Kulturkampf à Kaliningrad: le patrimoine germanique dans la construction identitaire d’une région russe

Le pouvoir russe construit une identité régionale nouvelle à Kaliningrad, en assimilant ou rejetant certains aspects du patrimoine étranger de Königsberg. Cette politique répond à des impératifs géopolitiques qui dépassent le périmètre du territoire sur lequel elle s’impose.


La Perspective de Moscou à Kaliningrad Les enjeux mémoriels à Kaliningrad sont au cœur des questions géopolitiques liées à la région : depuis les élargissements de l’Union européenne et de l’OTAN en 2004, le pouvoir russe n’a de cesse de réaffirmer l’appartenance de ce territoire à la Russie, et la souveraineté russe sur l’ancienne capitale de la Prusse orientale y est constamment rappelée. Outre l’héritage architectural omniprésent, un autre héritage, intellectuel, subsiste : né et mort à Königsberg, le philosophe Emmanuel Kant est une figure controversée à Kaliningrad, à la fois cible des attaques des nationalistes et figure centrale des projets de paradiplomatie culturelle du pouvoir russe.

Entre rejet et valorisation, la gestion paradoxale du patrimoine culturel germanique par les autorités traduit la volonté de l’État de refondre l’identité régionale. Le pouvoir russe mène ainsi un double jeu, finançant des médias nationalistes qui rejettent la mémoire allemande tout en exploitant la rente culturelle de ce même patrimoine. Cette tentative de construire une identité régionale par le haut révèle la volonté de contrôler une région éloignée par son histoire et sa géographie, et sur laquelle est projeté le fantasme d’un séparatisme latent. Ce régionalisme, qui a pour vocation de renforcer le sentiment d’appartenance nationale à la Russie, s’avère finalement unique. 

Souveraineté nationale contre mémoire régionale

À Kaliningrad, le discours nationaliste est centré sur la « germanisation », vue comme une menace à la souveraineté russe sur ce territoire, exercée par l’État allemand et ses avatars. Ce risque est évoqué à partir de 2004, année de la double adhésion aux instances euro-atlantiques de la Pologne et de la Lituanie voisines. Un discours germanophobe se répand à partir de 2005, en réaction notamment à deux initiatives citoyennes demandant un retour au nom d’origine de la ville et le changement de celui de l’Université d’État de Kaliningrad, qui aurait été rebaptisée Université fédérale baltique Emmanuel Kant. L’association de la « germanisation » à la russophobie a été théorisée par des intellectuels tels que Vladimir Choulguine, professeur d’histoire à l’université de Kaliningrad : « La publicité ou l'assimilation de l'esprit d'une nationalité étrangère en tant qu'élimination volontaire ou imposée du caractère russe parmi les citoyens de Russie est un phénomène russophobe non naturel. »(1) Des médias relayant le discours de la menace de la « germanisation » émergent à partir de 2004. Les cibles des auteurs nationalistes sont les avatars de l’influence allemande – parmi lesquels la Maison russo-allemande, Centre culturel attaché au consulat allemand de Kaliningrad, et le philosophe Emmanuel Kant.

D’un discours marginal, le thème de la « germanisation » s’est étendu à un nombre croissant de médias – dont certaines franchises de chaînes nationales comme Vesti – financés en grande partie par l’État russe via les allocations du budget anti-corruption. Ces médias sont un relai du pouvoir, qui soutient le discours contre la « germanisation ». Par ailleurs, les ressources politiques et administratives de ces médias nationalistes qui ont émergé en 2005 ont fortement augmenté entre 2014 et 2016, de manière à en faire des vecteurs de première importance dans l’enclave : le site Exklav.ru a par exemple reçu 379 000 roubles (5 300 euros) du budget d’allocation anti-corruption en 2017.

La croissance de l’influence de ce discours nationaliste a conduit à la reconfiguration des rapports de force au sein de la diplomatie régionale à l’occasion de l’attaque menée par les médias régionaux contre la Maison russo-allemande, accusée de financer l’idéologie nazie à Kaliningrad. Une enquête de la chaîne Vesti réalisée en 2016 a montré qu’entre 2012 et 2014, le Centre avait reçu 30 millions de roubles (421 600 euros) de l’Agence allemande de coopération internationale pour organiser des événements culturels : selon le ministère kaliningradois de la Justice, certains de ces projets « pourraient servir à promouvoir l’idéologie nazie »(2).

La figure de Kant, elle, est la cible des nationalistes germanophobes depuis 2005 et le changement de nom de l’université. En novembre 2018, quand le nom de Kant a été proposé pour rebaptiser l’aéroport dans le cadre d’un plébiscite national, une campagne énergique a été menée contre le philosophe, donnant lieu à la profanation de la statue à son effigie, de la cathédrale qui abrite sa tombe et d’une plaque commémorative installée à l’emplacement de sa demeure. Près de ces dégradations, on pouvait lire : « Le nom de l’Allemand Kant ne salira pas notre aéroport. » Ces actes ont été soutenus publiquement par des acteurs majeurs de la vie politique de Kaliningrad, parmi lesquels le vice-amiral Igor Moukhametchine, chef d’État-major de la Flotte de la mer Baltique.

La plus récente attaque contre la mémoire de Kant s’est produite en février 2019, lorsque la pièce de théâtre Kantgrad a été montée à Kaliningrad : elle a suscité la réaction du site nationaliste Exklav.ru, qui a publié une série d’articles faisant état du « parcours homosexuel » du metteur en scène. Le directeur du journal a usé de son influence pour faire interdire la pièce : le jour de la première représentation à Kaliningrad, la salle dans laquelle elle devait se jouer a refusé in extremis d’accueillir le spectacle. La pièce a toutefois pu être donnée dans une salle publique, avec le soutien du gouverneur de l’oblast, Anton Alikhanov. 

La construction d’une identité régionale par le haut

La construction de l’identité régionale de Kaliningrad par l’exploitation de son patrimoine est commandée par un impératif d’assimilation totale. Le patrimoine étranger de Kaliningrad, à la fois physique (l’architecture) et intellectuel (Kant), est ainsi intégralement russisé.

L’exploitation de la « rente Kant » à Kaliningrad n’est pas optimisée à ce jour, puisque seul un musée de petite taille, situé dans la Cathédrale, lui est dédié. C’est une rente de monopole de localisation(3), fondée sur l’exploitation d’une ressource locale contrôlée par les acteurs politiques possédant un caractère unique, duquel découle cette qualité de monopole. Bien que l’attractivité touristique potentielle de Kant soit moindre que celle qu’a engendrée la tenue de la Coupe du monde 2018 à Kaliningrad, il n’en reste pas moins que le prestige qui en résulte justifie la mise en place de projets d’envergure, tels que le Jubilée des 300 ans de Kant en 2024.

Le projet muséographique autour de Kant marque la volonté de Kaliningrad de faire centre, dans une rivalité intellectuelle avec l’Allemagne. La figure de Kant est à la base de la coopération internationale : elle sert d’interface médiatrice paradiplomatique culturelle, sous les auspices de la pensée du philosophe(4) qui consacre Kaliningrad comme centre des relations internationales.

Quant à la mémoire architecturale de Kaliningrad, elle est utilisée dans les projets du pouvoir en tant que puissant mobilisateur collectif qui fait appel à un ensemble de repères symboliques. Le pouvoir russe cherche à réaffirmer un projet national commun et investit les identités régionales particulières. La mise en valeur de l’identité germanique de Kaliningrad apparaît ainsi comme un outil pour contrôler cette identité, source supposée de menace séparatiste, et pour mieux l’articuler à un projet d’envergure nationale. Les projets du pouvoir épuisent toute la diversité des aspects de la région : futur centre intellectuel de la philosophie kantienne, centre sportif lors de la dernière Coupe du monde de football, centre muséographique et océanographique… Ces aménités sont destinées tant aux Russes qu’aux Européens dans une démarche d’ouverture touristique et culturelle qui contredit, avec un succès relatif, la représentation de cette région comme avant-poste militaire de la Flotte russe de la Baltique.

La mémoire architecturale de l’ancienne Königsberg a de fait été transformée en capital symbolique collectif dans lequel le pouvoir veut inscrire l’identité de la ville. C’est un processus de construction de l’iconographie territoriale qui fait exister dans l’espace urbain un patrimoine longtemps rejeté et reconstruit dans un vaste projet postmoderne.

À la suite de la construction du stade Baltic Arena pour la Coupe du monde 2018, un projet de transformation de l’apparence du centre-ville a été mené afin d’accueillir les supporters : l’habillage des façades des immeubles soviétiques avait pour objectif de donner l’apparence romantique d’un centre ancien balte. Ces façades font appel à un imaginaire collectif : les colombages, les pignons à volutes ou à gradins munis d’œils-de-bœuf, sur des murs colorés… composent le paysage d’une ville hanséatique. L’alliance des styles et l’orientation mercantile de la démarche architecturale, qui sort du normatif pour affirmer l’entrée de la Russie dans l’ère du relativisme avec la liaison de l’identité locale à l’identité mondiale, sont les principales caractéristiques du postmodernisme kaliningradois.

La rémanence de l’identité germanique à Kaliningrad, par la mobilisation de ce capital symbolique collectif et de la figure de Kant, permet de ressusciter un passé local étranger aux habitants de ce territoire. La construction de cette identité régionale se fait dans un mouvement top-down et non bottom-up : le pouvoir impose à l’esthétisme de Kaliningrad ce témoignage permanent de la recherche de l’histoire locale et du patrimoine dans un territoire qui en est dépourvu. Il s’agit de définir ce qui est kaliningradois et ce qui ne l’est pas en imposant une identité locale mythifiée, conforme au roman national russe. Rien d’étonnant in fine : la construction des identités régionales russes est une politique propre aux principes du fédéralisme poutinien, qui fait exister l’oxymore du régionalisme national.

Notes :

(1) Vladimir Choulguine, « Plakalchtchiki po Kionigsbergou » (« Les pleureuses à Königsberg »), Eksklav.ru, 27 novembre 2013.

(2) « Kaliningradskiï soud priznal inostrannym agentom NKO nemetsko-rousskiï dom » (« Le tribunal de Kaliningrad a déclaré la Maison russo-allemande agent étranger »), New Kaliningrad, 27 avril 2016.

(3) David Harvey, Géographie de la domination. Capitalisme et production de l’espace, Ed. Amsterdam, Amsterdam, 2018, 118 p.

(4) Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle - Esquisse philosophique (1795), Ed. Vrin, Paris, 1999, 144 p.

 

Vignette : La Perspective de Moscou à Kaliningrad (photo de l’auteur, février 2019).

* Arnaud Muller est étudiant de Master 2 à l’Institut Français de Géopolitique (IFG).

 

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