Roumanie : la forêt, moteur d’une mythologie politique bien structurée

L’inconscient collectif roumain accorde une place centrale à la forêt, partie prenante de ce pays de montagne et de faune sauvage. Aussi, du monde littéraire au monde politique, de nombreux acteurs ont choisi cette thématique pour nourrir un ensemble de mythes destinés à souder l’unité du peuple roumain. Ce substrat mythologique se trouve renforcé par les nouveaux défis européens et le report de l’adhésion du pays à l’espace Schengen, décidé en mars 2013 à Bruxelles.


Forêt en RoumanieDes contes enfantins au monde politique, la forêt a toujours été au centre des cultures d’Europe centrale et orientale. Il est donc important de partir du conte pour comprendre le mythe, notamment dans son application politique, déformation et interprétation du réel. Si les récits des frères Grimm se sont répandus à travers l’Europe et, jusqu’à nos jours, connaissent un aussi grand succès –on en veut pour preuve la réinterprétation qu’en fait depuis quelques années le cinéma–, c’est aussi parce que la forêt est un des lieux principaux de déroulement de ces histoires.

Bien plus qu’un lieu, la forêt semble à elle seule être un des personnages de ces récits, tout à tour terrifiant et protégeant les protagonistes. Mais, si le conte a souvent été utilisé dans le but de mieux encadrer les individus et de formater leur pensée dès l’enfance –comme l’explique Jack Zipes à propos de la République de Weimar[1]– ou pour unifier la nation –comme l’explique Marc Soriano à propos des contes de Charles Perrault[2]–, le mythe, lui, vise clairement les adultes car il est une explication quasi mystique de l’existence humaine. Assurément, le mythe relève du domaine de la fable et fait appel au subconscient de celui auquel il s’adresse. Mais, contrairement au conte, il vise à la fois l’explication du monde et le sens de l’existence. Ainsi, le mythe a une dimension mystique qui vise à diriger les croyances de masse, tandis que le conte renferme ce substrat de manière plus diluée. C’est pourquoi, si la forêt est l’un des protagonistes des contes, il n’est pas anodin qu’elle soit aussi au centre d’une certaine mythologie politique dans les pays d’Europe centrale et orientale et, tout particulièrement, en Roumanie. Aujourd’hui, si les contes ne sont plus aussi populaires, les mythes, quant à eux, connaissent une résurgence dans le discours politique[3].

Les différentes facettes de la forêt dans la mythologie politique roumaine contemporaine

Depuis 1989 et l’avènement de la démocratie en Roumanie, les nouveaux acteurs politiques n’ont eu de cesse de recycler des mythes fondateurs de la société. Ainsi, de nombreuses figures sont réapparues dans la construction des identités politiques des élites, telle celle du haïdouc, justicier luttant contre l’empire ottoman et vivant dans la forêt. Brigands de grand chemin, sortes de «Robin des bois» est-européens poussés au brigandage par conviction ou par nécessité, les haïdoucs vivaient en bandes, retranchés dans les forêts où ils attaquaient les riches voyageurs, les ecclésiastiques et, surtout, l’envahisseur ottoman. Aujourd’hui, la figure de ce justicier est réinterprétée autant par des leaders désireux de lutter contre le système communiste que par ceux défendant des idées anti-européennes

En effet si, peu de temps après la chute du communisme, la mode a plutôt été à la défense d’une identité européenne, aujourd’hui les élites politiques ont tendance à se construire sur le local, comme partout en Europe. Aussi un grand nombre de leaders post-communistes se présentent-ils comme des résistants: face à l’Europe qui ne veut pas d’eux, face à leur passé ambigu car ils sont nés d’un malentendu (les clarifications «révolution»/coup d’État, n’ont toujours pas été faites) et face au futur incertain.

En s’inspirant des figures pré-communistes, certains, tel le dirigeant du Parti de la nouvelle génération (Partidul Noua Generatie–PNG) et eurodéputé George Becali, ont investi les figures du passé de manière radicale. Ainsi, usant du mythe du berger[4] et du haïdouc, mais aussi de celui des légionnaires qui s’étaient réfugiés dans les massifs carpatiques pour combattre le Parti communiste roumain[5], ces personnalités n’ont aucun complexe à s’auto-définir comme des guerriers. Mais l’inspiration vient de plus loin encore. Certains leaders se font ainsi représenter sous les traits de figures chrétiennes de martyre, comme George Becali en Moïse ou Saint Jean Baptiste. Or, une des caractéristiques de ces figures polymorphes de la résistance est qu’elles se sont toutes réfugiées dans la forêt roumaine. La forêt est ainsi, au fil des siècles, devenue symbole de contestation, de lutte contre l’injustice et de persévérance.

Les bases du mythe central de la forêt dans les représentations politiques en Roumanie ont été posées au travers de la représentation des personnages historiques tels les Daces luttant dans l’Antiquité contre les Romains à partir des massifs carpatiques. Si, au premier siècle de notre ère, Saint André s’est réfugié dans une grotte située au cœur d’un massif forestier, c’est également ce que firent, au deuxième siècle, Saint Jean Cassien et Saint Gherman le Romain, ainsi que d’autres figures du monachisme roumain au cours du temps. Fuyant les tribulations du monde et les persécutions romaines, ces saints ont également contribué à la formation d’un mythe positif de la forêt protectrice. De même, les haïdoucs, luttant contre les envahisseurs ottomans au 16e siècle, ont renforcé ce mythe.

Tributaires de ces figures emblématiques de l’histoire nationale, les leaders roumains actuels se servent régulièrement de ces héros salvateurs dont la caractéristique commune est d’avoir survécu dans cette nature non domestiquée. Cette utilisation dépasse amplement le cas de personnalités populistes ou marginales telles que George Becali ou Corneliu Vadim Tudor, leader du parti de la Grande Roumanie (Partidul Romania Mare-PRM)[6]. Des acteurs aussi importants que l’actuel Président Traian Bàsescu utilisent régulièrement ces figures de résistance afin d’acquérir à leur cause les électeurs. C'est ce que fit Bàsescu fit lors des campagnes des élections présidentielles de 2004 et 2009, mais aussi lors des campagnes contre les référendums de 2007 et 2012 visant à le destituer où il se mettait en scène comme le berger gardien du peuple. Ses adversaires, notamment le Premier ministre Victor Ponta, tendent aujourd’hui de s’accaparer ce substrat mythologique à des fins électorales.

Une forêt qui protège et qui isole

Utilisée principalement au niveau national, la mythologie politique dérivée de la forêt est au centre des débats. Elle touche non seulement les questions propres à la politique interne, mais aussi celles liées à la place de la Roumanie en Europe et dans le monde. Pour comprendre cela, il convient d’effectuer une différence fondamentale entre la nature domestiquée et la nature à l’état sauvage. Si tous les efforts de la modernisation de l’espace se sont concentrés sur la domestication de la nature –pour l’agriculture ou la création d’espaces de vie communautaire, comme les centres urbains–, la nature non domestiquée, sauvage, continue de fasciner les penseurs.

Au 16e siècle déjà, Michel de Montaigne s’intéressait à cette évolution des sociétés et élaborait les prémices de cette distinction, en expliquant dans les Essais[7] que la nature sauvage est la source d’une vie saine et pure. Il fut ainsi à l’origine même du concept «d’état de nature». C’est également cette idée qui fut reprise par Jean-Jacques Rousseau au 18e siècle dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes[8]. La distinction entre l’état de la nature (domestiquée ou non) et les conditions de vie de l’homme a marqué profondément les cultures, y compris à l’est de l’Europe. Elle demeure dans l’inconscient collectif comme un marqueur essentiel de modernisation de la société et de ses élites.

L’image d’une Roumanie sauvage, dotée d’une nature non domestiquée, demeure dans l’inconscient collectif européen bien que, dans les faits, la forêt ne représente que 23% du territoire national. Cette image est en grande partie alimentée par la place centrale qu’occupent le massif carpatique – vaste espace forestier qui coupe le pays en deux– et le delta du Danube[9]. Ce dernier constitue en effet une biosphère unique en Europe tandis que les forêts de Carpates abritent une faune sauvage qui attire toujours les chasseurs. Déclarées réserve privée de Nicolae Ceaușescu et de ses homologues en visite dans la République socialiste roumaine, les forêts des Carpates se sont depuis «démocratisées», les animaux sauvages qui y vivent constituant aujourd’hui des gibiers de choix pour un public plus large. La forte présence de la nature, et de la forêt plus particulièrement, est ainsi devenue un des signes de reconnaissance des leaders politiques roumains. À l’image de leur territoire sauvage, ces derniers se représentent comme «domestiqués» par la démocratie. Ils ont donné à la Roumanie, réputée sauvage, l'image d'un pays qui a su domestiquer sa nature en en faisant un véritable patrimoine.

Les électeurs adhèrent à ces mythes et à ces images politiques de résistance liée à la forêt, s’appropriant également ceux du haïdouc et leurs dérivés. Ils s’y réfèrent d’autant plus fortement qu’ils se considèrent marginalisés par l’Europe. Beaucoup de Roumains souffrent en effet de ce qu’ils perçoivent comme une stigmatisation de la part de l’Europe de l’Ouest qui les assimile aux Rroms. On a pu le ressentir récemment, lorsque le scandale de la viande de cheval retrouvée dans diverses préparations alimentaires a amené la France a promptement désigner les exportateurs roumains comme coupables, ou lors du nouveau refus des instances européennes d’intégrer la Roumanie dans l’espace Schengen.

D’abord utilisés par les représentants de l’opposition et les leaders marginaux, les personnages mythiques de la Roumanie liés à la forêt sont des références de plus en plus usuelles. Derrière la façade attractive et anecdotique, cette montée en puissance des dérivés mythiques de la forêt apparaît toutefois comme la manifestation de graves problèmes de représentation au sein de l’Europe. Si des efforts méritoires ont été faits par la Roumanie pour intégrer l’Union européenne et répondre à ses exigences toujours plus élevées, il semblerait qu’aujourd’hui, le peuple et ses élites soient dans l’attente de gestes plus concrets de la part de leurs partenaires, visant à les considérer comme égaux. Le risque est peut-être d’avoir, non pas à la frontière, mais à la marge de l’Union, un pays retiré dans ses forêts, en position de défense et qui, petit à petit, pourrait bien se refermer sur lui-même.

Notes :
[1] J. Zipes, Les contes de fées et l’art de la subversion, Éd. Payot, Paris, 2007.
[2] M. Soriano, Les contes de Perrault. Culture savante et tradition populaire, Éd. Gallimard, Paris, 2001.
[3] Derrière un discours scientifique, les démocraties populaires ont en fait redonné un rôle majeur aux mythes politiques, comme l’explique Lucian Boia dans Mitologia stiintifica a comunismului [Mythologie scientifique du communisme], Humanitas, Bucarest, 2005.
[4] Personnage principal des mythes pastoraux roumains, le berger incarne la figure du bon père de famille et celle de guide du groupe. À l’image du berger qui guide son troupeau et en prend soin, le leader roumain fait de même pour «son» peuple. C’est ce qu’a fait Ion Iliescu en 1989, guidant symboliquement le peuple vers la démocratie et la délivrance. Aujourd’hui, l’ancien berger George Becali prétend pouvoir faire de même et guérir le pays de ses maux en instrumentalisant une rhétorique chrétienne qui l’assimilerait au berger pasteur des mythes archaïques, mais aussi de la Bible.
[5] Fuyant les persécutions de l’Armée rouge et des factions communistes locales, un grand nombre de légionnaires (membres de la Légion du Saint Archange Gabriel), d’obédience clairement marquée très à droite, ont cru pouvoir organiser la résistance à partir des versants escarpés des Carpates. Souvent trahis par les villageois, certains ont été remis aux mains des communistes et exécutés ou envoyés dans les camps. D’autres ont pu bénéficier de la complicité des habitants et ont réussi à survivre ou quitter le pays, comme l’expliquait la résistante Elisabeta Rizea lors de ses interviews.
[6] Poète à la «cour» de N.Ceaușescu, Corneliu Vadim Tudor a été très médiatisé après 1989 pour avoir fondé le premier parti d’extrême droite roumain, le parti de la Grande Roumanie (Partidul Romania Mare). Il a ensuite perdu une partie de son électorat et son parti s’est marginalisé. Il reste cependant une figure de la scène politique roumaine et il est également eurodéputé.
[7] M. de Montaigne, Essais, Livre 1, Chapitre XXXI, Éd. LGF, Paris, 2002.
[8] J. J. Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Éd. Flammarion, Paris, 1995.
[9] Voir, notamment, Emilia Ifitime, «Delta du Danube: quelle biodiversité?», Regard sur l’Est, 15 janvier 2009 et Dany Bourdet, «Le delta du Danube en Roumanie: un espace économique et social», Regard sur l’Est, 15 janvier 2009.

Vignette : Irène Costelian.

* Irène COSTELIAN est docteure en Sciences politiques (auteur d’une thèse sur les mythes et images des leaders post-communistes roumains).

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