À Tachkent, Douchanbé, Astana ou Bichkek, les bâtiments soviétiques disparaissent, survivent ou changent de sens au gré des projets immobiliers et des récits nationaux. Derrière les démolitions se joue pourtant autre chose qu’un simple règlement de comptes avec le passé : une compétition entre plusieurs idées de la modernité, du patrimoine et de la ville habitable.
Pendant des années, l’ancien hôtel Chorsu a dominé le vieux Tachkent comme une carcasse impossible à ignorer. Sa tour de béton, autrefois appelée hôtel Moskva, faisait face au grand dôme turquoise du bazar et aux quartiers anciens qui l’entourent. Abandonné, vendu, promis à plusieurs reconversions, il semblait suspendu entre deux époques. Sa démolition, achevée au printemps 2025, a finalement libéré l’un des sites les plus convoités de la capitale pour un nouvel ensemble associant hôtel, logements et activités commerciales.
Le contraste est saisissant. Le bazar Chorsu, produit de la modernité soviétique tardive, figure aujourd’hui parmi les bâtiments modernistes proposés par l’Ouzbékistan à l’Unesco. L’hôtel voisin, lui, a disparu. Ce face-à-face résume les choix opérés dans les villes d’Asie centrale : les traces soviétiques ne sont ni rejetées ni protégées en bloc. Elles sont triées.
Tachkent, une ville plusieurs fois recommencée
Tachkent n’a jamais été une ville figée. Le séisme de 1966 a servi de point de départ à une reconstruction massive, conduite par des architectes venus de toute l’Union soviétique. L’objectif était à la fois fonctionnel et politique : édifier une capitale moderne, vaste et verdoyante, capable d’incarner la réussite du socialisme en Asie.
De cette période sont issus les larges avenues, le métro et une architecture associant techniques modernistes et références locales. Moucharabiehs de béton, céramiques et mosaïques formaient un langage hybride, soviétique dans ses ambitions mais soucieux d’afficher une identité ouzbèke.
Après l’indépendance, cette ville a de nouveau changé de récit. Les statues ont été déplacées, les rues rebaptisées et la place centrale réorganisée autour d’Amir Temur, devenu l’une des principales figures de la souveraineté nationale. Mais la transformation la plus profonde ne passe plus seulement par les symboles. Elle prend la forme de grands projets immobiliers, d’élargissements routiers, de démolitions et de quartiers vitrines comme Tashkent City.
La destruction en 2018 de l’ancienne Maison du cinéma, démolie dans le cadre de la réalisation de Tashkent City, a marqué un tournant. L’émotion suscitée a rappelé qu’un bâtiment compte aussi par les usages et les souvenirs qui lui sont attachés. On n’y défendait pas nécessairement l’URSS, mais un lieu de rencontres et de mémoire collective.
Cette tension traverse aussi les mahallas. Ces quartiers de maisons basses, de cours, de ruelles et d’arbres sont souvent présentés comme le cœur de la culture urbaine ouzbèke. Soumis à la pression foncière, ils cèdent parfois la place à des immeubles plus denses. Ceux-ci peuvent répondre à la croissance démographique, mais aussi faire disparaître des sociabilités et des équilibres environnementaux difficiles à recréer.
Construire la souveraineté dans la pierre
Ailleurs dans la région, la recomposition urbaine emprunte des voies différentes. Astana représente le cas le plus spectaculaire. Le Kazakhstan n’a pas seulement rebaptisé ou réaménagé une capitale héritée de l’époque soviétique : il a transféré sa capitale d’Almaty à Akmola en 1997, avant d’en faire une vitrine architecturale de l’État indépendant.
Tours, ministères, monument Baïterek, Palais de la paix et Khan Chatyr composent un paysage destiné à projeter puissance, modernité et ouverture. Astana ne cherche pas tant à effacer le passé soviétique qu’à le rendre secondaire face à une nouvelle centralité politique édifiée dans la steppe.

Khan Chatyr, Astana (© Mathieu Lemoine)
À Douchanbé, le changement est plus brutal parce qu’il intervient au cœur d’une ville existante. Depuis plusieurs années, cinémas, théâtres, bâtiments administratifs et immeubles soviétiques ont cédé la place à de larges avenues et à des édifices monumentaux. La disparition en mars 2025 de la tchaïkhana Rohat en est devenue le symbole. Construite en 1958, elle mariait modernisme soviétique, plafonds peints, colonnades et arts décoratifs tadjiks. Une mobilisation avait un temps semblé la sauver. Elle n’a fait que retarder sa destruction.
Le cas de Rohat montre les limites d’une lecture fondée uniquement sur la « décommunisation ». La tchaïkhana appartenait à la mémoire quotidienne de Douchanbé et incarnait le métissage entre formes soviétiques et traditions locales. Sa disparition révèle moins un rejet doctrinal du passé qu’une nouvelle hiérarchie entre patrimoine, prestige institutionnel et valeur foncière.

Tchaïkhana Rohat, Douchanbé (© Mathieu Lemoine)
À Boukhara, la protection des monuments les plus célèbres peut masquer la fragilité des quartiers habités qui les entourent. Entre restauration, reconstruction et transformation touristique, la frontière est parfois mince. Sauver les coupoles et les médersas ne suffit pas si la ville perd ses habitants, ses cours et ses usages ordinaires.
Du vestige encombrant au patrimoine
Depuis quelques années, le regard porté sur le modernisme centrasiatique évolue. À Tachkent, chercheurs, photographes, architectes et institutions documentent les bâtiments, les mosaïques et les arts décoratifs de la seconde moitié du XXe siècle. Un ensemble d’édifices modernistes a été inscrit sur la liste indicative du patrimoine mondial de l’Unesco. Cette reconnaissance marque un changement important : l’héritage soviétique peut désormais être présenté comme un patrimoine national, précisément parce qu’il a été adapté, décoré et réinterprété localement.
Les mosaïques en offrent l’exemple le plus accessible. Longtemps vues comme de simples éléments de façade, elles apparaissent désormais comme des œuvres publiques racontant le travail, la science ou les traditions régionales. Les conserver ne revient pas à adhérer au projet politique qui les a produites, mais à reconnaître que l’histoire urbaine ne commence pas avec l’indépendance.
Bichkek conserve une présence soviétique particulièrement visible : places ouvertes, boulevards arborés, microquartiers, reliefs et mosaïques. La densification et le manque d’entretien fragilisent cet ensemble. Mais la capitale kirghize rappelle qu’une ville peut transformer la signification de ses bâtiments sans nécessairement les remplacer.

Le cirque de Bichkek (© Mathieu Lemoine)
Une bataille aussi écologique
La question patrimoniale rejoint désormais celle du climat. Les villes d’Asie centrale connaissent une urbanisation rapide, des chaleurs plus intenses, une forte pollution atmosphérique et une pression croissante sur l’eau et l’énergie. Dans ce contexte, détruire un quartier bas, mature et arboré pour construire un ensemble plus minéral n’est jamais une décision uniquement esthétique.
Tachkent doit une partie de son identité à ses canaux, à ses cours et à ses arbres. Les grands ensembles soviétiques eux-mêmes étaient souvent conçus avec des espaces libres, de l’ombre et une circulation de l’air. Tous ne constituent pas des modèles à préserver intégralement : certains sont énergivores, dégradés ou mal adaptés aux besoins actuels. Mais leur remplacement devrait intégrer leur performance climatique réelle, et non seulement leur rentabilité ou leur apparence.
Les recherches menées à Tachkent montrent notamment que les grands arbres et l’étendue de leur canopée jouent un rôle bien plus important dans le rafraîchissement des espaces publics que les pelouses décoratives ou les plantations basses. La modernité urbaine ne peut donc plus se mesurer uniquement à la hauteur des tours, à la largeur des avenues ou à l’éclat des façades neuves. Elle se mesure aussi à la possibilité de marcher, de respirer et de vivre dehors pendant les mois les plus chauds.

Mahalla dans le vieux Boukhara (© Mathieu Lemoine)
Ni musée soviétique, ni ville sans mémoire
Les capitales centrasiatiques ne sont pas engagées dans un effacement uniforme de l’URSS. Elles sélectionnent des héritages, en réhabilitent certains et en sacrifient d’autres. Les critères se mêlent : récit national, prestige politique, développement immobilier, tourisme, état des bâtiments, mobilisation des habitants et, de plus en plus, contraintes environnementales.
Le débat ne consiste donc pas à choisir entre la conservation intégrale de la ville soviétique et une modernisation sans limites. Il porte sur la capacité à reconnaître plusieurs couches d’histoire dans un même paysage. Une mosaïque, une tchaïkhana, un cinéma ou une mahalla peuvent survivre sans devenir des sanctuaires. Ces lieux et ces œuvres peuvent être restaurés, réaffectés et intégrés à une ville contemporaine.
À Tachkent comme à Douchanbé, la vraie bataille n’oppose pas le passé à l’avenir. Elle oppose une ville conçue comme une succession de vitrines à une ville capable d’accumuler les époques. Or, lorsqu’une couche disparaît entièrement, ce ne sont pas seulement des murs qui s’effacent : ce sont aussi des usages, des souvenirs et parfois des solutions urbaines dont les cités de demain pourraient encore avoir besoin.
Sources principales :
« Tashkent Modernist Architecture. Modernity and Tradition in Central Asia », liste indicative du patrimoine mondial de l’Unesco.
Oliver Wainwright, « Cosmic Metros, UFO Circus Tops and a 3,000° Sun Gun », The Guardian, 28 avril 2025.
« Dushanbe Demolishes Iconic Rohat Teahouse », Meduza, 7 avril 2025.
Banque mondiale, Resilient Tashkent, 2022.
Banque mondiale, Central Asia Resilient and Low-Carbon Cities, 2023.
Vignette : Bazar Chorsu, Tachkent (© Mathieu Lemoine)
* Mathieu Lemoine a travaillé plusieurs années en Asie centrale pour l’OSCE, l’USAID et le PNUD. Il est président de Novastan France.
Pour citer cet article : Mathieu LEMOINE (2026), « Effacer l’URSS ? La bataille de la mémoire urbaine en Asie centrale », Regard sur l'Est, 20 juillet.
