Bélarus: les limites et les défis de l’émulation par le sport

Alors que Minsk se prépare à accueillir les Championnats du monde de hockey sur glace en mai 2014, le monde du sport bélarusse fait face à de nombreux défis, illustrant les limites d’un système qui mise sur le sport à des fins essentiellement politiques.


Aliaksandr Loukachenka félicite la biathlonienne Darya Domracheva pour sa médaille d’or aux JO de SotchiL’émulation par le sport est un ingrédient typique de mobilisation et de contrôle des masses dans un régime populiste. Fidèle aux traditions soviétiques, le gouvernement bélarusse est très attaché aux valeurs véhiculées par le sport –tel l’esprit d’équipe– et souligne constamment l’importance de la culture physique pour garantir la bonne santé physique et morale du corps social. La pratique scolaire et parascolaire d’une activité sportive est encouragée pour prémunir les jeunes contre les fléaux de la drogue et du hooliganisme. Les champions sont cités en exemple dans les médias et ceux qui remportent des succès à l’international encensés par le Président en personne. Ainsi la joueuse de tennis Victoria Azarenka, qui a remporté l’Open d’Australie en 2012, a-t-elle reçu nombre de télégrammes de félicitations de la part d’Aliaksandr Loukachenka[1]. Quant à la biathlonienne Darya Domracheva, championne du monde 2012 de poursuite, elle avait été décorée de l’ordre de la Patrie de 3e classe avant sa médaille d’or aux JO de Sotchi.

Le secteur du sport fait pourtant face à des problèmes structurels qui obèrent le potentiel du Bélarus en tant que nation sportive. Ils relèvent autant de la (mauvaise) gestion des ressources humaines que du système de subventionnement des clubs et fédérations sportives[2]. La première est en cause dans le vieillissement du vivier de sportifs capables de battre des records mondiaux et de remporter des médailles olympiques, et est aussi indirectement responsable de la banalisation du dopage, notamment chez les jeunes athlètes. Quant au second, en maintenant les clubs sportifs dans un état de dépendance vis-à-vis des deniers publics, il limite leur rentabilité autant que leur compétitivité à l’international. Aucun club bélarusse de football n’est autosuffisant, par exemple, et la limitation du recours au sponsoring fait qu’aucun ne peut rêver d’être rentable, à l’exception notable du BATE Borisov, dont les exploits en Ligue des champions en 2012 ont illustré le rôle que joue un management sportif moderne dans le succès d’une équipe à l’extérieur[3]. La plupart des autres disciplines reines du sport bélarusse connaissent ainsi, régulièrement, de sévères revers. C’est le cas notamment du hockey sur glace, quand bien même il capte à lui seul la moitié des subventions sportives de l’État.

Hockey sur glace: le gigantisme ne fait pas de géants

Depuis son indépendance, le Bélarus a misé sur le développement et la démocratisation de l’accès aux patinoires pour les adeptes du hockey sur glace, un sport d’élite qu’affectionne tout particulièrement A.Loukachenka. Sous son règne, 25 nouvelles patinoires ont été construites et autant sont en voie d’achèvement en vue des Championnats du monde de mai 2014 dont Minsk a obtenu l’organisation[4]. Mais les résultats des hockeyeurs bélarusses restent très modestes. Leur meilleure performance olympique remonte aux JO de Salt Lake City (2002), où l’équipe nationale a décroché une quatrième place en battant la Suède. En championnats du monde, c’est à Riga en 2006 qu’elle a réalisé sa meilleure performance, en se classant 6e. Évoluant parmi les 10 meilleures nations mondiales dans les années 2000, le Bélarus, qui a fini lanterne rouge des mondiaux de 2012 et ne s’est donc pas qualifié pour les JO de Sotchi, a dégringolé au 14e rang mondial dans le classement de la Fédération Internationale de hockey sur glace. Les résultats de l’équipe junior sont encore plus calamiteux. En ligue des clubs, seul le Dinamo Minsk se maintient dans la Ligue dite «Kontinentale» (qui réunit les clubs de l’ancien bloc de l’Est) et ce, surtout grâce à quelques talents étrangers –russes, canadiens, finlandais ou tchèques. Les meilleurs hockeyeurs bélarusses évoluent quant à eux hors du pays, où ils sont bien mieux payés.

Malgré une campagne mondiale pour l’annulation, le transfert ou le boycott des Championnats du monde 2014 de hockey[5], le régime bélarusse entend bien tirer profit de l’accueil de cette compétition pour mobiliser les foules et redorer son image aux yeux du monde. L’enjeu financier est énorme, compte tenu des dépenses engagées. Or le chiffre des visiteurs étrangers attendus à Minsk a été régulièrement revu à la baisse depuis que les premiers billets ont été mis en vente en novembre dernier.

Vieillissement et dopage, les deux maux de l’athlétisme bélarusse

Si les retours sur investissements dans le sport «roi» qu’est le hockey sur glace demeurent limités, se pose aussi le problème de l’avenir de cette discipline, comme d’autres dans lesquelles le Bélarus s’est toujours traditionnellement distingué –tels le lancer en athlétisme, ou encore le saut à ski– dès lors qu’elles peinent à former de nouveaux champions. En cause, des déséquilibres qui résultent de la gestion trop bureaucratique des ressources, mais aussi une fâcheuse tendance à recourir au dopage pour booster les performances des athlètes.

C’est Boris Tasman, célèbre journaliste bélarusse, qui a le premier tiré la sonnette d’alarme. Selon lui, le fait que l’argent public est investi non pas dans la formation d’une relève, mais «dans ceux qui peuvent obtenir une médaille ici et maintenant», alors même qu’à trente ans passés ils approchent l’âge de la retraite, entraîne une baisse des résultats[6]. Cette approche de court terme tend aussi à «user» les jeunes athlètes, à grands renforts d’anabolisants.

Le recours au dopage est un mal chronique du sport mondial, mais il est d’autant plus souvent détecté chez les athlètes des jeunes nations sportives que celles-ci n’ont pas les moyens de s’offrir des substances indétectables par les agences de contrôle anti-dopage. Ainsi le Bélarus détient-il des records en la matière. En 2010 par exemple, cinq titres mondiaux ont été retirés à des sportifs bélarusses testés positifs à des substances interdites, dont trois haltérophiles finalistes des championnats d’Europe. L’année précédente, les autorités sportives bélarusses avaient même failli à leurs obligations en s’abstenant d’informer l’Agence mondiale anti-dopage de la suspension de la jeune coureuse de fond Yekaterina Artyukh, qui fut de nouveau contrôlée positive aux Mondiaux d’athlétisme junior de juillet 2009, où elle remporta –et dut restituer– la médaille d’or du 400 mètres haies[7]. Mais le scandale le plus retentissant concerne la lanceuse de poids Nadzeya Ostapchuk: privée de sa médaille d’or aux JO de Londres après un contrôle positif, elle est toujours reconnue officiellement au Bélarus comme championne olympique… La performance sportive étant une question éminemment politique au Bélarus, le régime soucieux de son image plus que de sa réputation va même jusqu’à manipuler les statistiques communiquées sur le site internet du ministère des Sports afin de masquer les revers de ses athlètes. Certaines contre-performances sont pourtant plus difficiles à dissimuler.

Le fiasco des JO de 2012

Ainsi les athlètes bélarusses rentrèrent-ils de Londres avec seulement 12 médailles (dont 2 d’or) en poche, contre 19 (dont 4 d’or) glanées aux JO de Pékin en 2008. L’édition 2012 fut donc la plus mauvaise moisson olympique de l’histoire du Bélarus post-soviétique. Puisqu’il avait fixé aux athlètes l’objectif –guère réaliste– de rapporter 25 médailles, le Président Loukachenka sanctionna rien moins que le ministre des Sports d’alors pour ce fiasco: limogé en octobre 2012, Aleh Kachan fut remplacé par Aliaksandr Shamko, jusque-là vice-ministre des Situations d’urgence[8].

D’aucuns estiment pourtant que le plus urgent, justement, serait de sanctionner les membres des équipes d’encadrement soupçonnés de corruption dans les multiples affaires de dopage qui entachent le sport de haut niveau au Bélarus. En effet, deux mois avant les JO de Londres, le KGB arrêta brièvement le vice-président de la Fédération bélarusse d’athlétisme Anatol Baduyeu (ainsi que le médecin d’équipe Pavel Dryneusky), dont le bruit courait qu’il avait extorqué des pots-de-vin pour étouffer des scandales de dopage. Contre toute attente, Baduyeu resta en poste et aucune charge ne fut retenue contre lui[9].

Le fiasco olympique de 2012 était prévisible et se répètera probablement tant que les autorités bélarusses n’auront pas résolu les problèmes structurels qui touchent l’industrie du sport dans le pays. Ce constat alarmant n’enlève rien aux mérites de sportifs qui parviennent occasionnellement à se distinguer par leurs exploits plutôt que par des scandales de dopage. Ainsi de l’équipe nationale de ski nautique, championne du monde en 2012, année où Natallia Berdnikava a pulvérisé le record du monde avec un saut à 58,4 mètres. Quant aux autres disciplines sportives dans lesquelles les supporters bélarusses sont en droit d’attendre de bons résultats, comme en hockey, seuls une cure de rajeunissement et l’assainissement des pratiques paramédicales et managériales pourraient sortir le pays de l’ornière dans laquelle le culte du chiffre immédiat l’a plongé.

Notes :
[1] Jakub Ciastoń «Azarenka’s Win, Lukashenka’s Victoria», Gazeta Wyborcza, reproduit par PressEurop, 1er février 2012.
[2] Boris Tasman «Sports: War on Huts, Money for Palaces», Belarusian Yearbook 2011, Minsk: Belarusian Institute for Strategic Studies (BISS), 2012, pp.200-207.
[3] À l’automne 2012, le BATE Borisov a créé la surprise en battant Lille puis le Bayern Munich 3:1 dans la phase de poule pour la coupe de l’UEFA. Voir Anaïs Marin «Bélarus: les footballers de Borisov rompent l’isolement diplomatique du pays», Regard sur l’Est, 9 novembre 2012.
[4] Nikolaj Nielsen «Ice Hockey Finals in Belarus still on Schedule», EUObserver, 22 mars 2012.
[5] Une vaste campagne internationale de pétitions a été lancée en 2009 par des organisations de défense des droits de l’homme pour pousser la Fédération internationale de hockey sur glace (IIHF) à revenir sur sa décision d’attribuer au Bélarus l’organisation des Championnats du monde de 2014. Même si de nombreuses personnalités politiques ont annoncé qu’elles ne viendraient pas à Minsk en mai 2014, le porte-parole de l’IIHF, relayé par les fédérations nationales, campe sur sa décision, affirmant que les statuts de l’organisation ne l’autorisent pas à «discriminer un pays pour des raisons d’ordre religieux, racial ou politique». Voir à ce sujet Markda Vidnorman «Don’t Play with the Dictator: Politics and the 2014 World Hockey Championships in Belarus», Hockey in Society, 14 octobre 2013.
[6] Boris Tasman, «Sport: Olympic Ups and Doping Downs», Belarusian Yearbook 2010, Minsk: BISS, 2011, p.197.
[7] Ibid., pp.199-200.
[8] Boris Tasman «Sports: Olympic Failure and Overall Regression», Belarusian Yearbook 2012, Minsk: BISS, 2013, p.232.
[9] Ibid., p.228.

Vignette : Aliaksandr Loukachenka félicite la biathlonienne Darya Domracheva pour sa médaille d’or aux JO de Sotchi. Photo: Site de la Présidence, 11 février 2014.

* Chercheure associée au Finnish Institute of International Affairs (Helsinki) et membre de la rédaction de Regard sur l’Est.

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