Interview de Sergueï Loznitsa : « Un bref instant et l’on comprend tout »

Sergueï Loznitsa est un réalisateur ukrainien, né en 1964. Sa filmographie variée, composée aussi bien de documentaires que de fictions, a été récompensée à maintes reprises : Donbass a même été primé lors du Festival de Cannes en 2018. Son dernier film en date, Funérailles d'État (2019), dévoile des images d'archives inédites capturées dans les jours qui ont suivi le décès de Staline, en 1953.


Sergei LoznitsaRegard sur l'Est a rencontré Sergueï Loznitsa le 10 janvier 2020 à Paris, où il inaugurait le cycle de deux mois, dédié à sa filmographie par la Bibliothèque publique d'information (jusqu'au 8 mars).

En tant que réalisateur de documentaires comme de fictions, diriez-vous qu'il s'agit de genres différents ? Les outils utilisés pour réaliser un documentaire sont-ils les mêmes que ceux utilisés pour une fiction ?

Les documentaires et la fiction sont un même genre pour moi. Les prises de vues sont différentes mais la manière de faire reste la même, entre la structure, le développement, les enchaînements... Quand je fais une fiction, je travaille avec une équipe de 150 personnes et, quand je fais un documentaire, je travaille avec 5 à 10 personnes. Je pense que la réelle différence entre le documentaire et la fiction est éthique puisqu'il y a des choses que l'on ne peut pas montrer dans un documentaire, comme un suicide ou des scènes de tirs. Aussi, réaliser un documentaire revient à se mettre dans la peau d'un scientifique qui fait une expérience : des résultats inattendus peuvent survenir. En fait, on ne peut pas complètement le créer. Il y a un élément de surprise et c'est ce qu'il y a de plus beau dans la réalisation d'un documentaire. Pour le reste, c'est du pareil au même.

On dit souvent de votre documentaire Maïdan (2014) qu'il donne l'impression aux spectateurs de se trouver à Kiev, au milieu de la révolution et de la violence. Était-ce votre but ?

C'était bien un de mes objectifs. Je veux réaliser des films où les spectateurs font un avec l'écran, où ils sont au cœur du film et prennent part à l'action. Bien sûr, c'est une illusion mais c'est ce que je veux créer. Récemment, le cinéma s'est développé dans cette direction mais aussi les musées qui proposent des expositions interactives, parfois violentes. L'art moderne a pris cette direction, ce qui a effacé une frontière entre l'œuvre et le spectateur. Bien sûr, nous sommes protégés mais offrir ce genre d'expériences est aussi un risque : peut-être des éléments du film pourraient être considérés comme agressifs, selon certaines personnes. Dans le cinéma, il y a un style documentaire que j'essaie d'appliquer lorsque je réalise des fictions. Pour mon prochain film, je vais tenter d'utiliser des images d'archive que je vais mêler à mes propres images.

Avec votre dernier film, Funérailles d'État (2019), est-ce également votre objectif de faire voyager vos spectateurs dans le temps pour qu'ils aient l'impression d'être en URSS, juste après la mort de Staline ?

Bien sûr. Ce n'est pas intéressant d'avoir juste des connaissances sur cet événement. Qu'est-ce que de telles connaissances pourraient apporter ? Il faut faire ce voyage et le meilleur moyen de comprendre cette période est de la vivre, ce que le cinéma peut permettre de faire.

D'ailleurs, Funérailles d'État est un titre éminemment politique. Maïdan et votre film de fiction Donbass véhiculent des messages politiques. Finalement, tous vos films semblent être politiques, non ?

Oui, bien sûr. Ce sont d'abord des œuvres d'art. Ensuite, ce sont des films politiques car ils portent sur des thèmes et moments importants. Maïdan est une révolution qui est survenue après la chute de l'URSS avec une portée anticoloniale de lutte contre l'influence russe, prépondérante même dans une Ukraine indépendante. Je pense qu'il s'agit de la première révolution concrète survenue dans l'ensemble de ces territoires qui formaient, il y a 100 ans, l'empire russe. C'était une révolution avec des revendications sérieuses qui n'était pas portée par des personnes au pouvoir ni par un groupe de révolutionnaires ou terroristes, mais par des personnes qui voulaient modifier le paysage politique. On ne pourra savoir qu'à l'avenir si cette révolution aura porté ses fruits ou non, mais elle a eu lieu.

Donbass porte sur le rôle et la place des médias au sein de cette guerre étrange, déjà presque aussi longue que la Seconde Guerre mondiale. J'ai essayé d'y montrer la situation sur place et à quel point la zone est dangereuse.

D'autres films, comme Funérailles d'État, sont des films très politiques qui montrent ce qu'était le système soviétique et comment il était organisé. Ce film montre un rituel qui n'est pas seulement le rituel funéraire suivant le décès de Staline mais un rituel qui décrit les relations pouvant se tisser au sein de la société. Un bref instant, et l'on comprend tout. Les discours et textes datant de cette période nous semblent ridicules maintenant mais, à l'époque, ils étaient acceptés par une grande majorité. Il y a quelques mois, je parlais avec quelqu'un qui avait 16 ans en 1953. Alors qu'il est un très bon poète et qu'il ne soutenait pas le régime, il m'a avoué avoir pleuré toute la journée lors des commémorations. Incroyable, n'est-ce pas ? Son père était ministre de l’Éducation en République de Lituanie et c'était quelqu'un de très éduqué. Pouvez-vous imaginer une telle personne pleurer pour cela ?

Vous diriez que c'est absurde ?

Ce n'est pas absurde : c'est une sorte d'hystérie de masse dont personne n'est à l'abri. Je pense que, si l'on en décrit les mécanismes, alors nous pourrions en être protégés dans une certaine mesure ou, du moins, on ne pourrait plus nous tromper.

Funérailles d'Etat de S. Loznitsa

Funérailles d'État (Copyright : Atoms & Void).

Vous avez travaillé sur des images d'archive pour Funérailles d'État, ainsi que dans d'autres documentaires. Les autorisations étaient-elles difficiles à obtenir ?

Non, ça n'a pas été difficile. Le centre de Krasnogorsk (oblast de Moscou), qui est le plus grand centre d'archives cinématographiques datant de l'époque soviétique, est ouvert à tous. Le personnel m'a beaucoup aidé : nous avons même trouvé des boîtes dont ils ne soupçonnaient pas l'existence.

Y a-t-il un film que vous avez préféré réaliser plus que les autres ?

Non. Si je fais des films, c'est parce que les sujets abordés m'intéressent. De plus, pour moi, le meilleur film est toujours le dernier que j'ai fait. Ensuite, le film suivant devient mon film préféré. Il n'y a jamais rien que je veuille changer dans mes films puisque, même quand je trouve des erreurs, c'est toujours intéressant de les étudier. J'essaie aussi de réaliser un maximum de films. En ce moment, j'ai cinq projets en cours dont deux pour lesquels la majeure partie du travail est faite puisqu'il ne reste plus qu'à les éditer et les diffuser. Mon seul obstacle est l'argent ; dès que je trouve un financement, le processus commence. Pour Funérailles d'État, nous avons fait un emprunt. En effet, quand j'ai découvert ces images, je me suis immédiatement dit qu'il fallait en faire un film. Après les funérailles de Staline, toutes les images de cette période ont été interdites jusqu'à la fin des années 1980. Mais j'ai été surpris en découvrant les images que j'ai réutilisées pour mon film. En 1953, quatre réalisateurs renommés ont fait un film de propagande au style soviétique dont les images ont été interdites par le pouvoir. À part les personnes qui ont travaillé sur ce film de 1953, personne ne sait qu'il existe. Pouvez-vous imaginer à quel point ce serait important pour des personnes de l'aire post-soviétique de voir ces images ? Les images de Staline étaient interdites. Je me souviens de chauffeurs en Géorgie, dans les années 1970-1980, qui collaient des portraits de Staline sur leur pare-brise. Mais cela restait quelque chose de très inhabituel. Tout ce qui était lié à Staline était, d'une certaine façon, tabou ; il y avait un culte et c'était malsain.

Regard sur l'Est va publier bientôt un dossier thématique sur la politique et la symbolique des ponts. Vous avez également travaillé sur les ponts pour le film Les ponts de Sarajevo. S'il s'était intitulé Les ponts d'Europe de l'Est, sur quoi auriez-vous travaillé ?

J'aurais montré que les ponts sont un symbole d'union entre des territoires séparés, que ce soit par une rivière ou par autre chose.

Y a-t-il un pont spécifique sur lequel vous auriez travaillé pour montrer cela ?

Non, je me serais concentré sur le volet symbolique uniquement. J'aurais montré la frontière qui peut exister entre différentes mentalités. Je pense que cette frontière existe par exemple entre l'Allemagne et la Pologne. D'un côté de cette frontière, les personnes peuvent se comprendre sans parler et elles partagent dans une certaine mesure des concepts qui sont complètement différents des concepts occidentaux. Mais c'est très compliqué de construire un pont qui peut unir quand il existe de telles différences. Actuellement, le principal problème en Europe est l'existence de cette ligne et la confrontation entre l'Ouest et l'Est. Il faut dire honnêtement que cette confrontation découle de l'existence de différentes visions de l'univers. Tout d'abord, il y a des symboles qui existent à l'Ouest mais pas à l'Est. Aussi, la notion de propriété diffère. Troisièmement, il y a la notion de personnalité : on peut voir les personnes comme des êtres indépendants ou comme des outils. Ces trois éléments définissent nos vies et le simple fait d'en avoir différentes conceptions fait qu'il existe différents univers. En ce moment, en Ukraine, il y a un acte de lutte pour avoir la possibilité de créer un mode de vie différent de ce qui a pu exister dans l'empire russe et en URSS. J'ai peut-être tort, mais j'ai l'impression que les pays européens voient cette longue guerre en Ukraine comme une maladie lointaine. Elle n'est pas loin. Au contraire, elle est très proche. Si jamais l'Ukraine ne peut plus faire face, alors le pays suivant sera bien plus près de la frontière avec l'Ouest. Je suis certain que les politiciens européens comprennent cela mais peut-être ne peuvent-ils pas le dire librement. Je ne suis pas un diplomate, donc je peux le dire. Je peux aussi dire que la tâche, désormais, est de changer les mentalités. Mais comment le faire sans violence ? Ici, l'éducation est primordiale.

Juste une dernière question. Récemment, le réalisateur roumain Corneliu Porumboiu a dit lors d'un passage sur France Culture : « L'absurde, c'est propre au Roumain. » Sans être culturaliste, qu'est-ce qui serait « propre à l'Ukrainien », selon vous ?

Les Ukrainiens vont toujours s'en tenir à leur position, peu importe les événements autour d'eux. Ils sont упрямые (têtus) et on ne peut rien y faire.

 

* Juliana Barazer est étudiante en Master 1 Relations internationales (spécialité japonais) à l'Inalco (Paris).

Interview in English

 

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