La Géorgie, un autre Occident kidnappé

En 1983 dans la revue de Pierre Nora Le Débat, l’écrivain tchèque Milan Kundera publiait un essai qui résonnait avec l’actualité : Un Occident kidnappé ou la tragédie de l'Europe centrale. Il y évoquait le drame hongrois de 1956, lorsque Moscou soumit le pays dans le sang après une tentative d’émancipation. Sous les obus, la dépêche de Budapest transmettait un dernier télégraphe au monde : « Nous mourrons pour la Hongrie et pour l'Europe ». Le même drame charnel se joue-t-il aujourd’hui dans le Caucase ?



Statue de la mère de Karthli, cet ancien royaume géorgien dont les souverains se sont convertis au christianisme. Elle a été érigée en 1958 en hommage à l’histoire millénaire du pays et à l’occasion du 1 500ème anniversaire de la ville de Tbilissi (Copyright : Arno Deknuydt).Dans les rues de Tbilissi, où le rapt démocratique se poursuit depuis le trucage des élections locales d’octobre 2025, l’Europe a cristallisé toutes les aspirations de la foule contestataire qui s’est massée chaque soir devant le Parlement félon tenu par le parti fantoche pro-russe Rêve géorgien. Cette « Europe » était aussi invoquée par Noé Jordania (1868-1953), le père de l’indépendance qui avait dirigé l'éphémère Première République de Géorgie de 1918 à 1921. Évoquant, lors d’un discours à l’Assemblée en 1920, les Bolchéviques voulant « nous arracher définitivement à l’Europe », il proclamait son attachement au vieux continent : « Europe ou Asie ?… Cette question se pose désormais concrètement devant nous… nous choisissons l’Europe – la démocratie européenne »(1).

Le temps long de cette aspiration européenne est celui d’un drame identitaire qui puise ses racines dans l’histoire de la Géorgie, pays qui se sent occidental, et qui se perçoit comme déraciné : « L'identité nationale des élites culturelles a été déterminée par le sentiment d’être étranger à l’endroit qu’elles habitent… aux confins de l’Europe, prise en étau entre des Etats musulmans et la Russie, la rupture avec l’Occident chrétien étant purement conjoncturel », souligne Silvia Serrano(2).

Une histoire reliée à celle de l’Europe par la Grèce, Rome, et Byzance

En effet, pendant des siècles, la Géorgie faisait partie de l’histoire européenne. Le royaume de Colchide, considéré comme le premier État géorgien, nourrissait de nombreux liens commerciaux avec le monde grec, en raison de sa richesse en or et de ses connexions commerciales. La deuxième ville du pays, Batoumi, a par exemple été fondée sur un port grec, à l’image de Marseille en France. C’est aussi en Géorgie que les Grecs situèrent la légendaire épopée de Jason et des argonautes, au royaume de Médée et de la toison d’or. Hésiode, dans sa théogonie, place le martyr du géant Prométhée au sommet du mont Kazbek, sept siècles avant notre ère. Le pays a ensuite été sous domination romaine après l’invasion de Pompée au Ier siècle, tutelle qui a laissé de nombreux sites historiques au pays, comme la forteresse de Gonio-Apsaros en Adjarie.

La Géorgie a ensuite été christianisée dès le début du IVe siècle, lorsque, selon la tradition, le roi Mirian III se convertit, soit environ 150 ans avant le baptême de Clovis. La dynastie championne de l’unité nationale – équivalent des Capétiens en France – les Bagratides, fait du pays un État chrétien stable et fonctionnel, qui deviendra même protecteur de l’Europe byzantine et orthodoxe. Après le sac de Constantinople en 1204, la plus grande héroïne de l’histoire géorgienne, la reine Tamar, établit un État grec vassal, le royaume de Trébizonde, qui maintiendra un îlot de chrétienté orthodoxe en Anatolie pendant trois siècles.

Mais, à partir de la fin du XIIIe siècle, la Géorgie va être déviée de l’Europe orientale et soumise à des guerres permanentes. Accablée par sa position de carrefour des grands empires, elle est victime d’invasions constantes ; sa patrie charnelle du Caucase est comme détachée de l’Occident. En guerre perpétuelle contre les satrapes et les khans, elle est, à partir du XVIIIe siècle, écrasée par la Russie. Ce destin tragique reste une plaie, et les Géorgiens aiment rappeler leurs guerres sacrificielles contre les timurides ou les Perses, « bouclier », de l’Europe.

La Géorgie et la colonisation tsariste

A partir de 1801, Moscou entame une politique de russification du pays, particulièrement intense sous Nicolas Ier (1825-1855) et Alexandre III (1881-1894). Oukases de relégation de la langue, suppression du patriarcat géorgien en 1801, annexion à la vice-royauté du Caucase… La Géorgie occupe une place importante dans l’imaginaire impérial, et présente aussi un intérêt militaire. Stratégique en raison de sa position de carrefour et de gardienne de la route militaire du Caucase, elle a aussi un prestige culturel pour l’Empire russe.

De nombreuses figures impériales et soviétiques vont puiser une part de « géorgité », qu’il s’agisse de Staline bien sûr, mais aussi du général Bagration, héros des guerres napoléoniennes qui donna son nom à l’opération éponyme de 1944, ou encore Beria, la famille Lavrov, le réalisateur soviétique Kalatozov. Certaines légendes dont sont friands les Russes disent même que la mère de V. Poutine serait de souche géorgienne…

L’européanité comme alternative  à la colonisation russe

Au XIXe siècle, face à l’écrasement colonial russe, l’intelligentsia géorgienne – pour beaucoup des descendants de la noblesse – va s’inscrire dans le « siècle des nationalités » et constituer les bases intellectuelles d’un état indépendant ayant pour modèle l’Europe. Ces intellectuels entretiennent une fascination pour cette dernière. Dans leur vision de l'identité nationale, les Géorgiens sont européens, contrairement aux musulmans qu’ils ont combattus pendant des siècles : « Les Géorgiens, nobles, civilisés et européens, sont ainsi opposés aux autres peuples du Caucase : musulmans turcophones (Azéris), peuple marchand ». Ils doivent rejoindre leur place naturelle en Occident(3).

L’Europe est donc le moteur de la révolution au sens copernicien du terme, un retour à « l’avant », avec sa part de fantasme, un retour de la Géorgie dans sa civilisation occidentale.

Ilia Tchavtchavadzé (1837-1907), le plus grand écrivain du mouvement national, propose une ligne claire : « La société géorgienne a un objectif concret : assimiler les principes de l’organisation de la société occidentale »(4). Cette identification à l’Occident comporte son revers : une passion triste, une forme de complexe vis-à-vis d’une histoire mutilée. Comme l’écrivait Guiorgui Chervachidze (1846-1918), écrivain patriotique et fils du dernier prince d’Abkhazie, « notre histoire s’est figée à un moment fatal où nous avons perdu notre chemin naturel. Oui, nous pouvons déclarer sans hésitation que, sans la malédiction du destin, nous aurions même pu devancer l’Europe… Car à l’époque où l’apôtre André prêchait chez nous la religion chrétienne, les ducs d’Europe, vêtus de peaux de bœufs, chassaient dans les forêts … Les envahisseurs ne nous ont pas laissés en repos et le peuple s’est lassé. Le potentiel intellectuel et matériel s’est progressivement éteint. »(4)

En 1918, l’idée nationale géorgienne et toute la fermentation intellectuelle du XIXe siècle vont s’incarner lors de l’effondrement de l’Empire tsariste, avec la proclamation de la première République de Géorgie.  L’euphorie nationale est de courte durée puisque Staline va mater la République dans le sang dès 1921. Nous amenant au discours de Noé Jordania sur l’européanité de la Géorgie.

Après la défaite, la Géorgie va être figée dans le carcan soviétique pour 80 ans et les élites nationales vont vivre en exil dans les grandes métropoles européennes. Au début des années 2003, la révolution va réactiver les aspirations géorgiennes à l’Occident.

La Géorgie kidnappée ?

Le traumatisme de 1921 et de l’écrasement de l’idée européenne fait encore écho dans les manifestations qui continuent de se tenir dans les rues de Tbilissi. Cette aspiration ne peut pas se considérer uniquement par le biais de la volonté de développement économique ou celle de rejoindre les institutions de Bruxelles, mais aussi par l’histoire, et surtout par l’interprétation géorgienne de l’histoire.

Comme l’écrivait Milan Kundera, « le mot ‘Europe’ ne représente pas… un phénomène géographique, mais une notion spirituelle qui est synonyme du mot ‘Occident’. Au moment où la Hongrie n'est plus Europe, c'est-à-dire Occident, elle est éjectée au-delà de son propre destin, au-delà de sa propre histoire ; elle perd l'essence même de son identité. »(5). Ces mots peuvent aussi s’appliquer, aujourd’hui, à la perle du Caucase.

Notes :

(1)  Noé Jordania, « What Bolshevism Means – We prefer a glorious death to a shameful life », Civil.Ge, 31 mai 2023.

(2) Silvia Serrano, Géorgie, sortie d'empire, CNRS Éditions, 2007, p. 239.

(3) Bela Tsipuria, « Patriotisme et résistance dans la poésie géorgienne », Inflexions, nᵒ 26, 2014/2, pp. 137-144.

(4) Thorniké Gordadzé, « La Géorgie et ses “hôtes ingrats” », Critique internationale, n° 10, 2001/1, pp. 161-176.

(5) Milan Kundera, « Un Occident kidnappé ou la tragédie de l’Europe centrale », Le Débat, n° 27, Gallimard, 1983.

 

Vignette : Statue de la mère de Karthli, cet ancien royaume géorgien dont les souverains se sont convertis au christianisme. Elle a été érigée en 1958 en hommage à l’histoire millénaire du pays et à l’occasion du 1 500ème anniversaire de la ville de Tbilissi (Copyright : Arno Deknuydt).

 

* Arno Deknuydt est diplômé d’un master de relations internationales à l’IEP de Lyon, il a effectué un stage de cinq mois à Tbilissi à Transparency International.