Roumanie : la forêt dans l’imaginaire populaire

Le peuple roumain est un peuple des forêts. Cœur de la nature, la forêt qui a assuré sa survie en le protégeant des conquérants est intimement liée à son être. La forêt salvatrice est souvent représentée dans la littérature et l’art populaire et classique roumains, ses arbres et ses personnages ayant des traits magiques.


Colchiques à Poiana BrasovLa surprenante longévité des traditions relatives à la forêt peut s’expliquer par l'isolement des communautés rurales. Le cadre sylvestre se prête bien aux rencontres avec des personnages surnaturels et est associé à la fois à la joie de la vie et aux dangers ou à la mort. Placée par les contes entre le monde d’ici-bas et l’au-delà, la forêt est autant espace des guerres entre les forces du bien et du mal que demeure des héros et de créatures aux pouvoirs miraculeux. Ses ténèbres incarnent la zone de l’inconscient que l’homme pénètre en hésitant, pour un voyage initiatique. Tout en symbolisant l’espace sauvage, la forêt offre toujours une solution, un sentier.

Autrefois, la relation avec la forêt était réglée par des croyances populaires strictes. Les activités (traverser la forêt, couper du bois, cueillir des herbes et des fruits) étaient permises à des moments précis, les heures dangereuses étant soigneusement évitées. De nos jours, la forêt demeure un thème fondamental du folklore roumain. Ainsi, les références aux forêts sempervirentes sont omniprésentes dans la musique traditionnelle, objet d’un engouement confirmé, tandis que les représentations mythiques liées à la forêt restent présentes dans les croyances populaires.

Un univers peuplé de créatures fabuleuses

Patronne de tout ce qui naît, pousse et vit dans les forêts des Carpates, la Mère de la Forêt est associée à la laideur et à la méchanceté, malgré des traits originels positifs. Si jadis elle punissait les voleurs et aidait les pauvres, elle est devenue la patronne des mauvais esprits et l’ennemie des héros positifs. Bendis, déesse dace de la Forêt et de la Lune, lui avait en effet confié le soin de défendre la forêt et les animaux contre les méfaits de l’homme, et les hommes respectueux de la forêt contre les divers dangers. Mais la Mère s’est mise à haïr les hommes sans discernement, finissant par tuer toute personne qui traversait la forêt. Pour la punir, Bendis a ranimé une de ses victimes et obligé la Mère à épouser celui qui allait devenir le Père de la Forêt.
La Mère souffre du mal que lui infligent les hommes en abattant ses enfants, les arbres. Elle gronde ceux-ci s’ils poussent de travers et les menace de se faire abattre ou foudroyer. Elle est parfois tentée de les remplacer par des enfants des villageois, ce qui pousse les femmes, avant de partir travailler aux champs, à dessiner une forme de croix avec des ciseaux ou des balais. Par coquetterie, il lui arrive aussi de demander aux villageois un peigne et du beurre pour se faire de beaux cheveux. Il est alors formellement interdit de lui faire une réponse de plus de trois mots, sous peine de perdre sa voix à jamais.
Souvent recouverte d’écorces, elle peut se métamorphoser en animal (génisse, vache…) ou changer de taille. Elle aime punir les bûcherons qui transgressent les règles de la forêt mais aussi ceux qui, en sifflant ou chantant, réveillent ses enfants. Pour se prémunir de ses sortilèges, mieux vaut se signer, être armé ou accompagné de chiens.

Son époux, le Père de la Forêt, doté par Bendis de la mission initiale de la Mère, est le protecteur des forêts et le patron des êtres magiques. Il protège les hommes mais peut être cruel avec ceux qui menacent la forêt ou les animaux qu’elle abrite. Il s’est vu confier la charge de tous les animaux magiques et est le porte-parole des dieux auprès des magiciens. De Derzelas –dieu dace de la vitalité–, il tient une lance magique qui le rend presque invulnérable. Lorsqu’elles touchent sa victime, ses flèches se transforment en lierre et figent la victime.

Être surnaturel moins connu que sa mère, la Fille de la Forêt intervient dans les rites initiatiques propres aux cultures pastorales des régions habitées par les descendants des Valaques (Roumanie, Grèce et Albanie). D’apparence charmeuse, elle vainc la prudence des jeunes hommes, se montrant volontiers jalouse, avant de les effrayer, voire de les tuer et de dévorer leur cœur. La rencontrer équivaut à une épreuve de maturité pour les jeunes hommes qui découvrent l’amour mais aussi la «science» (le berger doit savoir s’orienter dans la nature). Le folklore roumain conserve des superstitions liées à la Fille, comme l’interdiction de siffler et de chanter la nuit dans la forêt ou encore de s’endormir près du feu[1].

Sœur de la Mère, Joimăriţa a pour mission de s’assurer du respect des obligations quotidiennes liées aux travaux domestiques. Elle punit les jeunes filles oisives coupables de ne pas avoir tissé le chanvre ou d’avoir oublié de nettoyer maison, vêtements et cour avant Pâques. Son nom est tiré du Jeudi Saint, «Joia Mare», le dernier du Carême des Pâques orthodoxes. Elle partage la laideur de sa sœur mais ses punitions visent surtout les doigts de la victime qui, de toute façon, ne sait pas s’en servir! Pour se protéger d’elle, les villageois doivent fermer soigneusement leurs portes enduites d’ail, ce qui ne l’empêche pas de venir et de demander «As-tu tissé? Sinon, tes doigts seront broyés!»

Vénération des arbres

Deux coutumes illustrent bien la spiritualité attribuée aux arbres: autrefois, les bergers se signaient et demandaient pardon à l’arbre qu’ils devaient abattre. Plus surprenant, après avoir creusé une croix dans l’écorce d’un sapin, ils lui confessaient leurs péchés. Si, un an après, l’arbre desséchait, c’était signe qu’ils n’étaient pas pardonnés.

Le sapin, le chêne et le hêtre sont considérés comme magiques et accompagnent les Roumains dans les étapes importantes de leur vie. Les branches de hêtre protégeant des démons, dans des villages de la région d’Olténie les cercueils sont exclusivement faits de ce bois. Le dernier roi dace, Décébale, s’est suicidé sous un chêne. En Transylvanie, à Pâques, avant de dire «Christ est ressuscité», les bergers remplacent encore le pain et le vin par des bourgeons de sapin ou de hêtre…

Tous les ans, on fête la journée de la déité végétale, à des dates et sous des appellations différentes selon les régions: les maisons sont décorées de branches vertes, substitut du dieu végétal, et on place au milieu des villages ou sur une colline un pilier ayant à son sommet des branches vertes ou un arbre décoré dans sa partie supérieure de couronnes de fleurs et d’épis de blé.

En Olténie, le rituel de la mort et de la renaissance annuelle de la divinité végétale se déroule durant la nuit du 25 au 26 octobre, le rite païen d’origine se mêlant à la fête orthodoxe de Saint Dumitru. Le village se rassemble autour d'un immense bûcher funéraire, où trône le tronc d’un sapin ou d’un hêtre, censé représenter le corps du dieu du Feu Sâmedru. Pendant que le bois se consume, on mange, on boit et on danse. Lorsque le bûcher s’effondre, le dieu mort renaît et la direction prise par le tronc dans sa chute indique qui va se marier dans l’année. À la fin de la cérémonie, on repart avec des charbons allumés qui seront ensuite utilisés pour fertiliser jardins et vergers.

Certaines coutumes ont trait aux moments-clé de la vie des hommes, comme la naissance (on présente le nouveau-né au sapin comme à un prêtre, on plante un sapin en honneur de l’enfant) ou le mariage (surtout en Transylvanie, Valachie et Olténie). Le sapin de noces est décoré de guirlandes de papier, rubans de laine colorée et clochettes. Les jeunes qui parviennent à descendre la brioche placée au sommet de l’arbre reçoivent une bouteille de tuica, l’eau de vie locale[2]. Pendant la fête, le bradar (celui qui s’occupe du sapin) danse avec lui, tandis qu’un jeune couple jette aux noceurs de l’eau et du blé, symboles de prospérité.

Lors des rites funéraires, des branches de sapin accompagnent la dépouille des morts qui n'ont pas été mariés. Quelques jeunes hommes vont chercher un arbre dans la forêt, tandis que les femmes chantent La Chanson du Sapin. Le sapin est honoré également avant Noël, les chants traditionnels le présentant comme le plus bel arbre. La tradition de décorer l’arbre de Noël est récente mais, en Valachie, une vieille coutume veut que les jeunes hommes aillent souhaiter le Nouvel an de maison en maison, sur un char décoré d’un sapin agrémenté de fleurs, rubans et clochettes.


(photographie: Linda Ciuche) D’après une légende, l’empereur des Fleurs avait une fille cadette prénommée Brândusa (prénom dace très courant en Roumanie qui signifie courage et puissance). Au lendemain des noces de la jeune femme, un zmeu (créature maléfique du folklore balkanique) enleva son époux et ravit par la même occasion le royaume de son père. Plutôt que de laisser ce dernier lancer son armée contre le zmeu, Brândusa préféra provoquer le traitre en duel. Après sept jours et sept nuits, elle sortit vainqueur du combat. Le colchique (brândusa des padure), qu’on trouve à l’orée des forêts, est une fleur mythique en Roumanie.

Des animaux magiques

Après la Mère et la Fille de la Forêt, les représentations mythiques les plus connues dans le Calendrier populaire sont l'ours et le loup.

L’ours était un animal sacré pour les Daces –le nom de leur dieu suprême, Zalmoxis, signifierait «peau d’ours». Fort, sage mais violent et imprévisible, l’ours était pour l’ensemble des Thraces l’animal sur le dos duquel prenaient appui les piliers de la Terre.
Appelé aussi Père ou Père Martin, l'ours est un dieu important des Carpates, vénéré et craint. Dans certaines régions, on fête aussi l’ours lors des Martins d'hiver (patron des ours, 1er-3 février), quand l'ourse met bas, lors de la Journée de l'ours (2 février) et de la Semaine de l'ours (avant Pâques). Durant cette semaine, les paysans accueillaient les ursari (meneurs d’ours venus souhaiter bonne santé, chance et abondance) et se laissaient fouler le dos par l’animal (La Foulée de l'Ours), pour éviter tout mal pendant une année. Décrite par la photographe Lee Miller lors de sa visite en Roumanie après la Seconde Guerre mondiale, la Foulée a peu à peu disparu suite à l’interdiction du déplacement des ours par les autorités roumaines.
L’animal jouit d’une image positive: il influence les Ursitoare (fées du Destin) lors de la naissance de l'enfant et, si l’on enduit ce dernier de graisse d’ours, le petit sera fort et sain.
Tous les ans, avant Noël, les coutumes honorant l’ours sont ravivées. Des groupes d’hommes recouverts de vraies peaux d’ours se rendent dans les villes pour danser et chanter au son des tambours sous les fenêtres des immeubles. Les Roumains se délectent de ce spectacle de rue et jettent de l’argent aux artistes.
Selon certaines légendes, dans des temps immémoriaux, l’ours était un homme, meunier ou berger. Métamorphosé en ours, il aurait conservé intacts ses sentiments humains (il peut aimer et enlever une femme pour l’emmener dans sa tanière) mais il a oublié comment allumer un feu.

Animal-totem des Daces, le loup est, selon M.Eliade, derrière l’étymologie même du nom de ce peuple (daos signifiant loup en phrygien, langue thrace tout comme le dace). La vénération des Daces pour les loups était telle que leur célèbre étendard de lutte représente un animal à tête de loup, animal symbolisant l’intelligence, la justice et l’indépendance. Les fêtes consacrées au loup sont toujours nocturnes car il est associé à l'hiver, aux ténèbres et au froid.
Près des anciennes cités daces des montagnes d'Orastie, le premier allaitement de l'enfant se faisait encore il y a quelques décennies à l’aide d’un dispositif créé à partir de la mâchoire et de la peau d’un loup, appelé bouche de loup. Pendant très longtemps, les enfants gravement malades ont été appelés Lupu (le Loup).

Les animaux et les arbres de la forêt occupent une place importante au moment de la mort. Ainsi, le loup et le renard deviennent des guides providentiels et des passeurs bienveillants, l’ours s’assure que l’âme suive la bonne direction, le pommier sauvage et le saule sont des repères d'orientation, tandis que le cheval et le cerf accompagnent le défunt vers sa famille dans l'au-delà.

De nos jours, étant donné le degré de mutilation de la forêt, force est de constater que l’homme moderne ne ressent plus aucune peur face aux esprits de la forêt. La Mère de la Forêt et son mari auraient-ils échoué dans leur mission protectrice? Les rôles de l’homme et de la Mère se seraient-ils inversés, le premier empruntant à la seconde ses traits maléfiques et celle-ci redevenant une créature aux traits positifs?
La forêt est un symbole qui a perdu de son pouvoir d’attraction et de son utilité comme ressource primordiale de la survie des habitants. Mais le sens de la communion avec la nature devrait se maintenir, ne serait-ce que pour protéger une biodiversité remarquable, que reflétait le slogan de la campagne de WWF pour la survie des forêts vierges de Roumanie en 2011: «L’Europe a détruit ses forêts vierges. Nous, nous en avons encore. Encore».

Notes :
[1] Auteur d’une étude consacrée à la Fille de la Forêt et l'Homme de la Nuit (2007), l’ethnologue Eretescu a recensé, dans diverses régions, 514 légendes circulant autour de ces personnages.
[2] Thibaut Lespagnol & Adriana Obreja, «La tuica, victime collatérale de l’élargissement?», Regard sur l’Est, 1er juillet 2008 

Vignette : Colchiques à Poiana Brasov (Linda Ciuche).

* Linda CIUCHE est fonctionnaire européen et diplômée de l'INALCO.

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