La nouvelle Bibliothèque nationale de Prague: futuriste et scandaleuse

À la fin du 19e siècle, les Tchèques se dotaient d’un Théâtre national financé par des fonds récoltés auprès de la population. La devise «La nation à elle-même», inscrite à l’intérieur, traduit le rôle clé de ce bâtiment néo-renaissance dans le processus d’affirmation nationale. Un siècle plus tard, les Tchèques envisagent de se doter d’un autre monument d’envergure nationale: une nouvelle Bibliothèque nationale. Sa construction est devenue une affaire culturelle et politique de premier ordre, à laquelle chacun veut apporter sa voix. L’affaire de la Bibliothèque pose donc la question de l’évolution architecturale de Prague, de l’attitude des Tchèques à l’égard de leurs émigrés et même de l’avenir politique du pays. Pour l’instant, ce projet, censé propulser Prague au rang des capitales avant-gardistes, tourne surtout à la confusion.


Les Tchèques parlent de la construction d’une nouvelle bibliothèque depuis déjà un siècle. Le Klementinum, un ancien collège jésuite qui abrite depuis plusieurs siècles la Bibliothèque nationale, est aujourd’hui au bord du gouffre – il n’y a plus de place ni pour les livres ni pour les lecteurs[1]. «Si le nouveau bâtiment n’est pas fini en 2015, la Bibliothèque nationale explosera», prévient son directeur Vlastimil Jezek. Par ailleurs, le Klementinum se trouve dans le voisinage immédiat de la rivière Vltava: toute inondation menace donc le fonds de la bibliothèque, comme l'a confirmé la catastrophe de 2002. Argument supplémentaire en faveur de la construction d’un nouveau bâtiment permettant de mieux conserver les livres.

«L’œil sur Prague» doit redonner à la capitale son rang de grande puissance de l’architecture

A l’issue d’un concours international, le jury a sélectionné en mars 2007 le projet du cabinet britannique d’architecture Future Systems, dirigé par Jan Kaplicky. D’origine tchèque, ce dernier s’est installé au Royaume-Uni en 1968, juste après l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’Armée soviétique - il y a acquis une réputation internationale[2]. Après un premier projet de monument aux victimes du régime communiste qui est resté lettre morte, il peut enfin enrichir son pays natal d’un chef d’œuvre futuriste, comme il l’a déjà fait dans de nombreux autres pays. «En la personne de Jan Kaplicky arrive à Prague un créateur de renommée mondiale, un promoteur de constructions intelligentes aux formes aérodynamiques», a déclaré Osamu Okamura, rédacteur en chef de la revue tchèque d’architecture Era 21.

La tâche du lauréat du concours consistera à construire à Prague un monument digne d’accueillir la Bibliothèque nationale qui bénéficie pourtant aujourd’hui d’un cadre plus que prestigieux. Le Klementinum se trouve au cœur de la ville, au débouché du pont Charles, et dispose d’une magnifique salle de lecture baroque du 18e siècle. Le projet de J.Kaplicky pose en outre la question de l’harmonie entre le Prague historique et le Prague moderne: en effet, le sommet de son bâtiment futuriste serait visible du pont Charles d’où tous les touristes admirent le panorama du Château de Prague. J.Kaplicki propose un bâtiment en forme de pyramide organique aux allures de pieuvre, avec une façade de lamelles rappelant des écailles. Tout en haut se trouve «l'œil», un salon-lounge où l’architecte veut placer un café avec vue sur le Château et le cœur historique de Prague. Il souhaite allier modernité et fonctionnalité (la bibliothèque serait entièrement automatisée), permettant au lecteur d’obtenir un ouvrage en moins de cinq minutes.

«Prague ne peut pas vivre uniquement de son histoire», défend Jan Kaplicky. «L’architecture communiste était repulsive. Il est grand temps de renouer avec la bonne architecture de l’entre-deux-guerres. Le monde entier nous envie le cubisme, le fonctionnalisme ou les bâtiments de Bata. Aujourd’hui, nous n’avons rien de nouveau à proposer», poursuit l’architecte. Ce qui ne l’empêche pas de se réclamer de l’histoire tchèque: on retrouve par exemple dans son projet la couleur dorée du baroque pragois.

Jan Kaplicky veut offrir plus qu’une bibliothèque aux habitants de la capitale. Il parle ainsi d’un vrai lieu de rencontre, à l’exemple du Centre Pompidou à Paris: «On doit y sentir une atmosphère agréable pour faire lever les gens de leur canapé. Un restaurant excellent, un café excellent. Une expérience extraordinaire pour tous les sens!»

«L’affaire du blob» divise la société

Cependant, les Tchèques ne partagent pas tous l’enthousiasme de l’architecte. Deux camps s’affrontent, qui signent des pétitions, s’enflamment dans les médias et cherchent à gagner les élites politiques à leur cause.

Le président Vaclav Klaus, adversaire du projet de J.Kaplicky, n’allait pas manquer une telle occasion de placer un bon mot: «Comme les militants anti-nucléaire de Temelin[3], je suis prêt à m’enchaîner pour empêcher que la Bibliothèque voie le jour sous cette forme», a-t-il déclaré. D’autres laissent libre cours à leur imagination, proposant divers sobriquets parfois cruels: «motte de terre verte», «crachat», «pudding» ou même «excrément». «Pour vaincre notre provincialisme tchèque, nos «worldmen» sont prêts à défigurer le visage irremplaçable de Prague tel que nous l’ont légué les siècles précédents», s’indigne Zdenek Trinkewitz, retraité, dans les pages de Hospodarske Noviny. Ce qui n’est pas sans rappler les critiques formulées lors de l’installation de la Pyramide du Louvre, à Paris... D’autres, enfin, se contentent de souligner que le projet est tellement original qu’il aura du mal à s’intégrer dans le paysage pragois.

Les défenseurs du projet (parmi lesquels notamment Dominique Perrault, architecte de la Bibliothèque Nationale de France), eux, soutiennent que le projet de J.Kaplicky s’adapte à l’esprit du temps en offrant à la capitale tchèque une œuvre futuriste digne de succéder aux bijoux des siècles précédents. «Paris ou Londres n’ont pas eu peur d’introduire une architecture moderne aux côtés d’œuvres historiques. La Pyramide futuriste du Louvre lui a ainsi donné une nouvelle énergie» défend la journaliste Lenka Zlamalova de Hospodarske Noviny. L’ancien Président Vaclav Havel a également apporté son soutien au projet de J.Kaplicky: «Je me réjouissais que l’administration de Prague, stigmatisée pour son goût provincial et empêtrée dans les filets des lobbies, soit capable d’entreprendre une action pouvant s’inscrire dans l’histoire architecturale de la ville». Cependant, les Tchèques sont en train de tourner en rond, car la mise en œuvre du projet a été paralysée.

A la recherche d’un moyen de bloquer la construction de l’«œil sur Prague»

La victoire du cabinet de J.Kaplicky a été plusieurs fois remise en question, car des doutes sont apparus quant à la régularité du concours. Les interrogations ont d’abord porté sur l’objectivité du jury, dont faisaient partie une collègue de Jan Kaplicky et même son ancienne compagne. L’autre point litigieux porte sur le non-respect des conditions du concours. On avait en effet demandé aux participants de placer la plus grande partie du fonds de la bibliothèque dans les étages du bâtiment, alors que le projet de Kaplicky suppose un stockage sous-terrain. «C’était une condition pour garantir la sécurité du fonds. Mais le projet a proposé une solution à laquelle on n’avait pas songé. C’est pourquoi nous avons décidé d’abandonner cette condition», explique le directeur de la Bibliothèque nationale Vlastimil Jezek.

Par la suite, l’affaire a été envoyée au Conseil de la concurrence qui s’est déclaré incompétent. L’Union internationale des architectes, qui a surveillé le déroulement du concours, en a à plusieurs reprises confirmé la régularité mais sans lever les suspicions. «A l’étranger, les concours d’architecture sont une garantie de qualité des bâtiments publics, alors qu’en République tchèque, ce n’est qu’une parodie», résume un autre candidat, malheureux celui-là, l’architecte Martin Roubik. Il faut préciser qu’il s’agit du premier concours international d’architecture lancé en République tchèque depuis la fin du régime communiste. Certains craignent que ces remises en question donnent une mauvaise image du pays.

Une affaire de plus en plus politique

Les politiques ont commencé à se mêler de l’affaire. Selon Jiri Paroubek, chef du Parti social-démocrate, actuellement dans l’opposition, l’affaire autour de la Bibliothèque n’est qu’un «ramassis d’intrigues». Les principaux protagonistes en seraient les proches du Président V.Klaus, notamment Pavel Bem, maire de Prague et membre du Parti démocrate civique (fondé et dirigé de fait par V.Klaus), et Milan Knizak, directeur de la Galerie nationale pour qui «Prague n’est pas un Disneyland».

Et ce sont en effet les leaders du Parti civique qui tiennent les cordons de la bourse, pouvant donc retarder le début des travaux. Le maire de Prague a laissé entendre que la ville ne vendrait pas le terrain prévu pour la Bibliothèque tant que les soupçons autour de la régularité du concours ne seraient pas levés. Le Premier ministre Mirek Topolanek a récemment ajouté une autre entrave: la construction de la Bibliothèque n’est pas sa priorité et son financement n’est donc pas prévu dans le budget de l’Etat. «Ces messieurs font passer le projet d’un bureau à l’autre, alors qu’au Klementinum, les livres sont en train de pourrir», regrette Jan Kaplicky.

La défaite du Parti démocrate civique aux élections législatives de 2010 pourrait débloquer le projet. «Les intrigues de Prague auront conduit J.Kaplicky au cœur de la politique; la bibliothèque ne sera donc pas pragoise mais socialiste», estime le journaliste de la Radio tchèque Ivan Gabal. En effet, il est probable que l’affaire s’invite dans la prochaine campagne électorale. «Vous serez probablement obligé de nous attendre», a ainsi affirmé J.Paroubek à l’architecte auquel il a proposé, par la même occasion, de devenir son conseiller culturel. Si son parti remporte réellement les élections, le chef des socialistes se déclare prêt à trouver les fonds nécessaires pour la construction de la bibliothèque. Il s’adresse ainsi habilement aux électeurs du Parti démocrate civique, des intellectuels dégoûtés par l’enlisement de l’affaire.

Après ces déclarations, le maire de Prague a exprimé son étonnement: est-il possible que Jan Kaplicky soit tombé si bas qu’il s’allie avec les socialistes, juste pour pouvoir réaliser son «blob»? Réponse de l’architecte: «Si la culture fait partie de la campagne électorale, je ne peux que m’en féliciter. C’est la première déclaration positive sur la Bibliothèque depuis 14 mois!» D’après lui, l’architecture et la politique sont toujours plus ou moins liées, c’est pourquoi la réélection de V.Klaus à la présidence en février 2008 n’a pas été une bonne nouvelle pour son projet. L’architecte Vlado Milunic, coauteur de la Maison dansante[3], confirme que l’architecture ne peut se passer de la politique: «Il est souhaitable que l’affaire soit résolue par un homme politique sage entouré de conseillers intelligents, comme l’a fait Georges Pompidou à propos de Beaubourg».

En République tchèque, l’émigration ne se pardonne pas

Ces obstructions ont bien entendu profondément heurté J.Kaplicky, habitué aux standards de l’Europe occidentale. «En Grande-Bretagne, les critiques ne descendent pas au-dessous d’un certain niveau. En République tchèque, on voit l’héritage du régime passé. J’aimerais que les gens débattent en regardant devant plutôt que derrière», note l’architecte.

Jan Kaplicky est convaincu que son parcours à l’étranger constitue l’un des principaux obstacles à la concrétisation du projet. En effet, on dit parfois des Tchèques que l’émigration est une chose qu’ils ne «pardonnent pas»[5]. Mais certaines déclarations provocantes de l’architecte ont pu, également, blesser les Tchèques. Ainsi, peu après l’adhésion du pays à l’Union européenne, c’est bien lui qui a affirmé que «la mousse de la bière bouchait leur vue sur le monde»… L’affaire du «blob» ne fait que dégrader encore un peu plus son image de l’ancienne patrie: «Il y a six mois, j’étais prêt à défendre ce pays. Certaines choses sont temporaires mais la barrière est immense. (…) Ce pays doit s’ouvrir davantage au monde, comme sous Charles IV ou Thomas G.Masaryk».

L’organisation du concours devait justement être l’un des signes de cette ouverture. «On peut se demander si ce premier concours international d’architecture en République tchèque ne sera pas le dernier», prévient J.Kaplicky. «L’affaire du blob» montrerait que les quarante ans de régime communiste ont laissé des traces profondes, non seulement dans l’architecture du pays mais aussi dans la mentalité de ses habitants.

[1] La principale salle de lecture du Klementinum ne compte que 211 places, alors que le nouveau bâtiment devrait en offrir 1.250. Au Klementinum, très peu de livres sont en accès libre, 11.500 volumes sont disponibles sur commande parmi lesquels certains sont stockés dans un dépôt situé à la périphérie de la ville. «Le blob» prévoit de la place pour 300.000 volumes en libre accès.
[2] Jan Kaplicky est l’un des architectes d’origine tchèque les plus connus au niveau international. Il a notamment travaillé dans les cabinets de Renzo Piano, Richard Rogers et Norman Foster. Parmi ses œuvres les plus importantes, on peut citer le centre commercial Selfridges de Birmingham achevé en 2003, pour lequel il a reçu le prix Stirling. Il y a vingt ans, son projet a été classé deuxième lors du concours international de la Bibliothèque Nationale de France.
[3] La centrale nucléaire de Temelin est située en Bohême du sud, près de la frontière autrichienne. Depuis le début de sa construction, de nombreux litiges ont opposé le pays à Vienne qui a renoncé à l’énergie nucléaire. Des militants anti-nucléaire tchèques manifestent régulièrement aux abords de Temelin, attirant en particulier l’attention des médias en s’attachant aux barrières de la centrale.
[4] La Maison dansante est une autre œuvre moderne au départ peu apprécié par les Pragois. Il s’agit d’un immeuble de bureaux situé sur les quais de la Vltava. Achevée en 1996, elle devait marquer la rupture avec le passé totalitaire du pays. Après avoir déclenché un grand débat concernant l’évolution architecturale de la capitale, elle est aujourd’hui considérée comme une œuvre majeure des années 1990 et un symbole de Prague.
[5] L’élection présidentielle de février 2008 était une autre occasion de s’interroger sur le rapport des Tchèques avec leurs émigrés: Vaclav Klaus, le Président actuel, avait pour rival Jan Svejnar, qui enseigne l’économie aux Etats-Unis après avoir quitté la Tchécoslovaquie communiste en 1970.

 

Par Zuzana LOUBET DEL BAYLE
Photo: www.media.novinky.cz