Serbie : au lieu d’un air pur, le gouvernement a choisi l’Expo et les stades

En Serbie, 14 000 personnes meurent chaque année des conséquences de la pollution atmosphérique excessive. Pourtant, au lieu d’investir dans l’écologie, le pouvoir mise sur des projets coûteux, comme l’exposition internationale EXPO27. Respirons-nous le même air, nous, citoyens ordinaires, et ceux qui décident de nos vies ?


Belgrade (Jelena Jokic)Cet article a été publié pour la première fois le 23 décembre 2025 dans le quotidien serbe Danas, dans sa rubrique « Points de vue personnels » (Lični stavovi). Son actualité, ainsi que la persistance des débats qu’il suscite en Serbie – notamment autour des enjeux environnementaux, des grands projets d’infrastructures et des priorités budgétaires de l’État – rendent sa traduction en français particulièrement pertinente. Ce texte s’inscrit en effet dans des problématiques communes à l’ensemble des pays du continent européen, alors que la Serbie est candidate à l’adhésion à l’Union européenne et engagée dans le cadre du Green Agenda for the Western Balkans, qui vise à aligner les politiques régionales sur les objectifs climatiques et environnementaux européens.

Sa publication en français a été réalisée avec l’accord de l’auteure ainsi que de la rédaction du journal Danas, afin de permettre à un public plus large d’accéder à cette réflexion critique sur les orientations politiques actuelles.

Respirons-nous le même air, nous et eux ? Dans ce cas précis, le pronom « nous » finit par unir toute la nation. Mais alors, qui sont ces « eux » ? Nous n’étions même pas d’accord sur la question du lithium(1) alors que, selon les sondages, la majorité de la population était opposée à son exploitation. Sans parler des divergences politiques. Sans aucune étude préalable, peut-on vraiment affirmer que personne dans ce pays n’aspire à respirer un air sain ? Ou, plus précisément, qu'il n'existe personne dont la santé ne soit pas menacée par la pollution atmosphérique. Elle menace autant ceux qui sont conscients du problème et qui consultent l'application dédiée sur leur téléphone portable que ceux qui nient la pollution (ceux qui croient en leur Président, car il faut bien croire en quelque chose ou en quelqu'un. En Dieu, en la science, au bon sens...)

Que disent les statistiques ? Elles affirment qu’environ 14 000 personnes meurent chaque année en Serbie des suites d’une pollution atmosphérique excessive. Il s’agit de décès prématurés. Autrement dit, si elles respiraient un air pur, elles seraient encore en vie. Récemment, RTS (Radio Televizija Srbije) a publié le rapport annuel de l'Institute for Health Effects et de l'Institute for Health Metrics sur l'état mondial de l'air, considéré, selon RTS, comme « la meilleure source de données sur la qualité de l'air et son impact sur la santé ». En résumé, le rapport indique que 36 % de la population mondiale est exposée à des niveaux excessifs de particules fines PM2,5 (les plus petites et les plus dangereuses, car elles pénètrent profondément dans les poumons).

En Serbie, la pollution atmosphérique est responsable de 81 décès prématurés pour 100 000 habitants, contre 56 au niveau mondial, soit près de 50 % de plus que la moyenne mondiale. En Allemagne, par exemple, 17 habitants sur 100 000 souffrent de la pollution de l'air, soit près de cinq fois moins qu'en Serbie.

Quels organes sont attaqués par les particules fines toxiques ? Le cerveau, le cœur, les vaisseaux sanguins et les poumons. « On estime qu’un décès prématuré sur quatre dû à la maladie d’Alzheimer est causé par la pollution atmosphérique », indique le rapport. De plus, en Serbie, la pollution de l’air est responsable de 19 % des décès par cardiopathie ischémique, de 18 % de ceux intervenus par accident vasculaire cérébral et de 16 % par bronchopneumopathie chronique obstructive. La pollution atmosphérique est responsable de 14 % des décès chez les nouveau-nés (au cours du premier mois de vie) et constitue le deuxième facteur de risque de mortalité chez les enfants de moins de cinq ans. Le rapport rappelle que les enfants sont particulièrement vulnérables : leur poids est plus faible, leur respiration plus rapide et leur activité physique plus intense. De plus, les enfants allant à la maternelle sont emmenés à l’extérieur dans un air pollué, et des activités comme le basketball et le football sont pratiquées dans la cour de récréation.

Plutôt que de rester en classe à cause de la pollution atmosphérique, organisez des cours d'écologie pour sensibiliser les élèves aux dangers de la pollution. Lorsque l'air est pollué, les ministères concernés devraient interdire les cours d'éducation physique en extérieur - mais cela attirerait trop l'attention sur un problème qu'ils refusent de résoudre. Ce n'est pas qu'ils en soient incapables, les solutions existent, mais ils ne veulent tout simplement pas les mettre en œuvre. Alors qu’ils devraient se soucier de la santé des enfants et de la nation entière, ils sont manifestement plus préoccupés par leur maintien au pouvoir. Et ce, au détriment de votre propre santé.

Au moment où j'écris ces lignes, l'application AirCare affiche la couleur violette et le chiffre 166. La station de mesure se situe à 900 mètres de chez moi (à Belgrade). Elle indique que l'air est dangereux, qu'il faut fermer les fenêtres et éviter de sortir. Elle précise que le taux de PM2,5 est de 124, soit huit fois supérieur au seuil autorisé par l'Organisation mondiale de la santé. C'est le cas dans la majeure partie de la capitale et dans la plupart des autres villes de Serbie, où la situation est souvent bien pire qu'à Belgrade. On ne peut donc pas dire que nous n'avons pas été prévenus. Nos téléphones portables affichent un avertissement : l'air est dangereux pour la vie. Et nous savons que la vie est impossible sans air. Que faire alors ?

Le rapport susmentionné indique : « Il y a trois ans, le gouvernement serbe a adopté le Programme de protection de l'air jusqu'en 2030. Si les mesures de réduction de la pollution atmosphérique prévues dans ce document étaient mises en œuvre, la mortalité due à la pollution de l'air diminuerait de 40 %. »

Il s'agit de savoir où l'argent du peuple sera investi, et donc quel air nous respirerons. Au lieu d'investir dans des filtres à cheminée ou de subventionner la transition vers le chauffage collectif (car il est prouvé que les cheminées individuelles sont les plus polluantes, la saison de la pollution commençant régulièrement avec celle du chauffage), les dirigeants choisissent autre chose. Ils choisissent les routes, les stades, l'Expo(2), les voitures volantes.

Cela, nous le savons tous. Ce que nous ignorons, c'est comment ils respirent de nos jours. On dit souvent que l’exercice du pouvoir change les gens, mais jusqu'où peut aller ce changement ? Il les modifie même physiquement. Ils prennent généralement du poids, leur posture change, leur apparence aussi, comme l'a également décrit notre lauréat du prix Nobel. Mais un changement est-il possible au sein même de l'organisme ? Leur soif de pouvoir, presque surhumaine, mêlée à la peur panique de le perdre, les aurait-elle poussés à développer un organe supplémentaire, peut-être une glande filtrant l'air qu'ils inspirent, afin qu'il pénètre pur dans leurs poumons et qu'ils expirent l'air pollué ? Si l'on accepte cette hypothèse, il s'avère qu'ils contribuent activement à la pollution de l'air en Serbie.

Et nous, que devons-nous faire pour respirer ? « On sait que, dans le processus révolutionnaire, une seule phase peut se réduire à une simple technique : la prise du pouvoir », écrit Carlos Fuentes(3). « Cependant, la transformation de la société n’a jamais été et ne peut être codifiée : chaque révolution est unique, elle ne peut être répétée ni retrouvée. Ceux qui mènent la révolution […] doivent tout découvrir et tout inventer à chaque fois », affirme cet écrivain et essayiste mexicain.

Peut-être assistons-nous vraiment à une révolution de couleur. Et la nôtre serait violette. Si l'extraction du lithium nous tient à cœur, ni les étudiants, ni la série de tragédies dont le régime en place est responsable n'ont réussi à nous unir pleinement dans la lutte pour un changement de gouvernement ; peut-être que l'air y parviendra.

 

Notes de la traductrice :

(1) Après que l’entreprise Rio Tinto a lancé le projet d’exploitation du lithium dans la vallée du Jadar, à l’ouest de la Serbie, d’importantes manifestations citoyennes ont éclaté en 2021, sur fond d’inquiétudes quant aux conséquences écologiques à long terme de cette entreprise. En 2022, le gouvernement a suspendu provisoirement ce projet.

(2) EXPO est le nom de l’Exposition universelle spécialisée qui doit se tenir en 2027 à Belgrade. Le thème de l’événement est : « Jouer pour l’humanité : le sport et la musique pour tous ».

(3) Postface du roman d’Alejo Carpentier Le siècle des Lumières (édition de 1985) : « La réalité merveilleuse et le réalisme magique dans l’œuvre d’Alejo Carpentier. »

 

Vignette : Belgrade (Jelena Jokic)

 

Traduction du serbe : Jelena Jokic, docteure en économie et chercheuse associée au CREE (INALCO)

 

* Sonja Atanasijević est écrivaine et journaliste indépendante.