Le 3 septembre 2025, le président indonésien Prabowo Subianto a été invité à assister au défilé de la Victoire organisé par la Chine. Assis aux côtés de Kim Jong Un, de Xi Jinping et de Vladimir Poutine, il a offert une image forte qui n’a pas manqué d’interroger. Le rapprochement de l’Indonésie avec la Russie et la Chine soulève en effet de nombreuses questions quant au rôle que Jakarta pourrait être amené à jouer aux côtés de ces puissances dites révisionnistes.
L’Indonésie et l’URSS ont établi des relations diplomatiques dès 1950. Les premières décennies de cette relation ont été particulièrement dynamiques, reposant en grande partie sur les liens personnels entre Nikita Khrouchtchev et Sukarno. Le premier appréciait le second, à propos duquel il a écrit dans le troisième volume de ses Mémoires : « Sukarno a les deux qualités. Il est instruit et il est intelligent. ». Premier Président et père fondateur de l’Indonésie, Sukarno se montrait sensible aux idéaux socialistes. À cette époque, la relation soviéto-indonésienne figurait parmi les exemples les plus emblématiques de la diplomatie de la guerre froide dans le Sud global. Elle s’est traduite par d’importants projets d’infrastructures soutenus par l’URSS, notamment par un prêt destiné à la construction du stade Gelora Bung Karno dans les années 1960, par des investissements directs significatifs et par la fourniture d’armements modernes. Les deux dirigeants partageaient la volonté de résister à la domination occidentale dans le contexte de la guerre froide. Lors de la campagne pour l’Irian entre 1961 et 1962, l’Union soviétique a apporté une aide militaire décisive à l’Indonésie, ce qui lui a permis d’accroître la pression sur son adversaire néerlandais. De fortes spéculations ont également entouré l’implication soviétique dans le soutien au Parti communiste indonésien (PKI), qui constituait alors le troisième parti communiste mondial après ceux de Chine et de l’URSS.
En 1991, Jakarta a reconnu la Fédération de Russie comme État successeur de l’Union soviétique. Les relations se sont toutefois dégradées sous le règne du successeur de Sukarno, Suharto, dirigeant autoritaire de droite, qui a interdit le PKI. Elles ne se sont véritablement stabilisées qu’après la chute de son régime en 1998. Depuis le déclenchement de la guerre d’ampleur en Ukraine en 2022, l’Indonésie a soutenu la résolution des Nations unies condamnant le conflit, sans pour autant appuyer les sanctions mises en place par les pays occidentaux ni condamner explicitement la Russie. Certains universitaires indonésiens considèrent cette guerre comme un conflit par procuration opposant l’Occident – en particulier l’OTAN – à la Russie, plutôt qu’un affrontement direct entre la Russie et l’Ukraine. Selon cette lecture, l’Indonésie, en tant qu’État de taille moyenne, aurait intérêt à adopter une posture strictement neutre. Par ailleurs, d’après un rapport du Pew Research Center publié en 2025, 64 % des Indonésiens déclarent avoir une opinion favorable à l’égard de la Russie.
Les implications d’un approfondissement des cadres bilatéraux et multilatéraux
Dans le contexte de la guerre en Ukraine, la Russie cherche activement à contourner les sanctions et à rompre son isolement diplomatique, en se tournant prioritairement vers le Sud global, et plus particulièrement vers l’Asie. Du côté indonésien, le resserrement des liens économiques avec Moscou se manifeste notamment par l’adhésion de Jakarta aux BRICS le 6 janvier 2025 et par la signature en décembre 2025 d’un accord de libre-échange avec l’Union économique eurasiatique (UEE) qui regroupe la Russie, l’Arménie, le Bélarus, le Kazakhstan et le Kirghizistan. En 2024, le commerce entre l’Indonésie et cette union s’élevait à 4,1 Mds$. Bien que ce volume demeure relativement modeste, l’accord de libre-échange devrait approfondir la coopération économique et permettre un doublement des échanges dans les prochaines années. Dans le cadre de l’UEE, l’Indonésie exporte principalement des produits agricoles et industriels, tandis que les pays d’Asie centrale lui fournissent notamment du blé, des engrais et des hydrocarbures.
L’Indonésie cherche également à diversifier ses sources de revenus dans un contexte de surveillance accrue de l’Union européenne, qui critique régulièrement ce qu’elle considère comme une exploitation excessive des ressources naturelles du pays. Son adhésion aux BRICS a donc suscité certaines inquiétudes : aux yeux des partenaires occidentaux, elle semble remettre en question la tradition diplomatique indonésienne du bebas dan aktif, fondée sur une posture indépendante et active ainsi que sur le non-alignement. Sous l’administration Trump, cette orientation expose désormais Jakarta à un risque de mesures de rétorsion commerciale. Le 7 juillet 2025, les États-Unis ont ainsi menacé d’imposer une surtaxe de 10 % aux pays membres des BRICS. Les voisins directs de l’Indonésie n’ont en revanche exprimé aucune critique explicite à l’égard de cette adhésion.
Jakarta et Moscou explorent par ailleurs, sur une base bilatérale, les possibilités d’interopérabilité entre le système national indonésien de paiement par QR code, QRIS, et le réseau de paiement russe MIR. Pour l’Indonésie, cette initiative s’inscrit dans la continuité de sa diplomatie dite libre et active. Pour la Russie, elle permettrait de contourner partiellement les circuits de paiement dominés par le dollar. Pour les deux pays, l’enjeu réside dans la facilitation des échanges commerciaux. Bien qu’elle ne relève pas formellement du cadre des BRICS, cette démarche participe néanmoins à une dynamique plus large de dédollarisation. Aucun calendrier précis n’a été annoncé mais, si le projet aboutissait, il pourrait susciter de vives réactions de la part de Washington.
Un partenariat stratégique entre craintes et incertitudes
Il convient enfin de souligner que Jakarta et Moscou ont révisé leur partenariat stratégique en juin 2025, avec pour objectif d’approfondir leur coopération dans des domaines tels que l’économie, l’éducation, la culture, l’énergie et l’environnement. Lors de la conférence de presse qui a suivi la rencontre entre Prabowo et V. Poutine, le Président russe a déclaré : « Je tiens à souligner que l’Indonésie est un partenaire clé de la Fédération de Russie dans la région Asie-Pacifique ».
La dimension la plus sensible de ce partenariat renouvelé concerne toutefois la coopération en matière de défense et de sécurité, principal point d’attention dans l’évolution des relations bilatérales pour les observateurs occidentaux. Les dimensions nouvelles du partenariat marquent en effet une inflexion notable de la politique étrangère indonésienne, historiquement davantage tournée vers des partenariats de défense occidentaux. Les deux pays se sont engagés en 2025 à organiser des réunions régulières entre leurs ministres de la Défense mais, de fait, la dimension sécuritaire de ce partenariat repose déjà sur des bases concrètes : entre 2006 et 2021, 12 % des acquisitions militaires étrangères de l’Indonésie provenaient déjà de fournisseurs russes ; du 4 au 8 novembre 2024, les marines indonésienne et russe avaient mené l’exercice Orruda 2024 en mer de Java, premier exercice naval bilatéral de ce type. A l’avenir, les programmes de formation et les exercices militaires conjoints seront élargis, incluant des échanges de technologies et de personnels, des escales portuaires, ainsi que le développement d’une coopération militaro-technique. L’Indonésie négocie par ailleurs de nouveaux achats d’armements auprès de la Russie pour la période 2025-2030.
Depuis l’élection de Prabowo en 2024, l’Indonésie a par ailleurs signé des contrats d’armement à la fois avec la France, la Chine et la Turquie. Si cette diversification s’inscrit dans une logique de couverture stratégique, la posture de défense du pays n’en demeure pas moins ambiguë. Ces acquisitions rapides suscitent inquiétudes et interrogations chez certains partenaires régionaux, au premier rang desquels l’Australie, qui suit de près l’évolution des relations russo-indonésiennes. Le 17 avril 2025, Canberra a ainsi partagé des renseignements selon lesquels Moscou aurait sollicité l’accès à une base aérienne située dans la province indonésienne de Papouasie. Jakarta a démenti ces informations, tandis que la Russie ne les a ni confirmées ni infirmées. Les voisins immédiats de l’Indonésie, tels que la Malaisie et Singapour, n’ont pour l’heure exprimé aucune préoccupation particulière face à ce rapprochement, adoptant un ton neutre conforme au principe de non-alignement de l’ASEAN. En revanche, une intensification de la présence russe dans la région pourrait conduire les États d’Asie du Sud-Est à réagir, sous l’impulsion des États-Unis.
Vers un rôle accru de l’Indonésie aux côtés des « trois grands » ?
Les orientations actuelles de Jakarta reflètent l’ambition de Prabowo de multiplier les partenariats. Sa présence, sur invitation, au défilé de l’Armée populaire de libération peut être interprétée comme une réponse à la tentative de Xi Jinping de renforcer l’attractivité de la Chine auprès de l’Indonésie. Pékin met en avant ce qu’il est en mesure d’offrir en tant que puissance militaire, ainsi que les garanties potentielles qu’il pourrait fournir à un pays d’importance géostratégique majeure, traversé par le détroit de Malacca, l’un des axes maritimes les plus vitaux au monde.
S’agissant des relations avec la Russie, leur évolution demeure largement spéculative. Tant que l’Indonésie maintient sa politique de non-alignement, le partenariat devrait rester limité, avec des bénéfices essentiellement économiques pour les deux parties. En revanche, si Prabowo venait à privilégier davantage l’Est au détriment des partenaires occidentaux traditionnels, les conditions pourraient être réunies pour un partenariat stratégique plus substantiel. La perspective de l’implantation d’une base russe en Indonésie ne semble toutefois pas, à ce stade, correspondre aux priorités militaires actuelles de Moscou. Quoi qu’il en soit, le rapprochement progressif de Jakarta avec Moscou ouvre de nouvelles possibilités d’influence russe dans l’Indopacifique et positionne l’Indonésie comme un vecteur potentiel d’un engagement russe plus profond avec l’ASEAN, notamment à travers les pays riverains du Mékong.
Vignette : Prabowo Subianto aux côtés du président russe Vladimir Poutine à Saint-Pétersbourg, le 19 juillet 2025 (copyright : Laily Rachev/Wikimedias Commons).
* Joseph de Souza est étudiant à l’INALCO, spécialiste de la région indopacifique, et plus particulièrement de l’Australie et de l’Asie du Sud-Est, sur les questions de sécurité et d’énergie. Il a notamment effectué un stage au sein du groupe pétrolier Maurel & Prom.
Pour citer cet article : Joseph DE SOUZA (2026), « Russie : le rapprochement singulier de l’Indonésie, ouverture stratégique ou alignement discret ? », Regard sur l'Est, 16 mars.
