effervescence religieuse chez les jeunes Roumains

Si le sociologue Jean Stoetzel mettait en évidence le fait que «plus on est jeune, moins on est religieux»[1], en Roumanie, l'évolution des paramètres de la religiosité tend à prouver le contraire.


Les jeunes d'aujourd'hui sont plus religieux que les adultes et, en termes d'effet générationnel, la nouvelle génération post-communiste est plus religieuse que la précédente. Les catégories « âge » et « génération » ont acquis plus d'importance que la catégorie « classe sociale » en tant que facteurs prédictifs de la religiosité. Si dans les années d'avant l'instauration du communisme (mars 1945), la classe sociale et l'orientation politique déterminaient le comportement religieux, dans la période post-communiste, l'âge en est le principal facteur de différenciation.

Une remontée religieuse

Ainsi, depuis 1990, on assiste en Roumanie à une remontée religieuse prononcée chez les jeunes qui contraste avec les pays d'Europe occidentale et dans une moindre mesure avec certains des pays de l'Europe centrale et orientale. Selon l'enquête « Valeurs des Européens »[2], entre 1990 et 1999, la proportion de jeunes Roumains de 18 à 29 ans qui déclarait leur appartenance à une religion est passée de 90 % à 98 %.

De même, le nombre de pratiquants est estimé à 34% de la population de jeunes (par rapport à 17 % en 1990) et 89 % parmi eux affirment « croire en Dieu » (82 % en 1990). La confiance dans l'Église a augmenté en passant de 59 % à 71 % et ils sont de plus en plus nombreux à considérer que la religion répond de façon adéquate à leurs besoins spirituels et moraux. Se trouvent également en progression, l'attachement à des cérémonies religieuses à l'occasion des naissances, mariages ou décès, la conviction d'une vie après la mort, de l'existence de l'enfer et du paradis.

Trois explications

Comment expliquer ce phénomène de remontée religieuse chez les jeunes Roumains ? Trois facteurs intimement liés sont à sa source : la forte revalorisation sociale de la religion dans la période post-communiste soutenue notamment par les médias, l'accroissement de la diversité de l'offre religieuse et le besoin d'une intégration sociale à travers une communauté religieuse, dans un monde d'errances identitaires[3].
L'effervescence religieuse observée chez les jeunes au lendemain de la chute des régimes communistes est, en premier lieu, une conséquence de la centralité sociale acquise par les Églises, qui légitiment fortement leurs actions en référence à la persécution politique subie avant 1990. La religion constitue la seule dimension sociale que les régimes totalitaires ont refusé d'incorporer dans leurs discours et dans leur idéal sociétal. Par la mise au ban des Eglises, ils ont contribué à augmenter leur capital symbolique, à re-légitimer leur pouvoir pastoral et à participé à la mise en scène de leur renaissance.

Dans ce processus, les moyens de communication de masse ont eu un rôle de premier ordre. Surtout au début des années 1990, la religion jouit d'une visibilité ostentatoire dans les médias (journaux, radio, télévision). De plus, une véritable explosion de publications à caractère religieux et spirituel a eu une influence indéniable dans l'accroissement de l'intérêt du public jeune pour la religion.

En deuxième lieu, l'augmentation de la diversité de l'offre religieuse, l'arrivée notamment de « nouvelles religions » ou de sectes a constitué un autre facteur d'attraction. Ils ont offert des cadres institutionnels flexibles qui ont permis aux jeunes de s'y inscrire non comme fidèles soumis à une autorité mais comme adhérents disposant d'une importante marge de liberté dans la définition de leurs modes de croire (cela est surtout vrai dans le cas des courants néo-protestants qui ont connu un succès considérable auprès du public jeune).

Les « nouvelles religions » mettent également l'accent sur le vécu personnel des croyants plutôt que sur l'imposition des points doctrinaux. Le choix des jeunes en faveur des groupes néo-protestants pourrait être interprété comme une illustration de la tendance générale à la délégitimation des organisations autoritaires et des idéologies rigides.

De même, le caractère multifonctionnel de leurs activités a contribué à augmenter leurs chances de recruter des fidèles parmi les jeunes. Dans les années 1990, bon nombre de groupes évangéliques occidentaux ont démontré leur habileté à investir le domaine social. Bénéficiant souvent de soutien financier extérieur, ces organisations ont mis en oeuvre des programmes sociaux et ont créé des institutions éducatives, caritatives et hospitalières pour accorder de l'assistance matérielle et spirituelle.

En troisième lieu tout comme d'autres catégories sociales, les jeunes se sont tournés vers la religion pour conjurer la menace de l'anomie. Dans un contexte où ni l'État ni les réseaux traditionnels de solidarité ne parviennent plus à assurer aux individus une protection sociale adéquate, les organisations d'assistance sociale greffées sur les institutions religieuses jouent un rôle important dans la sécurisation des jeunes contre les risques économiques et psychologiques qui caractérisent la société roumaine. Confrontés aux aléas du processus de transition post communiste, les jeunes puisent dans la religion les ressources nécessaires pour consolider leur identité et leur position sociale.

Grâce à leur capacité de réduire symboliquement les « zones d'incertitude », les institutions religieuses jouent un rôle important dans la production du lien social et accomplissent une fonction d'intégration sociale. La sécularisation communiste n'a pas réussi à remplacer la religion par une idéologie séculière. Elle a produit par contre des risques d'anomie que les jeunes contournent par l'investissement dans la religion qui, par la mise en sens de chaque instant de la réalité vécue, procure un équilibre et un ordre à tous ceux qui se sentent déconcertés, solitaires et inquiets dans l'espace postcommuniste.

Mircea VULTUR est professeur à l’Institut national de la recherche scientifique, Urbanisations Culture et société, Québec, Canada
Alexandru GURAU est Doctorant à l'Université Laval, Québec Canada

Photo libre de droits : attribution non requise. Eglise Gorj - Monastère Polovragi

[1]Jean Stoetzel, Les valeurs du temps présent : une enquête, Presses universitaires de France, Paris, 1983.

[2] Olivier Galland et Bernard Roudet (dir.), Les jeunes Européens et leurs valeurs, INJEP/La Découverte, 2005, p. 80-81.

[3] Pour une analyse plus détaillée de divers aspects du rapport des jeunes à la religion dans le contexte de la société roumaine contemporaine voir : Alexandru Gurau, Jeunes et renouveau religieux en Europe centrale et orientale : éléments de diagnostic et d'explication , dans Mircea Vultur (dir), Les jeunes en Europe centrale et orientale, Presses de l'Université Laval, 2004, p. 49-67 ; Mircea Vultur, « Les nouveaux Européens : éléments de diagnostic et d'analyse de la situation des jeunes en Roumanie » dans Anna Krasteva (dir.), La Bulgarie et la Roumanie : modernisation, démocratisation, européisation, Nouvelle Université Bulgare, Sofia (à paraître en 2006).

 

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