cette présence parisienne et permettre une représentation synthétique de la ville, tant territoriale que sociale. De ce « balcon sur la Seine », on peut apercevoir la Tour Eiffel (5,9 millions de visiteurs par an)(9), le Grand Palais et les Invalides, soit quelques-uns des géosymboles de Paris, que ce pont en lui-même représente.

Construit à l’aube du XXe siècle, le Pont Alexandre III a permis à la France de se démarquer de ses adversaires. Cette prouesse technique érigée en plein centre de Paris fut rendue possible par l’effervescence que connaissait cette époque en matière de construction (fer forgé, acier). Cependant, alors que le contexte social de la Belle Époque permit quarante années de paix sur le continent européen, le contexte politique incitait, lui, à la mise en place d’alliances visant à stabiliser les tensions palpables de la guerre de 1870, que viennent traduire les surenchères en matière d’innovations et de constructions. À cet égard, le Pont Alexandre III est le parfait produit de son époque.

Notes :

(1) La dimension symbolique fait écho à la définition du symbole, « ce qui représente autre chose en vertu d’une correspondance » ; il s’agit d’une évocation qui allégorise une représentation commune. Pour revenir à l’étymologie, le symbole est ce qui « met ensemble ».

(2) On pense notamment à l’Accord bilatéral signé en 2007 entre les Émirats arabes unis et la France, qui permit aux EAU d’accueillir à Abu Dhabi une Sorbonne ainsi qu’un Louvre Abu Dhabi, qualifié de pont entre l’Orient et l’Occident.

(3) Aline Cateux, « Stari Most, un symbole fatigué », Regard sur l’Est, XX avril 2020. Lien

(4) Les manifestations contre la répression du gouvernement à Bagdad fin 2019 avaient pour objectif de « couper les ponts pour bloquer la circulation, empêcher les fonctionnaires d’aller travailler et paralyser la ville ». Hélène Sallon, « Au cœur de Bagdad, les manifestant engagés dans la bataille des ponts », Le Monde, 9 novembre 2019..

(5) Il s’agit d’un pont en arc triple articulation, construit de 1897 à 1900 par les architectes Joseph Cassien-Bernard et Gaston Cousin, puis les ingénieurs Jean Résal et Amédée Alby. Sa longueur est de 160 mètres pour une largeur de 40 mètres.

(6) Cette Alliance proposait une coopération militaire contre la triple Alliance (ou Triplice, comprenant l’Empire allemand, le royaume d’Italie et la Monarchie austro-hongroise).

(7) « Le pont Alexandre III », Planète TP, 2007 (consulté en décembre 2019).

(8) Elisabeth Dumont-Le Cornec, Les ponts mythiques, Belin, 2011, 122 p.

(9) Mémento du tourisme, « Les sites touristiques en France », 2017, pp. 129-147 (consulté en novembre 2019).

 

Vignette : illustrations Nina Dubocs.

* Marie-Alix Molinié-Andlauer est docteure en Géographie politique, culturelle et historique, laboratoire Espaces, Nature et Culture, Sorbonne Université – Lettres.

 

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