La représentation de la forêt dans les projets éducatifs en Roumanie

Des thèmes liés à l’écologie sont aujourd’hui abordés à l’école en Roumanie. La forêt est ainsi le thème principal de nombreux projets éducatifs relevant de l’éducation au développement durable. Ces projets expriment une vision de la forêt marquée par un certain anthropocentrisme.


Forêt en RoumanieLa revue Didactică est une publication spécialisée payante écrite par des enseignants bénévoles pour leurs collègues de l’enseignement pré-universitaire. Cette revue est dirigée depuis sa création en 2008 par une institutrice d’une école située dans un village du département (judeţ) de Bacău, dans le nord-est du pays. Elle est néanmoins diffusée nationalement sur abonnement et elle est alimentée par des enseignants situés sur l’ensemble du territoire de la Roumanie. Dans la revue sont publiés des articles, des exposés de méthodes et de techniques nouvelles de travail en classe, ainsi que des présentations de projets éducatifs, de partenariats et d’études[1].

Cet article s’appuie sur l’analyse de six présentations de projets éducatifs en lien avec l’écologie et ayant pour thème principal la forêt. Ces textes ont été rédigés par les enseignantes qui ont réalisé les projets et ils ont été publiés dans la revue entre 2009 et 2011[2]. Un projet éducatif est défini ici comme une action pédagogique collective guidée par une visée, elle-même sous-tendue par des valeurs, qui comporte un ensemble de tâches prédéfinies et planifiées avec des étapes et des objectifs. Tout projet éducatif prend place dans un contexte idéologique et institutionnel spécifique.

Des projets liés au développement durable

Parmi les six projets présentés, trois ont été réalisés dans le cadre du programme international «Learning About Forest» (LeAF) et deux relèvent de «l’éducation à l’écologie et à la protection du milieu». Ces deux programmes se rapportent à l’Éducation au développement durable (EDD). Celle-ci procède en Roumanie de façon formelle et informelle via des enseignements et des activités scolaires et extra-scolaires, en abordant des questions et des thèmes qui concernent surtout la protection de l’environnement, la citoyenneté et la santé humaine.

LeAF est l’un des cinq programmes internationaux d’éducation à l’environnement portés par l’ONG Foundation for Environmental Education (FEE), pour promouvoir le développement durable à travers le monde. Ce programme est mis en œuvre en Roumanie depuis 2002 par une ONG locale, Centrul Carpato-Danubian de Geoecologie, membre de la FEE. LeAF a un double but: mobiliser les enseignants pour qu’ils réalisent des cours en forêt, d’une part, et faire prendre conscience aux élèves de leurs devoirs à l’égard de la nature et de la société dans le cadre du développement durable, d’autre part. D’une cinquantaine de projets éducatifs la première année, il en a généré en Roumanie plus d’un millier en 2008 et 2009[3].

L’éducation à l’écologie et à la protection du milieu, discipline optionnelle pour les classes de maternelle, du primaire et du collège, se rapporte également au développement durable. Elle constitue l’une des nombreuses modalités employées par le ministère roumain de l’Éducation, de la Recherche, de la Jeunesse et du Sport afin de promouvoir l’EDD dans les écoles. En effet, «au niveau des unités d’enseignement, l’éducation formelle et informelle concernant le développement durable est garantie en respectant le curriculum national et aussi en élaborant des curricula pour des disciplines optionnelles, des matériaux éducationnels, en initiant et en mettant en œuvre des projets et des partenariats, des compétitions scolaires et d’autres activités extrascolaires»[4]. Par exemple, un des six projets présentés dans la revue Didactică prenait place dans le cadre de l’éducation à l’écologie et à la protection du milieu tout en étant relié à l’enseignement des mathématiques et des sciences de la nature. Il s’intégrait par ailleurs dans les actions du programme national «Le mois de la forêt» (printemps 2010)[5].

Une éducation au respect de la forêt

Encourager «l’éco-citoyenneté» constitue la principale visée des projets. Elle est essentiellement conçue sous l’angle de l’obligation de respecter les normes de protection du milieu naturel et de la nécessité de l’implication quotidienne de chacun dans la préservation de la nature. Dans certains des projets exposés, un second objectif apparaît également: lutter contre le défrichement des forêts, phénomène d’actualité en Roumanie[6]. Les présentations de ces projets sont toutefois assez vagues sur la question du défrichement et on peut juste relever que celui-ci est présenté comme un phénomène négatif pour la nature et contraire à la loi. Le respect de la nature est primordial, celle-ci étant associée tantôt à la vie, tantôt à un bien commun, parfois aux deux à la fois.

De l’analyse des buts et des objectifs de l’ensemble des six projets éducatifs présentés, il ressort que les enseignantes cherchaient à apporter aux élèves des connaissances sur la forêt comme milieu naturel et à leur faire comprendre son importance en tant que tel pour l’existence humaine (surtout pour la qualité de vie et la santé de l’être humain). Elles cherchaient aussi à les sensibiliser aux problèmes qui touchent la forêt (le défrichement) et à la nécessité de la protéger. Enfin, elles voulaient développer chez eux une conduite de respect de la forêt et, plus globalement, de la nature (respect des lois et des règles de protection, gestes citoyens: ne pas jeter et ramasser les papiers, etc.). On remarque que les enseignantes cherchaient en outre à valoriser la dimension collective des activités mises en œuvre et le rapport au groupe, et à travers cela à promouvoir la socialité et les comportements citoyens chez les élèves (travail en équipe et adoption de comportements coopératifs).

Pour atteindre ces buts et ces objectifs, les enseignantes ont mis en place des activités scolaires et extra-scolaires. Les activités scolaires avaient pour cadre une ou plusieurs disciplines obligatoires ou optionnelles (notamment l’éducation à l’écologie et à la protection du milieu), mais elles se sont parfois déroulées en dehors du programme officiel, ce qui n’est pas inhabituel en Roumanie. Ces activités scolaires ont bien souvent fait appel à des méthodes de pédagogie active (écriture d’un journal, ateliers de création, expositions de photos, de dessins, etc.). Quant aux activités extrascolaires, elles ont consisté en des sorties en forêt, des actions de plantation d’arbres ou de nettoyage d’espaces naturels, etc. Les parents étaient généralement associés à la préparation et au déroulement de ces activités. Les activités scolaires et extrascolaires ont quelquefois été suivies de leçons de synthèse pour évaluer les acquis des élèves.

Une vision anthropocentrée de la forêt 

Si l’on s’intéresse maintenant à l’image de la forêt dans l’ensemble des six projets éducatifs exposés, on constate que la forêt y est présentée comme un bien naturel précieux et qu'elle y est aussi associée à la vie. Les apports de la forêt à l’homme, en particulier pour sa santé (l’importance d’un milieu naturel sain, les bienfaits des plantes médicinales qui poussent en forêt, etc.), y sont effet souvent affirmés. Parallèlement, le mot «forêt» (pădure) y est généralement corrélé aux mots «vie» (viaţă) et «vivant» (vie). Notons d’ailleurs que dans deux intitulés de projets, la forêt est qualifiée d’«or vert» (aurul verde), tandis qu’elle est rattachée à la vie dans deux autres intitulés: «La forêt, couleur verte de la vie» et «La forêt - livre vivant de la nature». Enfin, une autre image véhiculée par et dans ces projets est celle de la forêt en danger à cause de l’activité humaine. La première image est présente dans tous les projets, tandis que la seconde vient s’y rajouter dans quelques-uns.

Derrière cela, on peut remarquer une conception de la forêt qui est celle d’un milieu naturel à protéger dont dépend l’existence humaine. En effet, plus encore que le lien entre l’homme et la nature, c’est la dépendance de l’un à l’égard de l’autre qui est affirmée dans l’ensemble des projets éducatifs présentés. Nous avons même pu relever que l’idée d’attachement à l’égard de la forêt était énoncée dans une partie des projets, notamment dans des intitulés d’activités (une activité de nettoyage d’espaces naturels avait par exemple pour nom: «Je suis petit, je suis brave et ami… avec la forêt»). Ceci n'est pas sans rappeler le dicton populaire «le bois est l’ami du Roumain» («Codru-i frate cu Românul), qui souligne le rôle important autrefois joué par la forêt pour les Roumains: à la fois refuge, espace de protection lors des guerres et des invasions et ressource naturelle (la forêt fournit du bois, des fruits, des plantes, etc.).

Ces images de la forêt et la conception a priori sous-jacente s’accordent avec les deux visées de ces projets éducatifs: promouvoir l’éco-citoyenneté et aussi parfois lutter contre le défrichement. Elles sont de plus parfaitement cohérentes avec la valeur qui les anime et qu’ils promeuvent: le respect d’un milieu naturel identifié à un bien commun et/ou à la vie. On voit enfin qu’il s’agit là d’une vision de la forêt centrée sur l’homme et son rapport à ce milieu naturel, c’est-à-dire d’une vision anthropocentrée.

Si elle est en grande partie influencée par le contexte idéologique et institutionnel dans lequel les projets ont pris place, à savoir la promotion de l’EDD par une ONG et par le ministère de l’Éducation, de la Recherche, de la Jeunesse et du Sport, on peut toutefois se demander dans quelle mesure cette vision de la forêt a aussi été influencée par la culture populaire locale. C’est en effet ce que laissent entrevoir certains éléments du contenu d’une partie des projets éducatifs exposés, tels que les activités visant à connaître les plantes médicinales et leurs propriétés curatives, ou encore l’idée qui y est souvent énoncée d’amitié ou d’attachement entre l’homme et la forêt.

Une vision aux fondements anciens?

Pour étayer cette réflexion, nous pouvons ici évoquer la figure de la Fille de la Forêt (Fata Pădurii)[7] dans les contes populaires du Maramureş, une région montagneuse fortement boisée du nord-ouest de la Roumanie. L’ethnologue Jean Cuisenier a collecté et retranscrit quelques-uns de ces contes et il a proposé une interprétation de cette figure mythique. Il observe tout d’abord que dans les contes où elle apparaissait pour jouer des mauvais tours aux hommes, la Fille de la Forêt avait pour fonction d’être «maîtresse des plantes médicinales et sauvages, et gardienne des règles prohibant leur cueillette», et surtout d’être «répressive et punisseuse quand les règles régissant les activités humaines sur son territoire sont transgressées». Il signale qu’il y avait dans ces contes «tout un travail de la pensée qui s’interroge sur les pratiques, les techniques et les usages relatifs de la forêt, qui s’exerce à les fonder en raison et à leur donner une légitimité»[8].

Il n’y a nulle trace de cette figure mythique dans les présentations de projets éducatifs que nous avons analysées. Cependant, nous avons pu relever que la référence aux plantes médicinales et à leurs effets bénéfiques sur la santé humaine comme apport de la forêt était présente dans plusieurs projets. De surcroît, nous avons vu que tous abordaient la forêt du point de vue de la relation que l’homme entretient avec elle, et cette relation était alors pensée à la fois sous l’angle de la dépendance et en mettant en avant la nécessaire régulation des activités humaines en forêt. Tout cela nous amène à émettre l’hypothèse qu’en Roumanie, l’EDD pourrait peut-être entrer en résonance avec la culture populaire locale dans la diffusion d’une représentation anthropocentrée de la forêt.

Notes:
[1] Elle est publiée conjointement par l’Inspection académique de ce département, la Maison des enseignants Grigore Tabacaru de la ville de Bacău, et l’université privée Petre Andrei, dont le siège est à Iaşi.
[2] Les six projets ont pris place dans des classes relevant de l’enseignement pré-scolaire (école maternelle), primaire ou secondaire inférieur (collège), au sein d’établissements de divers départements, situés pour 2/3 à la campagne et 1/3 en ville.
[3] Agenţie pentru Protecţia Mediului Vaslui, «Programul Internaţional ‘Să învăţăm despre pădure’ (LeAF - Learning About Forest)», Agenţia Naţională pentru Protecţia Mediului, Ministerul Mediului şi Schimbărilor Climatice, 2 mars 2011.
[4] Commission de l'éducation, de la communication et des affaires culturelles (CECAC), «Débat sur l’Éducation au développement durable - Contribution de la section roumaine», Assemblée Parlementaire de la Francophonie, mars 2012.
[5] Il s’agit d’événements et d’activités organisées annuellement, du 15 mars au 15 avril, par la Régie autonome des forêts de Roumanie, dont des actions de plantation d’arbres par les élèves.
[6] Voir à ce propos: Petru Zoltan & Valentin Zaschievici, «Roumanie. Les forêts grignotées par les Chinois», Jurnalul Naţional, 13 novembre 2011, traduit dans Courrier international, 9 janvier 2012.
[7] Voir à ce sujet l'article de Linda Ciuche publié dans ce dossier.
[8] Jean Cuisenier, Mémoire des Carpathes. La Roumanie millénaire: un regard intérieur, Plon, collection Terre Humaine, Paris, 2000, p.191-195.

Vignette: Parc Naturel National de Cealhău, le long de la route menant au barrage de Bicaz (Philippe Som, 2010).

* Dany BOURDET est sociologue, professeur contractuel en Sciences de l'éducation à l'université Charles-de-Gaulle – Lille 3.

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