Réinvestir, participer, effacer : la fin du Palais de Berlin

Entre 2003 et 2005, le Palais de la République de Berlin, l’un des plus grands chantiers mené en RDA, fut l’objet d’expérimentations artistiques très diverses avant sa destruction programmée, votée par le Sénat en 2002. 


«Zweifel» (Doute), une installation au néon de l’artiste norvégien Lars Ramberg, 2005« Re.Architecture », l’exposition qui se tient (du 12 avril au 20 août 2012) au Pavillon de l’Arsenal à Paris, offre un panorama à échelle européenne des nouvelles manières de faire la ville. Autour des projets de quinze collectifs, le visiteur est invité à découvrir ces pratiques parfois déroutantes et encore peu reconnues. De jeunes architectes-urbanistes, en collaboration avec des paysagistes, des sociologues ou des anthropologues, réinvestissent les territoires urbains délaissés dans le cadre d’actions éphémères et participatives.

La ville de Berlin, capitale de l’Allemagne unie depuis 1991, hérita en raison de son passé historique d’un très grand nombre d’espaces vides et constitue en ce sens le terrain idéal à ces expérimentations urbaines. En plein cœur de l’île des Musées, partie intégrante du quartier central et historique du Mitte, se dressait jusqu’en 2009 le Palais de la République (Palast der Republik), qui était autrefois la plus grande Maison de la Culture de RDA. Surnommé le Balast(poids) de la République après 1989, ce colosse en acier et béton armé se révéla infesté d’amiante. Les travaux d’assainissement qui eurent lieu au cours des années 1990 laissèrent place à une structure vidée de sa substance (les travaux avaient nécessité le démantèlement partiel de l’édifice) et sans cohérence aucune dans le tissu urbain environnant. Dans l’attente d’un nouveau projet pour le site de la Schlossplatz (baptisée Marx-Engels-Platz entre 1950 et 1994), les politiques locales, en coopération avec des acteurs de la scène artistique berlinoise, mirent en place un plan d’utilisation temporaire du bâtiment (ou du moins, ce qu’il en restait) avant le début des travaux de démantèlement prévus pour 2008. Entre juillet 2003 et décembre 2005, 916 événements furent organisés dans l’enceinte de l’ancien Palast der Republik, au cours desquels 550.000 visiteurs furent recensés. Performances théâtrales, débats publics d’architecture, happenings artistiques et même compétitions sportives, la diversité des projets qui trouvèrent place dans le bâtiment au cours de ces deux ans et demi de Zwischennutzung[1] révèle les multiples interprétations possibles d’un tel principe.

Une vision participative et plurielle de la ville

Naviguer sur des bateaux gonflables dans un Palais transformé en une Venise miniature ou bien déambuler dans ses pièces et couloirs vides ramenés à la vie par les danseurs de la troupe internationale «Sasha Waltz & Guests»: voilà des propositions hors-du-commun, à la lisière entre l’expérimentation artistique et l’acte pluri-participatif et qui sont caractéristiques du réinvestissement du Palais dans les années 2000. «La République des façades», action proposée par le collectif berlinois Raumlabor, eut lieu en septembre 2004. Rempli de 200.000 litres d’eau, le Palais devint uniquement accessible par voie fluviale. Cette action éphémère offrait ainsi la possibilité de redécouvrir l’édifice sous un angle entièrement nouveau. L’ancien Palais de la DDR, débarrassé de ses connotations symboliques, devint un espace imaginaire et ludique où chaque spectateur pouvait débattre du sens de la démocratie. Puis, avec «Dialoge 04»[2], une performance artistique nocturne, le lieu inoccupé redevint un espace de vie animé par les allers et venues des danseurs et des spectateurs dans les multiples salles de l’édifice. Durant ces actions, les visiteurs étaient invités à mettre en scène l’édifice, comme pour le faire renaître avant sa disparition définitive.

«Mitmachen», en allemand, désigne l’action de «faire avec», de participer. Très fréquent dans le langage courant, ce terme constitue la clé de voûte de ces projets à vocation artistique mais aussi et surtout sociale. La «République des façades», tout comme «The Knot» et «L’opéra du chêne»[3], sont des programmes de réhabilitation d’un lieu dans l’urgence. L’agence berlinoise Raumlabor, spécialiste de l’intervention urbaine sur des espaces délaissés, réalise exclusivement des projets qui incluent la participation de la population locale. Se définissant comme des «acteurs sociaux», ces architectes-urbanistes entendent créer les conditions nécessaires à un développement, voire un épanouissement social. De plus, le caractère éphémère de ces projets est une condition sine qua non à leur réalisation. Différents projets devront pouvoir être réalisés sur le même site, une pluralité censée refléter une vision de la ville comme territoire de la diversité.

Tournant réel dans l’architecture de demain ou simple tendance à la mode appelée à disparaître dans un futur plus ou moins proche? Certes, ces collectifs qui ont fleuri un peu partout en Europe depuis le début des années 2000 (Amsterdam, Londres, Rotterdam, Rome, Madrid, Bordeaux) sont tous marqués par le désir utopique de voir la ville contemporaine changer radicalement (Raumlabor signe à la fin de son manifeste: L’architecture est l’outil qui permet la quête d’une ville des possibles, de la ville de demain!), une pensée dont certains ne manqueront pas de relever le caractère naïf face aux conséquences de la mondialisation sur les grandes villes. Mais ces jeunes praticiens, issus de disciplines diverses, renouvellent l’architecture en utilisant des matériaux durables ou de récupération et placent de ce fait l’écologie au cœur de leur travail, une considération aujourd’hui inévitable pour toute pratique architecturale.

Redessiner le Mitte du 21ème siècle

Le quartier du Mitte, et en particulier l’île des Musées, fut entièrement redessiné par les architectes et urbanistes mandatés par le régime communiste entre les années 1950 et 1990. La pièce maîtresse de ce réaménagement était le Palais de la République, construit entre 1973 et 1976 en face de l’Altes Museum, dessiné par l’architecte prussien Karl-Friedrich Schinkel et la cathédrale (Berliner Dom). Monument au cœur de la ville, le Palast der Republik était dédié à la vie politique (la Chambre du Peuple y tenait ses assemblées) et culturelle (concerts, galas, spectacles de danse et représentations théâtrales y étaient organisés) du pays. Rendu possible par le dynamitage du château (Stadtschloss) en 1951, il ne fut cependant réalisé que 20 ans plus tard, dans une RDA reconnue par ses États voisins et notamment par la RFA. Entouré d’autres bâtiments représentatifs du nouveau régime (au sud, le ministère des Affaires étrangères inauguré en 1967, à l’est, le conseil d’État ouvert en 1964, au nord, l’Alexanderplatz, encore inachevée en 1989), le Palais marqua durablement le paysage berlinois de son empreinte.

Au lendemain de l’unification, des voix s’élevèrent contre la réouverture de l’édifice après les travaux d’assainissement nécessaires. L’ancienne capitale de la DDR (Berlin, Hauptstadt der DDR) ne pouvait redevenir la capitale de l’Allemagne tout entière sans subir de transformations structurelles profondes. En ligne de mire de cette nouvelle planification urbaine se trouvait le Palais de la République, considéré comme un symbole bien trop imposant (plus de 65.000 mètres carrés) de la dictature déchue. Dix années de débats s’engagèrent, marquées par la prise de parole d’architectes de renommée internationale (Rem Koolhaas, Daniel Libeskind) et au cours desquelles toutes les solutions possibles furent envisagées (réhabilitation de l’édifice, destruction partielle ou complète) pour finalement aboutir, le 4 juillet 2002, au vote du Sénat pour la destruction du Palais et la reconstruction du château historique.

Après des travaux de réhabilitation estimés au départ à 35 millions d’euros et qui coûtèrent finalement 60 millions à la ville, des opérations qui entraînèrent la destruction complète de l’intérieur de l’édifice, le Palais n’était en 2003 plus que l’ombre de lui-même. La participation active de la scène culturelle berlinoise, sans laquelle le plan pour une Zwischennutzung n’aurait pas été rendu possible et qui s’engagea en faveur d’une renaissance ultime du Palais, est une preuve de l’attachement profond des Berlinois à un lieu qui aura marqué la ville pendant plus de 30 ans. En cours de démantèlement à partir de 2008, le Palais disparut du centre de la capitale allemande à la fin de l’année 2009. Cet acte faisait suite à un processus de destruction engagé à l’encontre du patrimoine architectural est-allemand depuis la chute du Mur, et dont le ministère des Affaires Etrangères, démoli en 1996, et le Monument à Lénine de la Karl-Marx-Allee, détruit en 1992, avaient déjà été les victimes.

La renaissance du Stadtschloss pour 2019

Les travaux ont débuté ce printemps sur l’ancienne Marx-Engels-Platz, renommée Schlossplatzdepuis 1994. D’ici 2019, un nouvel édifice devrait voir le jour en face de l’Altes Museum et de son «jardin d’agrément» (Lustgarten). Élaboré à partir des archives photographiques conservées de l’ancien château, le Humboldt-Forum, musée dédié aux arts non-européens, reproduira sur trois de ses façades les portails, moulures et décors de l’édifice baroque. Compromis entre des attentes contemporaines et la nécessité d’un lieu de mémoire? Le projet pour un Humboldt-Forumporte en lui de nombreux espoirs. Et du Palais de la République après 1989, il ne reste semble-t-il que le souvenir de deux années d’expérimentations novatrices dont les principes constituent aujourd’hui le parti-pris de nombreux jeunes praticiens de la ville partout en Europe.

Notes :
[1] Zwischennutzung: Terme allemand qui désigne l’usage temporaire d’un espace bâti ou naturel.
[2] Les Dialoge occupent une place à part dans l’œuvre de la chorégraphe Sasha Waltz. Ses performances annuelles sont toujours conçues en rapport étroit avec le lieu où elles se déroulent (en 1999, au musée Juif de Berlin; en 2009 au musée d’Art contemporain de Rome).
[3] «The Knot» (Berlin, 2010) et «Eichbaumoper» (Essen, 2009) sont deux projets présentés dans le cadre de l’exposition au Pavillon de l’Arsenal: «Re.architecture. Recycler. Réutiliser. Réinvestir. Reconstruire. Nouvelles fabriques de la ville européenne», Paris, Pavillon de l’Arsenal, du 12 avril au 31 août 2012.

Vignette : «Zweifel» (Doute), une installation au néon de l’artiste norvégien Lars Ramberg, 2005. © Lars Ramberg.

* Éléonore MUHIDINE est étudiante en Master d’histoire sociale et culturelle de l'architecture et des formes urbaines, ENSA-Versailles.

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