Géorgie : Bidzina Ivanishvili, l’enfance d’un chef

Bidzina Ivanishvili, l’oligarque qui dirige la Géorgie par le biais de son parti fantoche Rêve Géorgien, a bâti sa fortune et son influence entre la Russie, le Caucase et la France. En 2022, cette dernière l’a d’ailleurs élevé au rang de Chevalier de la Légion d’honneur pour récompenser sa philanthropie. La biographie tumultueuse de ce Rastignac soviétique devenu autocrate en son pays a pourtant de quoi faire douter.


Bidzina Ivanishvili, 2020 (copyright : Malkhaz Tchubabria/Wikimedias Commons).Né en 1956 dans le bourg de Chorvila (région d’Iméréthie), le petit Bidzina est l’enfant d’une époque purement soviétique, qui n’a connu ni les passions de la révolution ni la terreur des goulags. Son petit village, aujourd’hui vitrine assez prospère de son régime, gage d’authenticité rurale et symbole du géorgien véritable, n’était dans les années 1950 qu’un hameau déshérité de l’ouest de la république de Géorgie. Dans ce décor morose, Bidzina grandit au sein d’une fratrie de cinq enfants, dans une famille de mineurs. Issu d’un milieu très modeste et membre d’une minorité ethnique située à l’extrême marge de l’URSS, il va procéder à une ascension prodigieuse, qui va d’abord passer par les réseaux classiques de l’enseignement soviétique.

Élève de qualité dans sa province, il rejoint un cursus d’ingénieur et d’économie à l’université de Tbilissi au début des années 1970 où, selon la légende qu’il aime à propager, il aurait enchaîné les petits boulots d’ouvrier en usine et de personnel d’entretien de surface. Une fois son diplôme en poche, il travaille en tant qu’ingénieur dans un laboratoire de rationalisation du travail, organe universitaire soviétique de méthodologie organisationnelle. En 1982, il complète son cursus avec une thèse consacrée à L’organisation scientifique du travail et l’économie du travail, obtenue à l'Institut de recherches sur le travail de Moscou.

Pendant ses années russes, Bidzina Ivanishvili se renomme Boris Grigorievitch pour gommer ses origines caucasiennes et mieux se fondre dans le monde moscovite. Cette stratégie dit déjà quelque chose d’une tendance à la dissimulation, que le Géorgien entretiendra toute sa vie.

S’il a poursuivi jusque-là un parcours soviétique tout à fait classique, son destin va être bouleversé par la libéralisation des années Gorbatchev mais, surtout, par la dérégulation massive qui succède à la chute du Mur(1).

Une ascension sans limite dans les années folles du capitalisme russe

Déjà partie prenante dans Agroprogress, une affaire de matériel électronique fondée en 1988 à Moscou avec son acolyte Vitaly Malkine – rencontré sur les bancs de l’université et qui l’accompagnera dans toutes ses affaires pendant trois décennies –, il va surfer sur la déflagration de l’URSS et la libéralisation sauvage des années Eltsine. Profitant de l’ouverture du marché, les deux associés vont se lancer dans la revente de matériel électronique en provenance de Chine et profiter des bénéfices pour ouvrir, en 1991, ce qui va devenir le pilier de leur empire : Rossiysky Kredit, une des premières banques de crédit de Russie.

Rossiysky Kredit s’impose rapidement grâce à une stratégie agressive consistant à ouvrir des succursales partout où c’est possible, directement au sein d’entreprises industrielles, dans des locaux négociés avec les directeurs d’usines. En échange d’une petite part de la banque, ceux-ci acceptent d’héberger une antenne et en prennent la tête eux-mêmes. Cette tactique permet à l’établissement d’imposer sa présence et de tisser un réseau tentaculaire dans tout le pays. En quelques années, il devient un acteur incontournable du marché(2).

A partir de ce moment, la fortune de B. Ivanishvili va exploser et ses activités se développer tous azimuts dans différents secteurs de l’économie russe : hôtels moscovites, aciéries, une chaîne de pharmacie, une exploitation agricole mais, surtout, des investissements dans les matières premières. En 2011, B. Ivanishvili est l’un des principaux investisseurs de Gazprom, avec 1 % des actions du géant de l’énergie(3).  En 2016, sa fortune personnelle est évaluée à 4,8 milliards de dollars, soit à peu près un tiers du PIB de la Géorgie la même année.

Un oligarque ambitieux et proche du pouvoir

Pendant plusieurs années, Bidzina Ivanishvili s’est revendiqué d’un apolitisme qui s’est révélé n’être que de façade. Dans une interview accordée en 2005 au journal Vedomosti (à l’époque d’obédience libérale), il déclarait ainsi n’avoir aucune ambition politique : « Je veux juste vivre tranquillement ». Dans le même entretien, il reconnaissait toutefois une implication politique dès les années 1990...

En effet, lors de l’élection présidentielle de 1996, jugée à haut risque pour les milieux d’affaires alors que le Parti communiste, nostalgique de l’URSS, était pressenti pour l’emporter, il avait soutenu la candidature du général Lebed (1950-2002), gradé très populaire pour ses « succès » lors de la première guerre de Tchétchénie (1994-1996). La collaboration était allée assez loin puisque, selon ses dires, il avait mis à disposition les locaux d’une de ses banques moscovites pour abriter les bureaux de campagne du Général. Au second tour, toujours selon ses propres dires, c’est lui qui aurait poussé le général Lebed à rallier Boris Eltsine pour barrer la route aux communistes.

Fait un peu plus mordant, l’oligarque va financer la Révolution des roses menée par Mikheil Saakachvili, qui va faire entrer la Géorgie dans un cycle de réformes libérales – à l’image de la Russie des années Eltsine – à partir de 2003. Cet épisode est assez ironique puisque M. Saakachvili deviendra le pire ennemi de B. Ivanishvili et croupit aujourd’hui dans les geôles du régime du Rêve Géorgien.

Une vie de mondain cosmopolite entre Moscou et Paris

Dans un même temps, le Géorgien va établir une partie de sa vie en France : dès les années 1990, il s’installe par intermittence à Paris, où il contracte même un premier mariage, en 1991, avant de divorcer trois ans plus tard.

C’est aussi à Paris que va naître son fils aîné, en 1994 : Bera aura une carrière de rappeur, certains de ses morceaux français  cumulant plusieurs millions de vues. La famille va afficher pendant des années un mode de vie de grand bourgeois dans les rues de la capitale. Durant cette période, B. Ivanishvili s’entiche d’art, amassant une collection impressionnante et s’illustrant même lors de la vente du tableau de Picasso « Dora Maar au chat », acquis pour près de 100 millions de dollars en 2006. Selon ses dires, il entreposera le tableau dans des locaux londoniens appartenant au milliardaire breton François Pinault. C’est aussi durant cette période qu’il se noue d'amitié avec l’ambassadeur de France en Géorgie, qui l’aidera à acquérir la nationalité française, en 2009. A cette époque, le milliardaire finance l'École française du Caucase, un projet visant à mettre en place une importante structure dédiée aux élèves francophones de Tbilissi.

Cette devanture de « bon père de famille » amateur d’art et de culture s’inscrit dans la stratégie communicationnelle générale de l’oligarque. Loin du soufre de la Russie des années 1990, il prend soin de se montrer libéral. En effet, l’heure de l’enrichissement sauvage est passée et Bidzina Ivanishvili doit désormais remplacer Boris Grigorievitch.

Un retrait progressif vers la Géorgie

A partir du début des années 2000, le nouveau maître du Kremlin Vladimir Poutine serre la gorge des oligarques. Les arrestations de Vladimir Goussinski et de Mikhail Khodorkovski sonnent la fin de l’âge d'or du capitalisme pour les oligarques. B. Ivanishvili sent le vent tourner et, progressivement, décide de retirer ses capitaux de Russie.

Entre 2003 et 2006, il revend pour des milliards de dollars les entreprises qu’il contrôlait dans le secteur de l’acier : Orlovsky Steel, Stoilensky Mining ou encore le complexe métallurgique de Mikhailovsky. Avec cette rentrée d’argent colossale, il attire l’attention des financiers occidentaux et finit par jeter son dévolu sur une banque genevoise, Crédit Suisse. Son banquier, Patrice Lescaudron (qui finira par le flouer), met en place pour lui un réseau tentaculaire de comptes off-shore afin de redistribuer son empire : Bahamas, Singapour, Nouvelle-Zélande, Canada…

En 2012, B. Ivanishvili affirme s’être totalement retiré de Russie, après avoir vendu sa chaîne de pharmacies, Doctor Stoletov, et sa banque Rossiysky Kredit.

Le retour du fils prodigue

Dans son pays natal, le règne de M. Saakachvili est alors crépusculaire, émaillé par des scandales de violences carcérales, l’explosion des inégalités et le traumatisme de la guerre de 2008 qui a laissé le pays amputé de 20 % de son territoire.

En 2012, Bidzina Ivanishvili a soigné son image d’homme d’affaires libéral et proche des Européens, tandis que ses fonds russes ont été redistribués dans une banque occidentale et en Géorgie. Il peut donc se lancer dans l’arène politique, fort de ses milliards « lavés » et d’une image renouvelée. Après les séquences de jeune soviétique, d’oligarque russe, de gentleman cosmopolite, il va commencer sa quatrième vie : celle d’un politicien libéral qui va briguer et remporter les élections législatives de 2012.

Il n’est pas indispensable de psychologiser le personnage, réputé lunatique et amateur de vaudou au sein la population géorgienne : la duplicité du retournement de son parti en 2021-2022 peut se lire à travers sa vie. B. Ivanishvili a grandi dans le « Potemkine » géant soviétique, puis dans le cynisme de l’explosion des années 1990, et il a toujours tout fait pour contrôler son image en fonction de ses intérêts. Au-delà de ses divers masques, comme tous les autres oligarques de la région, il reste néanmoins, de par sa fortune, dépendant du système russe.

Notes :

(1) « Boris Ivanichvili, osnovatel i vladelets banka ‘Rossiïskiï Kredit’ » (Boris Ivanishvili, fondateur et propriétaire de la banque ‘Rossiysky Kredit’), Vedomosti, 7 avril 2005.

(2) Informations condensées par Vladimir Alexandrov sur le blog russe otkrovenie.net (basé sur le recoupement d’articles de Novye Izvestia).

(3) « Reports: Ivanishvili Sells Pharmacy Chain in Russia », Civil Georgia, 12 mai 2012.

 

Vignette : Bidzina Ivanishvili, 2020 (copyright : Malkhaz Tchubabria / Wikimedias Commons).

 

* Arno Deknuydt est diplômé d’un master de relations internationales à l’IEP de Lyon. Il a effectué un stage de cinq mois à Tbilissi pour Transparency International.

Pour citer cet article : Arno Deknuydt (2026), « Géorgie : Bidzina Ivanishvili, l’enfance d’un chef », Regard sur l'Est, 12 janvier.

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