Ukraine-Pologne : une guerre des mémoires en voie de résolution ?

En 2025, la Pologne a été autorisée à mener des fouilles dans l’ouest de l’Ukraine, pour retrouver les fosses communes où 100 000 civils polonais ont été assassinés par des nationalistes ukrainiens entre 1943 et 1945. Les massacres de Volhynie sont depuis longtemps commémorés en Pologne. Jusque récemment, le gouvernement ukrainien empêchait les fouilles sur son territoire.


Localisation de la Volhynie et de la Galicie, par rapport aux frontières de la Pologne actuelle (en noir), et aux frontières de la Pologne entre 1921 et 1939 (en bleu). Carte Antoine Prisset-Hugues.Si la Pologne défend activement depuis quatre ans l’Ukraine face à la Russie, les relations entre Varsovie et Kyiv ont longtemps été marquées par un conflit ancien qui culmina lors des massacres de Volhynie. Cette histoire violente demeure un enjeu important, parfois instrumentalisé par l’Etat russe. Pourquoi les nationalistes ukrainiens s’en sont-ils pris à la minorité polonaise en 1943, alors que les deux peuples subissaient tous deux l’occupation nazie ? Et pourquoi le sujet ressurgit-il 80 ans plus tard, dans le contexte de l’invasion russe d’ampleur de l’Ukraine ?

La cohabitation entre Polonais et Ukrainiens

La Galicie orientale et la Volhynie sont deux régions aujourd’hui situées à l’ouest de l’Ukraine (oblasts de Volyn et de Lviv). Au début du XXe siècle, elles furent le théâtre de violences entre communautés polonaise et ukrainienne : une minorité polonaise y était en effet installée depuis le XVIIe siècle – le Royaume de Pologne administrait la région –, au sein de la population ukrainienne. La cohabitation entre Polonais et Ukrainiens était compliquée non seulement par les différences culturelles, mais aussi sociales, les premiers étant souvent propriétaires des terres et concentrés dans les villes, et les seconds largement majoritaires dans les campagnes où ils étaient employés par les seigneurs polonais.

Entre 1795 et 1918, les deux régions sont restées sous le contrôle de l’Empire russe et du Royaume d’Autriche, qui n’ont en rien résolu les tensions communautaires. Après la Première Guerre mondiale, l’Etat polonais renaissant et la République ukrainienne de Lviv se disputent la Galicie orientale et la Volhynie. Finalement, la Pologne remporte la guerre et pactise en 1921 avec les Bolcheviques russes pour asseoir sa prise des deux régions, laissant le reste de l’Ukraine à ces derniers, qui l’intègrent dans l’URSS. L’Etat polonais ignore largement les demandes d’autonomie émanant de sa population ukrainienne, qu’il discrimine(1). Ainsi, dans l’Entre-deux-guerres, les tensions ne font que s’amplifier : les nationalistes ukrainiens de Galicie orientale et de Volhynie, estimant manquer de liberté politique, se tournent vers des actions clandestines, qui entraînent en retour une répression accrue de la part des autorités polonaises. A l’aube de la Seconde guerre mondiale, les Ukrainiens de Volhynie et de Galicie sont donc nombreux à voir en la Pologne un obstacle à leur indépendance.

Recensement de la langue maternelle de la population polonaise en 1931. La Volhynie et la Galicie sont à la pointe Sud-Est de la Pologne. Document Wikimedia.

Recensement de la langue maternelle de la population polonaise en 1931. La Volhynie et la Galicie sont à la pointe Sud-Est de la Pologne. Document Wikimedia.

Vers les massacres de Volhynie (1939 – 1945)

La Galicie orientale et la Volhynie subissent les occupations allemande et soviétique à partir de 1939. Administrée par l’Allemagne nazie dès 1941, la Volhynie connaît une situation particulièrement difficile. Appauvries par les privations, les populations polono-ukrainiennes sont témoins mais aussi parfois complices des massacres de juifs. Les nationalistes ukrainiens réunis au sein du groupe « OUN-B » considèrent l’URSS comme leur principal ennemi et tentent d’abord de collaborer avec l’Allemagne, avant d’entrer en résistance.

Soldats de l’UPA en Galicie, en 1944. Source Wikimedia.

Soldats de l’UPA en Galicie, en 1944. Source Wikimedia.

 

Début 1943, la situation de la Volhynie bascule. La population est épuisée par l’occupation, tandis que la défaite du IIIe Reich à Stalingrad fait naître l’espoir de sa débâcle. En mars 1943, des milliers de policiers ukrainiens qui travaillaient pour l’Allemagne rejoignent l’OUN-B : le groupe crée sa propre armée, l’UPA, qui prend l’avantage sur les forces allemandes. L’OUN-B identifie deux obstacles à son projet nationaliste. Le premier est l’URSS, dont l’armée reviendra bientôt en Volhynie et qui pourrait l’annexer comme en 1939. Mais le second est la minorité polonaise : si elle reste en Volhynie, l’Etat polonais, lorsqu’il sera recréé, revendiquera de nouveau la région.

Pour l’OUN-B, il faut régler la question polonaise avant l’arrivée de l’Armée rouge. La plupart des nouveaux membres de l’UPA sont d’anciens auxiliaires de la Shoah par balles ; ils réutilisent ses méthodes pour organiser(2), début 1943, des tueries de civils polonais, d’abord spontanées, puis systématiques, avec un caractère génocidaire(3). L’UPA est rejointe par une large partie de la paysannerie ukrainienne, désireuse de spolier les possessions polonaises ; c’est un véritable nettoyage ethnique(4). Les corps des victimes sont souvent mutilés et exposés en pleine campagne, dans le but de faire fuir les Polonais restants, qui créent leurs milices d’autodéfense. Au printemps 1944, quand les Soviétiques arrivent, la Volhynie est dans un état de guerre civile. Les violences continuent et se répandent même en Galicie orientale et vers le centre de la Pologne, où vivent des minorités ukrainiennes. Fin 1944, les nationalistes n’ont pas empêché l’URSS de contrôler la totalité du territoire ukrainien, mais ont assassiné 100 000 Polonais(5).

Les Soviétiques règlent la situation en expulsant tous les Polonais survivants de Volhynie et de Galicie orientale, et en rattachant ces deux régions à l’Ukraine. En 1947, les minorités ukrainiennes encore installées en Pologne sont déportées par l’Etat vers l’ouest du pays pour couper leurs liens avec l’Ukraine(6). Ces déplacements forcés séparent les Polonais et les Ukrainiens et mettent un terme définitif à une cohabitation vieille de quatre siècles.

L'église de Kisielin, où 60 à 90 civils Polonais ont été assassinés par des indépendantistes ukrainiens en juillet 1943, est depuis restée en ruines. Sources : Viacheslav Galievskyi / Wikimedia..

L'église de Kisielin, où 60 à 90 civils Polonais ont été assassinés par des indépendantistes ukrainiens en juillet 1943, est depuis restée en ruines. Sources : Viacheslav Galievskyi / Wikimedia..

Un conflit mémoriel entre Pologne et Ukraine

Durant la Guerre froide, cette histoire est tue par la mémoire officielle communiste. Mais, à partir des années 1990, les Etats ukrainien et polonais se dotent de nouveaux récits historiques. En Ukraine, les combats nationalistes de la première moitié du XXe siècle sont réhabilités, et la mémoire officielle célèbre la résistance des militants de l’OUN-B contre l’Allemagne et l’Armée Rouge pendant la Seconde Guerre mondiale. A l’inverse, la société polonaise commémore activement les massacres de Volhynie, et dénonce la culpabilité de l’OUN-B. Un conflit mémoriel entre ces deux récits nationaux incompatibles semble inévitable.

Toutefois, les deux pays sont conscients qu’ils ont tout intérêt, pour défendre ensemble leur indépendance face à la Russie, à ne pas laisser ce passé conflictuel déteindre sur leurs relations. Ils font donc très tôt le choix de la réconciliation : un premier accord bilatéral est signé en 1994, autorisant les exhumations de victimes polonaises en territoire ukrainien. Pour trouver une lecture commune des massacres de Volhynie, un cycle de conférences entre historiens polonais et ukrainien est organisé de 1997 à 2001. Un monument aux civils polonais tués par les nationalistes ukrainiens est inauguré en Ukraine en 2003, en présence des Présidents des deux pays. Des exhumations sont enfin organisées en 2011 et en 2013.

Mais la complexité de cet épisode tragique fait de la réconciliation un véritable exercice d’équilibriste, facilement perturbé par les changements du contexte politique. Ainsi, elle est interrompue à partir de 2014, dans un contexte d’essor du nationalisme à la fois en Ukraine – en réponse aux attaques russes – et en Pologne – sous l’effet du retour au pouvoir du parti droit et justice (PiS). En Ukraine, l’UPA et l’OUN-B deviennent des symboles de la résistance à la Russie de Vladimir Poutine, tandis qu’en Pologne, le Sénat vote en 2016 une résolution faisant des massacres de Volhynie un génocide. La crise éclate en 2017 : l’Etat polonais démonte alors un monument clandestin d’hommage à l’UPA au sud du pays ; en réponse, l’Etat ukrainien suspend les exhumations menées par la Pologne en Ukraine. Les nationalismes polonais et ukrainien, voulant tous deux célébrer leur identité, ne trouvent plus la place de faire le travail critique que nécessiterait leur réconciliation mémorielle.

Commémoration des victimes des massacres de Volhynie à Varsovie, en juillet 2013. Source : Jwdys (pseudonyme) / Wikimedia

Commémoration des victimes des massacres de Volhynie à Varsovie, en juillet 2013. Source : Jwdys (pseudonyme) / Wikimedia.

Lorsque la Russie envahit l’Ukraine en 2022, la Pologne est un allié majeur de cette dernière, mais la réconciliation n’est toujours pas aboutie. Ce n’est qu’en janvier 2025 que l’Ukraine réautorise les fouilles polonaises sur son territoire, à l’issue d’une rencontre Tusk-Zelensky, au cours de laquelle le Premier ministre polonais déclare avoir trouvé « des méthodes et un langage communs sur le problème des massacres de Volhynie ». Il devenait difficile, pour Kyiv, de rester sur sa position antérieure à 2022, alors qu’un ressentiment croissait en Pologne contre les nombreux réfugiés ukrainiens, ressentiment habilement instrumentalisé par le parti nationaliste PiS. Ainsi, le président polonais Karol Nawrocki, élu en juin 2025, a fait des massacres de Volhynie un enjeu central des relations avec l’Ukraine. Ce différend bilatéral est aussi un atout pour les réseaux de désinformation russe en Pologne, qui ne se privent pas de l’utiliser pour abonder leur narratif sur un nationalisme ukrainien assimilé au nazisme. Les fouilles polonaises en Ukraine ont donc été relancées en septembre 2025, et saluées par les autorités des deux pays. En décembre 2025, trois exhumations différentes avaient été organisées.

Si ces derniers développements sont encourageants, le conflit mémoriel est loin encore d’être résolu, alors même que la menace russe n’a jamais été aussi forte. La qualification des massacres de Volhynie en tant que « génocide », demandée par la Pologne, est particulièrement litigieuse pour Kyiv. L’histoire des relations polono-ukrainiennes est intrinsèquement complexe : elle peut constituer à la fois un appui et une menace au sentiment nationaliste de chacun des deux pays. Dans ces conditions, il ne faut pas s’attendre à ce que leur réconciliation soit simple.

Notes :

(1) Andrzej Paczkowski, « Pologne et Ukraine. Questions délicates, réponses difficiles » (p. 145), inMink et L. Neumayer, L'Europe et ses passés douloureux, La Découverte, 2009.

(2) Timothy Snyder, « The Causes of Ukrainian-Polish Ethnic Cleansing 1943 », Past & Present, nᵒ179, 2003, pp. 211‑

(3) Keith Lowe, « Le nettoyage ethnique de l’Ukraine et de la Pologne », in L’Europe barbare, chapitre 18, Tempus, 2015.

(4) Cit., Note 2, pp. 197‑234.

(5) D’autre part, 20 000 Ukrainiens ont été tués par les milices de défense polonaises.

(6) Ces déportations sont parfois qualifiées de crime contre l’humanité. G. Motyka, « Akcja ‘Wisła’ spełnia wszystkie warunki zbrodni przeciwko ludzkości » (L'opération « Vistule » remplit tous les critères d'un crime contre l'humanité), PAP, 17 août 2024.

 

Vignette : Localisation de la Volhynie et de la Galicie, par rapport aux frontières de la Pologne actuelle (en noir), et aux frontières de la Pologne entre 1921 et 1939 (en bleu). Carte Antoine Prisset-Hugues.

 

* Antoine Prisset-Hugues est étudiant en Master à Sciences Po Paris et travaille actuellement au CCFEF (Centre de civilisation française et d’études francophones), où il écrit des articles de fond sur l’Europe centrale.