D #34 : Edito

L'idée de ce dossier est partie d'une phrase, ou plutôt d'une " petite phrase " glissée aux journalistes dans les travées de la convention européenne par un homme de grande influence. Valéry Giscard d'Estaing l'affirma : l'adhésion de la Turquie à l'UE signifierait, ni plus ni moins, "la fin de l'Europe". Et pourquoi donc ? - demandèrent les journalistes.

Mais, parce que "la Turquie est certes un pays proche de l'Europe, mais ce n'est pas un pays européen". L'"ex" en fournit d'ailleurs la preuve la plus éclatante : "95% de la population turque vit hors d'Europe, et la capitale du pays est asiatique". Pas la moindre référence en revanche à l'appartenance religieuse des 80 millions de Turcs. Nos présidents sont bons diplomates, sachant dire les choses sans jamais les dire. Quoi qu'il en soit, nul n'aura été dupe. Le mahométan aura parfaitement compris qu'il était persona non grata, passé le Bosphore ou la Volga.

Cette sortie présidentielle, reconnaissons-le, nous laissa pantois. Que faire en effet de ces 12 millions d'hérétiques qui campent sur nos marches orientales ? Et comment traiter les 10 autres millions de musulmans qui peuvent déjà se prévaloir d'un passeport européen ? Faut-il les bouter hors d'Europe, ces vilains empêcheurs de prier en rond ?

La "grande peur" que suscite l'islam en occident ne laisse pas d'étonner. La faute nous en revient peut-être à nous, commentateurs. Depuis dix ans, l'islam est-européen est systématiquement associé à une litanie de drames et de tragédies. Regard-sur-l'Est n'a pas échappé à la règle, s'attardant sur les déboires des Boshniaks, des Kosovars et des Macédoniens albanophones (ou Albanais de Macédoine…), mais oubliant les autres - Turcs de Thrace, Pomaks des Rhodopes, Tsiganes islamisés, Albanais chrétiens ou musulmans répétant à l'envi que "la seule religion d'un Albanais, c'est l'albanité".

Regard sur l'Est a tenu à se pencher sur ces populations musulmanes trop souvent ignorées. De ce long voyage de Sofia à Novi Pazar, se dégage l'image d'un islam protéiforme par nature, davantage choisi que prescrit, bien éloigné des chimères colportées par les mauvais prophètes. Qu'on ne se méprenne pas toutefois, il ne s'agit pas de tomber ici dans un irénisme de bon aloi. Nathalie Clayer le répète à raison : il n'y a aucune raison à ce que l'islam soit tolérant et pacifique, parce qu'européen. Non, il peut servir d'appui, à l'instar d'autres croyances, aux pires obscurantismes. Il peut être contaminé par la peur insidieuse de l'autre, comme dans le Sandjak de Novi Pazar, pourtant dernier creuset du cosmopolitisme yougoslave. Il peut être ceci et son contraire. Islam syncrétique du Devoll albanais, islam alcoolisé des tavernes de Tirana ou Komothini.

L'islam européen est friable, malléable, multiple, sans cesse refaçonné par les stratégies de chaque individu. C'est d'ailleurs dans cette soumission au primat du moi qu'il affirme son européanité. Pour peu que l'on considère l'individualisme froid, amoral et dangereusement libérateur, comme substrat commun à nos sociétés.

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