Israël en Russe

Depuis le début des années 1990, une nouvelle langue a fait irruption en Israël: le russe. Portée par plus d’un million de russophones, cette langue a investi les sphères médiatiques, culturelles et politiques. Jamais une vague d’immigration n’avait porté une telle empreinte sur la société israélienne. 


Janvier 2009. A Sderot, une vieille dame au visage buriné est assise devant un abri collectif, construit contre les tirs de rockets en provenance de Gaza. Elle hèle les passants à la recherche de quelqu’un qui parle russe. Elle ne parle pas hébreu et veut savoir si la guerre se termine. Un peu plus loin, dans la ville d’Ashqelon, une série de pancartes rappellent que la campagne électorale se poursuit. Le Likoud, parti de droite mené par Benyamin Netanyahou et le parti centriste Kadima interpellent les électeurs en russe. Le sud d’Israël a, en effet, vu de nombreux migrants russophones venir s’installer dans les années 1990, suite à l’effondrement de l’URSS. Un nouvel alphabet, le cyrillique, s’inscrit alors dans le paysage israélien auprès de l’hébreu, de l’arabe et de l’alphabet latin. Il symbolise une vague d’immigration sans précédent en Israël: en une décennie, plus d’un million de personnes affluent de l’ensemble de l’espace post-soviétique, d’Ukraine, de Russie, de Moldavie, d’Ouzbékistan, du Caucase… Les Israéliens ne font pas la distinction entre toutes ces différentes communautés. Ils les appellent indifféremment «les Russes». Ces derniers sont devenus la plus grande communauté juive du pays.

Une petite «Russie»

«Ces immigrants connaissaient très peu la culture et la tradition juive» explique la sociologue Marina Niznik. «Ils sont arrivés avec une grande estime de leur langue et de leur culture. Très vite, ils ont créé leur propre réseau culturel». Des librairies, des théâtres, des magasins et des discothèques russes fleurissent partout, au grand étonnement de la société israélienne, peu habituée à voir une communauté d’immigrants afficher ainsi leur culture d’origine. Une cinquantaine de journaux naissent. L’édition du week-end de Vesti («les nouvelles» en russe) constitue le troisième tirage en Israël. Dans les mini-bus collectifs, il n’est pas rare d’entendre Reka, cette radio publique israélienne destinée aux immigrants, qui émet essentiellement en russe. Ces médias ont grandement contribué à l’intégration des nouveaux arrivés dans la société israélienne. Conscient de ce nouveau marché potentiel, les publicitaires se mettent également à communiquer en russe. En 2002 est lancé «Israël plus», une chaîne de télévision privée israélienne destinée au public russophone. Les nouveaux supermarchés «Tiv Tam» importent leurs habitudes alimentaires peu casher, étalant salamis et autres victuailles au porc… Dans certains quartiers à forte concentration d’immigrants, on peut même se passer de parler l’hébreu! De quoi surprendre dans un État qui a investi depuis sa création l’hébreu d’une force idéologique et symbolique importante. Pour Denis Charbit, professeur de sciences politiques à l’Open University de Tel Aviv, «l’hébreu est aujourd’hui assuré de son hégémonie. La question de la langue est importante pour le sionisme, mais elle est déjà acquise. Cette désidéologisation contribue à ce que l’on soit plus tolérant vis-à-vis de toute inscription, affiche ou spot publicitaire dans une autre langue que l’hébreu».

Une révolution scolaire

Les Russes ont également créé des réseaux éducatifs parallèles. De nombreux parents sont déçus par la qualité de l’enseignement scolaire israélien, surtout en sciences. Beaucoup de professeurs russes sont au chômage et souhaitent continuer à exercer leur métier. Impossible néanmoins de créer leurs écoles. «Avant les Russes, il était considéré légitime que les Arabes aient leurs écoles, et les Juifs, les leurs» explique Marina Niznik. «Lorsque les Russes sont arrivés, les autorités ont considéré qu’ils n’avaient pas le droit d’ouvrir leur propres écoles car il s’agit d’une minorité linguistique et non nationale, contrairement aux Arabes». La communauté s’organise alors habilement pour préserver leur langue et assurer un enseignement de qualité.

Des cours extrascolaires se mettent en place, dans lesquels on retrouve toute la tradition éducative et culturelle russes: les sciences, les échecs, la musique et la danse. Les professeurs y appliquent leur propre système pédagogique. Si l’enseignement se fait à ses débuts en russe, au fur et à mesure des années, il s’effectue en hébreu. Un des réseaux les plus importants s’appelle Moffet (l’acronyme en hébreu pour les mathématiques, la physique et la culture). Initialement créés dans une école à Tel Aviv, ces cours extrascolaires ont depuis été intégrés dans d’autres écoles en tant que classes d’excellence. Les vertus pédagogiques russes sont même dispensées dès le plus jeune âge. Des écoles maternelles accueillent ainsi des enfants de deux-trois ans et les exposent aux arts et à un enseignement trilingue (anglais, hébreu et russe). «C’est faux de dire qu’il s’agit d’une éducation ethnique, tout comme il est faux de dire que les Russes ont créé un ghetto avec leur propre éducation, leurs propres partis politiques, leurs activités culturelles» fustige Tamar Horowitz, spécialiste de la communauté et du réseau éducatif russes. «En fait, c’est la première fois que les Israéliens doivent accepter un groupe qui veut faire les choses à sa façon et qui cherche à influencer le système».

La communauté russe a en effet bouleversé le système éducatif israélien, non seulement par l’intégration de sa méthode pédagogique et de ses valeurs, mais également au niveau de sa politique linguistique. «Nous n’avons pas de Constitution en Israël et donc pas de langues officielles déclarées, même si on considère l’hébreu et l’arabe comme les langues officielles. En fait, il n’y avait aucune politique linguistique écrite en Israël, aucune logique» raconte Marina Niznik. «Mais la détermination chez les Russes de préserver leur langue et leur culture était très forte. Et dans un pays de 7 millions d’individus, vous ne pouvez pas ignorer la volonté de 1,5 millions d'entre eux!». Sous la pression de cette communauté et de ses représentants à la Knesset (l’Assemblée d’Israël), le ministère de l’Education introduit le russe comme matière scolaire en 1992. En 1996, un document intitulé «La Nouvelle Politique linguistique» vient consacrer le droit de chaque communauté à se voir enseigner sa langue… Grâce à l’impulsion des Russes, le multilinguisme israélien est ainsi reconnu officiellement.

Une communauté courtisée par les politiques

Le russe est devenu en une décennie la troisième langue maternelle en Israël. Et très rapidement, les partis politiques s’y sont convertis. D’élection en élection, ils diffusent leurs messages politiques en russe et intègrent dans leurs listes des membres de la communauté. Pour Ze’ev Khanin, travaillant au Département d’Etudes Politiques de l’Université Bar-Ilan, l’utilisation du russe est essentiellement instrumentale: «Il s’agit de communiquer le mieux possible auprès des immigrants âgés, qui ont plus tendance à voter que les jeunes. Il n’y a pas de différence substantielle dans les messages politiques, si ce n’est l’utilisation d’allusions et de références à la littérature russe classique, aux vieux films et anciennes figures de l’Union soviétique». Il raconte avec amusement comment aux dernières élections législatives, Ehud Barak, à la tête du parti travailliste, a repris dans un russe bancal la funeste phrase de Vladimir Poutine «d’aller poursuivre les terroristes jusque dans les chiottes».

Pour le politologue Denis Charbit: «c’est la règle du jeu, chaque parti se sent obligé d’avoir un représentant de cette grande communauté pour ratisser large. Mais en même temps, ça ne trompe personne, le vrai, l’authentique, c’est Avigdor Lieberman». D’origine moldave, Avigdor Lieberman, aujourd’hui pressenti comme futur Ministre des Affaires Etrangères israélien, est à la tête du parti d’extrême droite Yisrael Beiteinu[1]. Selon Denis Charbit, au moins 60% des Russes auraient voté pour lui aux dernières législatives. «Lieberman correspond bien à l’ambivalence de la communauté russe, il leur ressemble» analyse-t-il. «En un mot, on est russe, on n’est plus à l’ère sioniste où l’on doit se débarrasser de notre identité d’origine. Mais en même temps, on est intégré, on a trouvé notre place -on est Israéliens de fait». A. Lieberman a d’ailleurs toujours déclaré que son parti n’était pas à vocation communautariste mais nationale. Par exemple, aux dernières élections, parmi les têtes de liste, il a intégré des candidats non russophones. Mais sa base électorale principale demeure russe. «Le vote en Israël est plus sociologique qu’idéologique. Et les Russes votent pour Lieberman par affinité culturelle» résume Denis Charbit.

Une jeunesse en voie d’assimilation

Si le russe est aujourd’hui vivace en Israël, les spécialistes misent néanmoins sur sa marginalisation progressive d’ici quelques décennies. Ce ne serait qu’une affaire de génération. Une simple histoire d’assimilation d’une vague d’immigration, même massive. Déjà, les enfants arrivés en bas âge parlent un russe médiocre, souvent mélangé à de l’hébreu. Une récente étude a ainsi montré que sur la tranche d’âge des 18-24 ans, 14% d’entre eux lisent la presse russe, 35%, celle en hébreu. «Les Juifs Russes s’assimilent très vite. Si cette assimilation est douloureuse pour la première génération, elle ne l’est plus pour la deuxième» estime Marina Niznik. Elle pense que, sans effort de la part du gouvernement, il sera difficile de maintenir la langue russe. «Cela ne veut pas dire que l’identité culturelle va disparaître. Simplement, elle va se reformuler autrement que par la langue» tempère Denis Charbit. «Même si la pression idéologique a diminué, qu’on a le droit d’être juif israélien et de conserver une identité d’origine, celle-ci sera toujours secondaire et subordonnée. Qu’on le veuille ou non, et en dépit de ce que l’on dit, la volonté de la Nation reste inclusive». Quel héritage restera-t-il donc à terme? Le porc? Les dramaturges russes au théâtre? La pédagogie et les valeurs scolaires russes? Yisrael Beiteinu? Leur fort côté laïc, hérité de l’URSS? Il est encore trop tôt pour le dire.

(1) Yisrael Beiteinu a été créé en 1999 et a vu depuis son influence grandir d’élections en élections. Aux dernières législatives début 2009, le parti a emporté 15 sièges, devenant par là même la troisième force politique du pays.

Photo : Hadrien Daudet.

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