Anastasia Lapsui : œil de la toundra, voix de son peuple

Dans les années 1960, Anastasia Lapsui a été la première à animer une émission de radio quotidienne en langue nénètse (nénètse de la toundra), langue minoritaire la plus répandue dans le Grand Nord russe, parlée par plusieurs dizaines de milliers de locuteurs. En 1994, elle réalise son premier film et tourne ensuite plusieurs longs-métrages en langue nénètse. Portrait d’un pilier de cette culture du Grand Nord russe, dont trois films seront programmés au Festival de Manosque du 2 au 7 février 2010. 


Anastasia Lapsui, actrice dans son film Poudana, août 2009 © Joona Pettersson.Depuis quinze ans, Anastasia Lapsui, 65 ans, partage sa vie entre la Finlande et la toundra du nord de la Russie, au rythme de ses tournages et du montage de ses films. Elle vit actuellement à Helsinki avec Markku Lehmuskalio, compagnon fidèle, caméraman robuste et rigoureux, résistant à des températures de -50°C malgré ses 72 ans! A.Lapsui a rencontré ce spécialiste des peuples du Nord sur un tournage près du cercle Arctique. Sa taille d’elfe et son sourire enchanteur contrastent avec les deux mètres filiformes et la mine imperturbable de Markku. Le russe qui fleurit de ses lèvres est teinté de poésie et d’un humour rafraîchissant, la mélodie de sa voie et la maîtrise de ses intonations suggèrent l’expérience solide d’une animatrice radio haute en couleur.


Anastasia Lapsui et Markku Lehmuskalio en tournage © Lioubov Filipova

Radio 100% nénètse approuvée par l’Etat

De 1966 à 1992, Anastasia Lapsui est journaliste radio à Salekhard (district autonome de Iamalo-Nénétsie). Faire des émissions radio dans une langue minoritaire, c’est déjà conforter le statut officiel de cette langue, aux yeux des autorités d’abord -surtout quand il s’agit d’une radio d’Etat-, puis évidemment pour la population qui écoute des programmes quotidiens dans cette langue. Vingt-six ans de radio, ça marque toute une génération: «Chaque matin, la voix d’Anastasia nous réveillait en parlant la langue de nos parents, racontant des histoires liées à la culture nénètse. Sans ses émissions, nous aurions progressivement oublié notre culture en nous installant en ville», confie Hudi, né dans la toundra pendant les années soixante.

Pour beaucoup de jeunes Nénètses, dès la scolarisation à l’école russe vers l’âge de 10 ans, la toundra devient simplement synonyme de vacances d’été, puisque c’est pendant les congés scolaires de juillet et d’août que les enfants vont rejoindre les parents sous la tchoum familiale. La tchoum est une tente adaptée au nomadisme des Nénètses et aux basses températures. Pendant l’année scolaire, les enfants vivent à l’internat dans un environnement russophone, loin de leur famille et coupés de leurs racines.

Des films à succès dans la toundra

Depuis une dizaine d’années, les Nénètses de la toundra ont enfin la possibilité de voir des films dans leur propre langue. Pendant le tournage du dernier film d’Anastasia Lapsui durant l'été 2009, Poudana (Le dernier de la lignée), sélectionné au Festival international du film de Berlin, l’acteur nénètse Grégory Anagouritchi a compris qu’il avait perdu l’habitude de s’exprimer naturellement dans sa langue maternelle, dès lors que l’enchaînement des répliques a commencé à lui poser problème. Pour lui, jouer dans un film d’Anastasia Lapsui, c’est avant tout approfondir la connaissance de sa propre culture. De plus, «lorsque le public nénètse regarde les films d’Anastasia Lapsui, comme Les sept Chants de la Toundra, il se reconnaît», témoigne Grégory Anagouritchi. Alors que les films réalisés par d’autres cinéastes du temps de l’Union soviétique véhiculaient plutôt des images d’Epinal des peuples de la toundra, comme dans Veliki Samoyed(Le grand Samoyède) du cinéaste Arkadi Kordon, tourné sur l’île de Nouvelle Zemble (1980). L’exotisme «innocent» et le ton paternaliste du grand frère «bienfaiteur» y étaient de rigueur. Dans le film Kogda oukhodiat kity (Quand sortent les baleines), le réalisateur était allé jusqu’à recruter des acteurs kazakhs pour interpréter des rôles de Nénètses!

Lorsqu’on demande à Anastasia quel a été son combat pour les droits de son peuple, elle répond d’une façon nuancée: «Avant de parler de droits des minorités, il faut d’abord parler de leurs devoirs».
Pour elle, l’obligation de chaque Nénètse consiste à préserver la nature qui l’entoure. C’est la condition sine qua non de sa propre survie, puisqu’il se considère comme le simple maillon d’une longue chaîne assez fragile. Avant de tuer un renne par exemple, le Nénètse a le devoir de réfléchir s’il a vraiment besoin de prendre une vie pour nourrir les siens. Si c’est le cas, il doit demander pardon à l’animal avant de le tuer.


Dernières consignes pour la scène suivante © Joona Pettersson (août 2009)

La voix de son peuple

Dans son dernier film, Poudana, qui devrait sortir en 2010, il est question du devoir d’éducation des enfants nénètses. Dans la tchoum familiale, une jeune mère reçoit une lettre qu’elle est incapable de lire, alors qu’il s’agit de la convocation de sa propre fille à l’internat. Une telle scolarisation s’avère en général efficace, tant pour l’apprentissage de la lecture que pour l’assimilation d’un autre mode de vie. Il n’y a pas d’alternative possible, puisque cette lettre est suivie de l’arrivée de fonctionnaires, habilités, selon Anastasia Lapsui, à enlever l’enfant par la force, si nécessaire.

Avec les films d’Anastasia Lapsui, comme avec ses émissions de radio dans leur propre langue, les Nénètses eux-mêmes ont pu prendre conscience de l’originalité de leur culture. Les films d’Anastasia Lapsui ont également contribué à faire connaître la civilisation nénètse à l’étranger, ce qui est primordial pour éviter toute forme d'assimilation forcée. Une poignée d’acteurs reproduit des gestes, des attitudes et des tranches de vies qui font partie du quotidien de dizaines de milliers de Nénetses. Anastasia Lapsui donne ainsi au peuple nénètse une voix qui porte bien au-delà de la péninsule de Yamal.

Sous les mêmes latitudes, les peuples indigènes d’Alaska ont été culturellement réduits au silence par la destruction de leur littérature et de leurs œuvres d’art, sans même que la communauté internationale n’en soit consciente. Même si pour l’instant les Nénètses constituent la minorité la plus nombreuse dans le Grand Nord russe, on compte de plus en plus de mariages entre Russes et Nénètses qui conduisent généralement à l'abandon de la langue et de la culture nénètses dès la génération suivante. Par ailleurs, le sol de la toundra étant extrêmement riche en énergies fossiles relativement peu exploitées, le renforcement de l'intérêt du gouvernement pour la région risque de porter atteinte à la liberté de mouvement des Nénètses: combien de temps pourront-ils encore planter leurs tchoums où bon leur semble ?

Photo introductive : Anastasia Lapsui, actrice dans son film Poudana, août 2009 © Joona Pettersson.

* Jean Ehret est journaliste, Gagarine Times, Genève.

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