Affectée par un exode massif de ses jeunes actifs et faisant face à une croissance naturelle négative, la Bosnie-Herzégovine se dépeuple progressivement, mais sûrement ; un phénomène inquiétant pour ce petit pays d’Europe du Sud-Est.
Pays des Balkans occidentaux, la Bosnie-Herzégovine subit, comme la plupart des pays européens, une forte diminution de sa population depuis plusieurs décennies. En 2024, ce territoire comptait encore 3 164 253 habitants, mais il perd chaque année plus de 35 000 d’entre eux, selon le ministère de l’Intérieur, soit la population d’une ville de taille moyenne(1). Cette situation est la conséquence d’une baisse constante de la natalité et d’une émigration massive, favorisée les faibles perspectives économiques pour les jeunes générations dans leur pays d’origine.
L’évolution générale de la population bosnienne de 1960 aux années 2020
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale a été fondée la République fédérative socialiste de Yougoslavie, comprenant plusieurs républiques fédérées dont celle de Bosnie-Herzégovine. En 1960, 3 281 381 habitants ont été recensés sur ce territoire(2). La stabilité du régime et une économie développée sur la base d’un socialisme autogestionnaire lui ont permis de prospérer et la population de la République de Bosnie-Herzégovine s’est accrue dans ce contexte favorable jusqu’à atteindre 4 448 652 en 1990.
Elle a ensuite diminué avec le retour des mobilités Est-Ouest lié à la chute des régimes socialistes mais aussi avec la guerre de Bosnie (1992-1995), au cours de laquelle plus de 100 000 personnes ont trouvé la mort. Il s’en est suivi une période de reconstruction avec une reprise de la croissance économique au cours de laquelle la population bosnienne a augmenté jusqu’en 2002 pour atteindre 4 188 002 habitants. Puis elle a diminué après cette date, en raison de l’émigration massive d’une partie des actifs de 2008 à 2013, l’économie étant alors affectée par la crise financière mondiale. La population bosnienne comptait seulement 3 185 073 individus en 2023.
Une émigration massive encouragée par le manque de perspectives locales
Malgré la reconstruction du pays et la transition économique amorcée après la guerre de Bosnie-Herzégovine, la société bosnienne doit faire face à plusieurs difficultés. Elles affectent principalement les jeunes : le système éducatif n’a pas été modernisé et n’est plus adapté aux besoins du marché du travail ; le chômage a considérablement augmenté (près de 40 % pour les jeunes en âge de travailler au début des années 2020) ; les revenus du travail comme le niveau de vie demeurent modestes et ne sont pas attractifs ; certains employeurs, pour faire face aux charges, cherchent à faire travailler « gratuitement » des employés en leur imposant des heures non rémunérées, sans autre forme de compensation et en les menaçant de licenciement en cas de refus ; quant aux progrès sociaux, ils sont jugés insuffisants comparativement au reste de l’Europe(3).
Cette conjoncture défavorable a incité des centaines de milliers d’actifs, notamment les jeunes adultes, les élites intellectuelles, médicales et techniques, à quitter la Bosnie-Herzégovine pour chercher un emploi à l’étranger. Les intéressés ont vu un ou plusieurs membres de leur famille quitter leur patrie au cours des dernières années. Ainsi, plus de la moitié des Bosniens âgés entre 15 et 30 ans envisagent à leur tour de tenter leur chance hors des frontières.
Le démographe Stevo Pašalić estime qu’« entre 2014 et 2022, 283 734 habitants ont quitté la Bosnie-Herzégovine », soit « 31 526 personnes en moyenne par an »(4). Depuis, une partie est retournée dans son pays d’origine. Ainsi, l’exode annuel net (l’exode annuel moyen moins les personnes rentrées en Bosnie-Herzégovine) était évalué à 18 200 personnes en 2023.
Ainsi, l’actuelle Bosnie-Herzégovine, dans l’ensemble des entités la composant (Fédération de Bosnie-Herzégovine, République serbe de Bosnie, district de Brčko), souffre d’un dépeuplement lié à la réduction non seulement du nombre d’actifs, mais également de ces jeunes, les départs n’affectant pas seulement les citoyens en âge de travailler mais les familles dans leur ensemble. Ainsi, des milliers d’enfants d’origine bosnienne naissent et grandissent à l’étranger. Ce mouvement de population n’a été freiné ni par la pandémie de Covid 19, ni par la guerre d’invasion de l’Ukraine.
Les pays d’émigration économique privilégiés
Le plus grand nombre des départs sont des mobilités intra-européennes. En dehors des mouvements de population vers la Croatie, liés à l’ascendance croate d’une partie des ressortissants bosniens, trois pays ont exercé une très forte attractivité pour leur marché de l’emploi et la qualité de vie qu’ils apportent aux expatriés : en 2023, l’Allemagne (333 000 personnes) était le principal pays d’émigration, suivi par l’Autriche (172 373) et par la Slovénie (132 579)(5). Par comparaison, 15 944 personnes seulement avaient élu domicile en France à la même période. En 2018, l’offre de travail étant forte dans certains secteurs de son économie (services, construction, génie chimique, mécanique, civil et santé), l’Allemagne avait délivré à elle seule 29 % des permis de séjour accordés à des Bosniens au sein de l’Union européenne.
La majorité des émigrants organisent eux-mêmes leur mobilité. Cependant, l’Agence du travail et de l’emploi de Bosnie-Herzégovine contribue également à cette exportation de main-d’œuvre vers l’Allemagne et la Slovénie (12 466 actifs en 2023) à la suite d’accords signés avec ces deux pays. Le succès des expériences migratoires dans ces trois pays peut expliquer pour partie pourquoi, en 2023, sur les 2 777 radiations des registres de résidence de Bosnie-Herzégovine, 1 627 étaient le fait de Bosniens installés en Allemagne (533), Autriche (618) et Slovénie (476).
Un pays face à la conjonction d’une baisse de la natalité et d’une hausse de la mortalité
La Bosnie-Herzégovine ne fait pas exception au phénomène général de baisse des natalités en Europe. La diminution des naissances se poursuit sans discontinuer depuis les années 1960 (31 759 naissances pour mille habitants), même si on a pu percevoir un ralentissement de ce mouvement entre 2004 et 2013, pour atteindre le taux de 7 412 naissances pour mille habitants en 2024. Cette chute s’explique par le vieillissement du contingent de femmes fertiles, mais également par la diminution du nombre de mariages (15 804 en 2024, contre 16 451 en 2023) et le niveau élevé des divorces (2 238 la même année)(6).
À ce taux de natalité relativement bas s’ajoute un taux de mortalité supérieur à 10 pour mille habitants, qui s’est aggravé pendant la période de la pandémie de la Covid-19. Il est également la conséquence du vieillissement de la population.
Dans le contexte où les naissances (24 938 en 2024) sont inférieures aux décès (34 434), ce pays fait face à une croissance naturelle négative qui inquiète les dirigeants autant que ses habitants.
Quelques solutions pour faire face à ce dépeuplement
La population du pays était estimée à 3 164 253 habitants en 2024. Les prévisions pour les décennies futures sont alarmantes. Selon S. Pašalić, si on ajoute l’émigration massive à cette croissance naturelle négative, « dans 45 à 50 ans, la Bosnie-Herzégovine comptera environ 1,5 million d’habitants et la République serbe de Bosnie environ 500 000 »(7). Cette situation invite les dirigeants et la société civile à chercher des solutions, notamment pour enrayer l’exode et inciter les jeunes gens à rester dans leur pays.
Améliorer les conditions sur le marché de l’emploi fut la première des propositions : les entrepreneurs n’arrivant pas à attirer les actifs, le gouvernement de la Fédération de Bosnie-Herzégovine a décidé d’augmenter le salaire minimum à 1 000 km (soit 511€) à partir du 1er janvier 2025, une décision favorable aux actifs les moins bien rémunérés, mais que regrettent les petits patrons qui ont mis en garde contre les conséquences de cette politique (fermeture d’entreprises et licenciements massifs)(8). Des voix s’élèvent en République serbe de Bosnie pour mettre en place une mesure favorisant aussi la hausse des salaires des actifs pour les inciter à rester vivre sur leur territoire.
Réformer l’éducation pour permettre au système éducatif d’être davantage en corrélation avec les besoins du marché du travail est une des options choisies. Le projet The EU4Education and Employment project vise à subventionner à l’aide de fonds européens ces changements nécessaires en adaptant les programmes et en renforçant notamment l’apprentissage en entreprise.
Les dirigeants ont aussi opté pour une politique de migration favorisant l’arrivée d’une main-d’œuvre immigrée palliant les carences du marché. Entre janvier et novembre 2023, 3 000 permis de travail ont ainsi été accordés à des ressortissants étrangers(9). Les offres d’emploi sont nombreuses, en particulier dans les secteurs du bâtiment et de la restauration. Les immigrés qui occupent les emplois vacants sont le plus souvent originaires du Bangladesh, d’Inde, de Turquie, des Philippines et du Népal.
Notes :
(1) Ministère de la Sécurité de Bosnie-Herzégovine, Migracioni profil Bosne i Herzgovine za 2023 (Profil de migration en Bosnie-Herzégovine pour 2023), Sarajevo, mars 2024. Slobodna Bosna, « NA RUBU KATASTROFE: Bosna i Hercegovina bi uskoro mogla ostati bez pola stanovništva, građani upiru prstom u političare... » (AU BORD DE LA CATASTROPHE : La Bosnie-Herzégovine pourrait bientôt perdre la moitié de sa population, les citoyens pointent du doigt les politiciens...), 29 mars 2025.
(2) Bosnie-Herzégovine, Perspective Monde au 1er avril 2025, École de politique appliquée de l’Université Sherbrooke.
(3) « Dok se političari bore za fotelje : za odlazak iz Bosne i Hercegovine zainteresirano čak… » (pendant que les politiques se battent pour des fauteuils : les personnes intéressées sont prêtes à quitter la Bosnie-Herzégovine…), Slobodna Bosna, 22 janvier 2023. « OTIŠLO POLA MILIONA LJUDI IZ BIH : Trend nastavljen i u 2022. Radnu snagu moramo uvoziti » (Un demi-million de personnes ont quitté la Bosnie-Herzégovine : la tendance s’est poursuivie en 2022. Nous devons importer de la main-d’œuvre), Slobodna Bosna, 24 décembre 2022. « Za odlazak iz BiH zainteresirano 51,3 posto mladih ljudi » (51,3 % des jeunes souhaitent quitter la Bosnie-Herzégovine), N1 televizije, 22 janvier 2023.
(4) « Pašalić: U BiH je 1991. godine rođeno 67 000 djece, a lani tek 26000 » (67 000 enfants sont nés en Bosnie-Herzégovine en 1991, et seulement 26 000 l’année dernière), Mondo, 25 octobre 2023. « BiH za pet godina ostala bez 113 000 radnika » (La Bosnie-Herzégovine a perdu 113 000 travailleurs en cinq ans), Dnevni Avaz, 20 décembre 2019.
(5) Op. Cit, note 1.
(6) Op. Cit, note 2.
(7) Op. Cit, note 4.
(8) « Zbog čega uvozimo radnu snagu, a imamo dosta nezaposlenih ? » (Pourquoi importons-nous de la main d’œuvre, alors que nous avons beaucoup de chômeurs ?), Crna Hronika, 19 mars 2025.
(9) « EGZODUS NEZAPAMĆENIH RAZMJERA: Bosnu i Hercegovinu za deset godina napustilo 660 000 osoba, danas uvozimo radnu snagu iz... » (EXODE AUX PROPORTIONS INOUBLIABLES : 660 000 personnes ont quitté la Bosnie-Herzégovine en dix ans, aujourd’hui nous importons de la main-d'œuvre...), Slobodna Bosna, 15 janvier 2024.
Vignette : © S. Altasserre.
* Stéphan Altasserre est docteur en Études slaves, spécialiste des Balkans.