À Budapest, la transition vers une économie circulaire émerge progressivement. Malgré le poids de son passé socialiste industriel et d'un modèle économique principalement linéaire, une variété d'initiatives locales et de projets pionniers façonne une voie alternative. Toutefois, une gouvernance fragmentée et un engagement politique limité continuent d'entraver les ambitions de la ville.
Dans toute l'Europe, la transition vers une économie circulaire est devenue un élément central de l'agenda écologique, soutenu par le Green Deal européen et le Plan d'action pour l'économie circulaire(1). Pourtant, dans les pays post-socialistes, la transformation se heurte à des obstacles spécifiques. Budapest, la capitale hongroise, incarne ces tensions : marquée par des décennies de surproduction industrielle et par le boom consumériste de la période post-1990, la ville fonctionne encore largement selon un modèle économique linéaire, centré sur la production, la consommation et l'élimination des déchets.
Néanmoins, cette image statique est aujourd’hui remise en question. Budapest assiste à l'essor de projets communautaires et d'expériences entrepreneuriales prônant la circularité des ressources, la réutilisation et la réduction des déchets. Ces initiatives, souvent invisibles pour le grand public, sont en train de remodeler discrètement la relation de la ville avec la consommation. Le défi consiste désormais à dépasser les projets isolés et à s'orienter vers un changement systémique.
L'héritage d'une économie linéaire à Budapest
Les paysages industriels et urbains de Budapest portent encore l'empreinte de l'ère socialiste hongroise. Des années 1950 à la fin des années 1980, l'industrialisation planifiée par l'État a privilégié le volume de production à l'efficacité des ressources. De grands complexes industriels, souvent très polluants, ont dominé la périphérie de la ville, générant des déchets massifs sans se soucier de leur récupération ou de leur réutilisation.
La transition post-socialiste, tout en libéralisant l'économie, n'a pas amélioré la situation de manière substantielle. Les années 1990 et le début des années 2000 ont vu une augmentation rapide des importations de biens de consommation, des emballages plastiques bon marché et des produits de consommation à rotation rapide, ce qui a conduit à une culture du « jetable » encore plus prononcée. Selon l'Office central des statistiques hongrois (KSH, 2023), la production de déchets municipaux en Hongrie s'élève à environ 379 kg par habitant et par an, avec un taux de recyclage de seulement 32,3 %, bien en deçà de l'objectif de 50 % fixé par l'Union européenne.
L'infrastructure urbaine de Budapest peine à s'adapter. Les décharges restent la principale destination des déchets et les services de collecte sélective varient considérablement d'un quartier à l'autre(2). Certains quartiers bénéficient de projets pilotes et d'installations de recyclage améliorées, tandis que d'autres ne disposent toujours pas de points de collecte accessibles, ce qui reflète des inégalités spatiales persistantes.
De plus, l’absence d’un système de collecte séparée robuste pour les déchets biologiques, malgré les recommandations de l’UE, limite la capacité de Budapest à récupérer les déchets organiques et à produire du composte ou du biogaz. Ce manque est d’autant plus problématique que les déchets biologiques représentent jusqu’à 35 % des flux de déchets municipaux en Hongrie (KHS, 2023).

L'essor des initiatives d'économie circulaire au niveau local
À rebours de cette situation, un réseau croissant d’initiatives citoyennes et d’entreprises à vocation sociale remet en question le statu quo. Medence Csoport, une entreprise artistique et sociale, récupère par exemple des bâches publicitaires en PVC usagées pour les transformer en sacs, portefeuilles ou meubles. L’entreprise organise régulièrement des ateliers, encourageant le réemploi créatif et valorisant le design durable. Le projet a également gagné en visibilité grâce à des collaborations avec des institutions publiques et des festivals culturels.
Parallèlement, les Repair Cafés et Fixit Clinics se sont multipliés dans plusieurs quartiers, permettant aux habitants de réparer leurs appareils, vêtements ou vélos avec l’aide de bénévoles et de techniciens. Des événements comme le Közösségi Piac (marché communautaire) ou les foires zéro déchet organisées par la coopérative Gólya sont devenus des lieux de rencontre pour celles et ceux qui s’engagent en faveur du réemploi et de la consommation circulaire.
Des start-ups comme Ruhaforgó encouragent les événements d’échange de vêtements et la culture de la seconde main, tandis que GreenGo, entreprise de covoiturage basée à Budapest, contribue à réduire la possession individuelle de voitures et à promouvoir la mobilité partagée. D’autres initiatives, telles que les jardins communautaires ou les dispositifs de compostage local, voient peu à peu le jour, favorisant une approche plus locale et circulaire des systèmes alimentaires.
Ces initiatives jouent un rôle important en sensibilisant le public, en proposant des alternatives et en renforçant le lien social. Elles témoignent d’un intérêt croissant, en particulier chez les jeunes générations, pour d’autres manières de consommer et de produire. Toutefois, elles restent pour l’essentiel cantonnées à certains quartiers et demeurent insuffisantes pour transformer en profondeur le métabolisme urbain.
Des défis structurels persistants
Malgré ces avancées prometteuses, des obstacles structurels freinent la transition de Budapest. La fragmentation de la gouvernance constitue un problème majeur. Les responsabilités en matière de gestion des déchets sont partagées entre la ville, le gouvernement métropolitain et l’Agence nationale hongroise de gestion des déchets (NHKV), ce qui entraîne des dysfonctionnements en termes de coordination(3).
De plus, la capacité de la ville à investir dans des infrastructures circulaires – centres de recyclage, plateformes de réemploi, projets de symbiose industrielle – dépend fortement des financements de l’Union européenne. La mise en œuvre du Plan d’action pour l’économie circulaire reste lente, et les politiques nationales ne soutiennent pas pleinement les ambitions de Budapest.
Par ailleurs, la sensibilisation et l'engagement de la population restent inégaux. Selon les enquêtes, la conscience environnementale progresse mais reste secondaire par rapport aux préoccupations économiques, notamment dans les quartiers populaires. De nombreux citoyens considèrent le recyclage et les pratiques circulaires comme trop contraignants en raison d'infrastructures limitées et d'informations peu claires sur la collecte sélective des déchets.
Enfin, la stratégie nationale hongroise de gestion des déchets, bien que formellement alignée sur les directives de l'UE, manque de mécanismes concrets d'application et de flux de financement dédiés, ce qui réduit son impact pratique.

Vers une Budapest circulaire ?
La transition de Budapest vers une économie circulaire n'est toutefois pas sans espoir. La Stratégie climatique 2030 de Budapest intègre officiellement les principes de l'économie circulaire et fixe des objectifs pour améliorer la gestion des déchets, favoriser la réutilisation et promouvoir la consommation durable(4). La stratégie souligne également la nécessité de renforcer la coopération entre les autorités locales, les ONG et les entreprises pour intégrer les pratiques circulaires.
Certains projets pilotes, tels que l'initiative « Circular District », visent à faire de certains quartiers des modèles de pratiques circulaires. En outre, la municipalité a récemment lancé des campagnes de sensibilisation et des programmes éducatifs pour promouvoir la réduction des déchets et la collecte sélective.
La combinaison de l'engagement populaire, du soutien des institutions européennes et de la prise de conscience écologique pourrait permettre à Budapest de surmonter ses obstacles structurels.
Il n'est pas certain que ces graines de changement mènent à une transformation systémique. Cependant, Budapest a le potentiel pour devenir, parmi les villes post-socialistes, une référence en matière de transition vers l'économie circulaire, à condition que la volonté politique, les ressources financières et la participation des citoyens soient au rendez-vous.
Notes :
(1) European Commission, Circular Economy Action Plan, 2020.
(2) European Environment Agency, Hungary — Waste Management, 2022.
(3) OCDE, Hungary Environmental Performance Review, 2018.
(4) Budapest Municipality, Budapest Climate Strategy 2030, 2021.
https://archiv.budapest.hu/sites/english/Documents/BP_klimastrategia_SECAP_EN_final.pdf
Vignette et photos : Budapest (copyright Assen Slim).
* Camille Delmas est titulaire du master de Management durable et Impact social à l’ESSCA Paris.