Le culte de Dubrovnik, phare de la culture croate

Longtemps seule région croate indépendante aussi bien des Habsbourg d'Autriche que des Doges de Venise, l'ancienne république maritime de Dubrovnik (Raguse) occupe une place majeure dans l'histoire et la culture croates.


Si l'histoire culturelle de la ville nous est aujourd'hui bien connue, en particulier "l'âge d'or" (XVème-XVIIIème siècles), la période plus récente est curieusement moins étudiée. Celle-ci correspond simultanément au déclin de la république, entamé en 1808 avec sa dissolution par Napoléon, et au début du culte de Dubrovnik, amorcé pendant le mouvement national croate et qui se poursuit sous différentes formes jusqu'à nos jours.

Gundulic, Drzic, Boskovic, Palmotic, Djurdjevic sont autant de Dubrovnikois illustres vénérés au XIXème siècle par les Croates eux-mêmes et par l'ensemble des Slaves du Sud, qui ont érigé l'ancienne Raguse en bastion de la culture, de l'identité et de la liberté slaves face aux envahisseurs ottomans et italiens.

La faute aux Français

La République de Dubrovnik cesse d'être un protagoniste politique au moment où Napoléon l'englobe dans les Provinces illyriennes. Ce territoire correspond alors à une large partie de la Slovénie et de la Croatie actuelles. Le Congrès de Vienne (1815) l'attribue ensuite à l'Autriche, qui l'incorpore à la Dalmatie. Mais la puissance du régime oligarchique dubrovnikois, fondée sur son rôle d'intermédiaire commercial entre les Balkans et le Levant, commence déjà à faiblir avant l'arrivée des Français.

En effet, les marchands chrétiens profitent du déclin de l'autorité ottomane en Bosnie et en Serbie pour évincer les Ragusains du commerce balkanique. L'impressionnante flotte marchande de la ville est par conséquent amenée à naviguer de plus en plus au-delà de l'Adriatique, transportant notamment les marchandises étrangères entre les ports de l'Atlantique et la Méditerranée. Enfin, la politique des Habsbourg, soucieux de recentrer le commerce ottoman vers leurs provinces danubiennes, ne fait qu'accentuer le déclin de Dubrovnik.

Un déclin culturel

L'élite ragusaine, particulièrement fière du rôle qu'avait joué la petite république dans l'histoire des lettres slaves, est aussi confrontée au déclin culturel et à la pénétration progressive d'une certaine conscience nationale italienne. Celle-ci est importée par les éducateurs et fonctionnaires originaires des provinces italiennes des Habsbourg. La quantité d'ouvrages publiés en italien augmente considérablement tandis que les livres en langue croate se font beaucoup moins nombreux. Au milieu du XIXème siècle, les Ragusains se sentent comme des sentinelles veillant sur la "tombe" de leur ville. Ivan Stojanovic (1829-1900), prêtre, moraliste et amateur d'histoire, divise l'histoire de Raguse au XIXème siècle en trois périodes : la chute et la mort de Dubrovnik ; l'état du corps moral après la mort; enfin, le corps complètement décomposé. En effet, la ville ne produit plus de grands hommes de lettres ou de scientifiques, à l'exemple d'un Rudjer Boskovic (1717-1787), père de l'atomisme de réputation internationale. A l'exception peut-être du dramaturge Ivo Vojnovic (1857-1929) et du peintre Vlaho Bukovac (1855-1922), qui passe de longues années à Paris, les Dubrovnikois se distinguent peu sur la scène artistique croate.

La vénération

Ainsi commence ce que nous pouvons appeler le "culte" de Dubrovnik. D'abord local, il est rapidement pancroate, voire panslave. Il constitue effectivement l'une des pierres angulaires du mouvement national croate, élan politique et romantique semblable aux "réveils" des autres peuples slaves. Les racines de cette dynamique sont perceptibles dès le milieu du XVIIIème siècle, au moment où la question du standard linguistique croate est tranchée en faveur du dialecte stokavien (le croate est alors, comme aujourd'hui, composé de trois dialectes : stokavien, cakavien et kajkavien).

Le cakavien et le kajkavien, parlés respectivement par les Croates du littoral adriatique et ceux du nord-ouest de la Croatie, sont définitivement écartés de la codification de la langue standard, ce qui ne les empêche pas bien sûr d'enrichir considérablement le fond lexical. Le standard croate émergeant se fonde donc sur les parlers d'une partie de la Dalmatie, de l'Herzégovine occidentale et de la Slavonie. Il trouve son expression artistique dans les oeuvres de poètes tels que Andrija Kacic Miosic (1704-1760) ou Matija Antun Relkovic (1732-1798). Ces écrivains s'inspirent largement de la tradition littéraire stokavienne de Dubrovnik. Quantité d'autres hommes de lettres suivront leur exemple. Ainsi, dès la période baroque, l'influence de la poésie baroque de Raguse est déterminante; ses modèles thématiques, stylistiques et linguistiques s'exportent bien au-delà de ses frontières pour embrasser tous les pays croates. Les oeuvres de Gundulic (1589-1638), de Palmotic (1606-1657) et de Djurdjevic (1657-1737), qui expriment chacun à sa façon les idées de la Réforme, de l'unité culturelle slave et du patriotisme ragusain, constituent des références prestigieuses.

Un culte fédérateur

Au début du XIXème siècle, l'engouement est tel, que Zagreb s'arrache les classiques baroques. Ils y sont lus, récités et bien sûr imités. Le plus grand hommage que l'on puisse rendre à poète est de le comparer à un Ragusain. Les écrivains de Zagreb et de Dubrovnik correspondent et tissent entre eux des liens personnels de plus en plus nombreux. Ce phénomène atteint son zénith lors de la deuxième phase du Renouveau croate. Il cristallise autour du cercle de Ljudovit Gaj (1808-1872), figure dominante du mouvement illyrien, sorte de yougoslavisme avant l'heure qui échoue faute d'avoir pu rallier les Slovènes et les Serbes de l'Empire des Habsbourg. Les éveilleurs illyriens croient notamment que les Illyriens, tribu installée dans une grande partie de l'Europe du sud-est avant la migration des Slaves, étaient des Slaves, d'où l'appellation "illyrien", reprise aussi quelques décennies auparavant par les Français (Provinces illyriennes).

Originaire des alentours de Zagreb et locuteur du kajkavien, Gaj est né en pleine "ragusophilie". Son mouvement est admiratif de la grande Dubrovnik, cette lointaine patrie des muses slaves, autrefois libre. L'éloignement géographique de la ville ne fait qu'enflammer la dévotion. Le "pèlerinage" à Dubrovnik devient une mode. Les Zagrébois se déplacent pour voir la maison de "l'immortel Gundulic". Gundulic personnifie la vision idéalisée de "l'Athènes illyrien". Sa légende occupe une place sans pareille dans l'idéologie panslave du mouvement de Gaj, et son oeuvre domine l'orientation ragusaine des proches de ce dernier, dont les activités "nationales" sont culturelles (publication d'un journal, d'une revue, création de la Matica Hrvatska, etc.) avant d'être politiques, ce qui les rapproche des autres Slaves d'Europe centrale. Plus tard, la meilleure illustration picturale du "thème ragusain" est sans aucun doute le grand rideau du Théâtre national croate, exécuté par Bukovac (1895) et que l'on peut admirer à Zagreb.

Cette oeuvre célèbre, devenue un cliché patriotique, représente Gundulic en train de recevoir les hommages des chefs de file illyriens. Le poète, assisté d'une muse, est assis dans un temple néoclassique, entouré de satires, de nymphes et de paysans jetant des fleurs. Gaj s'approche de Gundulic en tenant une couronne de laurier dorée, suivi d'une procession de Croates illustres: Antun Mihanovic (1796-1861), auteur de l'hymne national croate et qui a permis la publication d'une édition zagréboise des oeuvres de Gundulic, le poète Ivan Mazuranic (1814-1890), l'historien Ivan Kukuljevic-Sakcinski (1816-1889) et bien d'autres.

A l'arrière-plan sont représentés le port de Dubrovnik et Zagreb, traduction symbolique de l'union du nord et du sud des terres croates. On pourrait aisément multiplier les exemples d'hommages rendus à Gundulic et aux auteurs de Dubrovnik. Mentionnons seulement la rédaction (1844) par le grand poète Ivan Mazuranic des 13ème et 15ème chants manquants (sur un total de vingt) du poème épique Osman, la plus grande oeuvre du Dubrovnikois. Enfin, il faut rappeler que le culte de Dubrovnik avait pour les Illyriens un but immédiatement pratique. Ils souhaitaient rassembler tous les Croates ainsi que tous les Slaves du Sud derrière une culture et une langue illyriennes communes.

La critique du symbole

Ces grandes manifestations romantiques ne signifient pas pour autant que l'on ne critique pas Dubrovnik et son culte, même à l'époque illyrienne. On reproche ainsi à certains auteurs, plutôt minoritaires, de ne pas avoir écrit en croate ou simplement d'avoir trop fait usage du latin. Les critiques sont toutefois plus sévères au XXème siècle. L'écrivain Anton Gustav Matos (1873-1914), par ailleurs amoureux de la culture et de l'esprit français, est certes admiratif du raffinement ragusain et du haut niveau de "sociabilité" que seules, selon lui, les noblesses dubrovnikoise et polonaise avaient atteint parmi les Slaves, mais il ne demeure pas moins critique du manque de "croatisme" et d'engagement politique des grandes figures de cette république symbole de liberté. Il ne considère pas que la ville ait compté de si grands républicains et soutient que son indépendance a été maintenue à coup d'impostures et de mendicité, autrement dit de diplomatie. Il crée le mot "raguzirati", verbe qui traduit l'idée de ne pas prendre de risque et d'être opportuniste.

Ainsi, le grand sculpteur Ivan Mestrovic, ami de Rodin, aurait "ragusé" avec ses confrères dalmates lorsqu'il participa à la Sécession au nom du yougoslavisme, dont il était le principal représentant sur la plan artistique. Il a d'ailleurs réalisé bon nombre de sculptures inspirées du thème du Cycle du Kosovo. Quant à Miroslav Krleza (1893-1981), figure dominante de la littérature croate au XXème siècle, il s'en prend au culte de Gundulic dans un poème où il ridiculise aussi les thèmes de l'auteur d'Osman.

Mais au-delà des considérations esthétiques et intellectuelles, la réputation de la ville elle-même, en tant que simple destination touristique, ne fait que croître, en particulier après la Deuxième Guerre mondiale. Les hordes de touristes étrangers prennent d'assaut les vieilles rues de la ville-musée chaque été, en particulier dans les années 80, jusqu'à l'éclatement de la Guerre d'indépendance de Croatie (1991-1995). Aujourd'hui, "l'Athènes croate", la "Perle de l'Adriatique" (selon l'expression désormais consacrée à l'étranger), attire à nouveau des touristes du monde entier qui, même s'ils ignorent parfois le culte qui lui a été voué dans le passé, participent à leur façon au "culte moderne" tant ils usent de superlatifs devant la beauté et l'ambiance exceptionnelles de Dubrovnik.

 

Par David BEAUSOLEIL

Vignette : Dubrovnik, photo libre de droits, attribution non requise.

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