Les conditions actuelles des femmes du Nord Caucase

Les différentes cultures et traditions qui coexistent dans le Nord Caucase ont en commun de peser sur les questions de genre, le statut de la femme dans la famille et la société. Les femmes représentent 53 % à 63 % de la population des républiques du Nord Caucase, et bien plus dans celle de Tchétchénie, frappée par deux guerres depuis la chute de l’URSS. Malgré tout, la part des femmes dans les différents secteurs d’activités professionnels ne fait que décroître.


Le marché de Dolinsk, République de Kabardino-Balkarie. © Svetlana AkkievLe Nord Caucase, région méridionale qui occupe un tiers de la Fédération de Russie, comprend les républiques d’Adyghée, du Daghestan, de Kabardino-Balkarie, de Karatchaevo-Tcherkessie, d’Ingouchie, de Tchétchénie et d’Ossétie du Nord-Alanie. Elle est peuplée de 18 millions d’habitants. Région essentiellement rurale, le Nord Caucase a vu dans les années 1990 son secteur industriel péricliter, alors que la sphère des services et du commerce s’est, au contraire, développée.

Discriminations des femmes sur le marché du travail

Dans les républiques du Nord Caucase comme en Russie, la situation sociale et professionnelle des femmes a profondément changé en plus dix ans. En effet, leur niveau d’étude est supérieur à celui des hommes, qui quittent plus tôt l’école[1]. Depuis 1995, les chiffres montrent que la part d’étudiantes augmente, même dans les facultés scientifiques et techniques, traditionnellement dominées par les hommes. De fait, les femmes considèrent comme un acquis irréversible leur accès aux études supérieures et aux professions considérées comme «masculines».

En dépit de cela, les femmes forment toujours un groupe des plus vulnérables dans le monde du travail. Ceci s’explique par la surabondance de la main-d’œuvre masculine, qui se traduit par l’évincement des femmes du marché du travail. Ainsi, dans la république de Kabardino-Balkarie de 1995 à 1998, la part des femmes ayant un emploi a chuté de 14%; en 2006, en Ingouchie, elle a même atteint le niveau le plus bas de toutes les républiques de Russie, avec 34% des travailleurs. Les femmes sont discriminées en tant que telle par les employeurs, du fait des congés maternité et des maladies des enfants, qui peuvent les contraindre à s’absenter du travail. Selon les données officielles, le taux de chômeuses au Nord Caucase est supérieur à celui des hommes sans emploi. En Adyghée, en janvier 2006, 65,9% des chômeurs étaient des femmes, taux qui s’élevait à 68,2% dans le secteur agricole[2]. Les autres républiques du Nord Caucase rencontrent des taux plus importants encore, surtout depuis 2009 et la crise financière mondiale.

La différence de salaire entre hommes et femmes, déjà existante du temps de l’URSS, est toujours d’actualité. Dans les branches où les femmes sont majoritaires, tels que le secteur textile, de la confection, de l’alimentation, de la culture ou de la médecine, les salaires sont relativement bas. Du fait des réformes engagées dans les sphères bancaires et financières dans les années 1990, le nombre de femmes travaillant dans la banque et la finance dans les républiques a augmenté, sans pour autant remettre en question le poids dominant des hommes parmi les cadres.

On remarque toutefois une tendance depuis les années 1990: les femmes sont de plus en plus nombreuses à créer leur entreprise ou à ouvrir leur propre commerce. Ainsi, selon diverses données, les femmes compteraient pour 20%, voire 30%, voire même 40% des entrepreneurs. On les retrouve principalement dans le commerce de petite et moyenne envergure. Elles n’attendent pas d’aide de la part du gouvernement russe, qui n’a jamais réellement soutenu les initiatives des femmes, malgré ses promesses. Les petites entreprises des femmes du Nord Caucase reposent avant tout sur les activités féminines traditionnelles: commerce de détail, services à domicile, domaine de la santé, de la culture ou de la science. Les produits textiles importés de Chine ou de Turquie ont eu un impact négatif sur les métiers traditionnels de la région (crochetage, tricotage et feutrage), source de revenu familial depuis des générations. Malgré tout, les laines travaillées et leurs dérivés pour l’habillement se vendent toujours et conservent leur importance financière pour les familles. Cette activité occupe les femmes et les jeunes filles, quel que soit leur âge. Tous les lieux touristiques de la Kabardino-Balkarie possèdent ainsi leur marché de produits textiles fabriqués par les femmes.

Bien que seule une poignée de femmes ait percé dans le monde des grandes entreprises, on trouve des exemples frappants de réussite dans l’entrepreneuriat féminin. Le plus connu au Nord Caucase est certainement la clinique ophtalmologique Lenar, centre régional pourvu en appareils techniques dernier cri, fondé en 1998 à Naltchik par quatre femmes kabardes et balkares. Ce fait a son importance, étant données les tensions interethniques de la république binationale de Kabardino-Balkarie. D’après certains sociologues, les femmes ont une approche du travail différente de celle des hommes: elles font preuve d’une meilleure aptitude au compromis, d’un plus grand sens de l’éthique et de la morale. Les fondatrices de la clinique Lenar en sont la preuve, qui depuis dix ans font fonctionner leur établissement, l’un des plus efficaces et des plus célèbres de Russie pour ses actions sociales (gratuité des soins pour les invalides et les vétérans, aide aux démunis, etc.). Ajouté au fait que des filiales de la clinique ont ouvert dans différentes villes du Nord Caucase, cet exemple prouve que les femmes de cette région peuvent être des entrepreneures compétentes. Cependant, les plus gros pourvoyeurs d’emploi pour les femmes demeurent les marchés locaux et les petites boutiques, dans lesquels elles vendent fruits, légumes, vêtements ou chaussures. Les commerces de plus grande taille sont encore l’apanage des hommes.

Des «mères au foyer travailleuses»

Le modèle familial traditionnel, dans lequel l’homme est le chef, domine toujours au Nord Caucase. La femme est donnée en mariage, au sens propre: elle quitte la maison parentale pour entrer dans la famille de son mari. Plus exactement, elle est placée sous le contrôle de sa belle-mère, qui régente véritablement le foyer. Ainsi, la solidité d’un mariage dépend-il le plus souvent des relations entre bru et belle-mère[1].

Les relations genrées au sein de la famille ont conservé un caractère asymétrique que les sociologues soviétiques qualifiaient de «contrat de la mère travailleuse», car à la femme étaient assignés ces deux rôles. Le «féminisme d’Etat» de l’époque soviétique, qui imposait la présence de femmes dans les instances gouvernementales par une politique de quotas, n’a pas réussi à défendre les droits de la femme, ni à modifier son statut. Celui-ci demeure lié à la maison et à la famille[3], alors qu’à l’homme appartient le monde «extérieur», de la politique et de la société. Après la chute de l’URSS, la place de la femme dans la famille a même gagné en importance: travailler sur les marchés a fait d’elle la «nourricière» de la famille, sans pour autant remettre en question le rôle de «chef» de l’homme.

Les droits de la femme reproductrice

En 2006, le taux de mortalité infantile en Kabardino-Balkarie atteignait 16,1 cas pour mille, il était même plus élevé en Tchétchénie, en Ingouchie et au Daghestan. Parallèlement, toutes ces républiques connaissaient un fort taux de fécondité. Les femmes de Kabardino-Balkarie, Karatchaevo-Tcherkessie ou d’Ossétie du Nord faisaient en moyenne 1,62 et 1,74 enfants, celles des autres républiques encore davantage: au Daghestan et en Ingouchie respectivement, 30% et 51% des naissances provenaient de femmes ayant déjà trois enfants ou plus.

Depuis vingt ans, les difficultés économiques, sociales et sanitaires, comme le faible niveau techniques des centres de soins, expliquent la fréquence des maladies touchant une population qui s’est appauvrie, surtout dans les milieux ruraux et parmi les femmes. A partir des années 1960, la contraception et les avortements légalisés permirent de réguler les naissances. Jusqu’à peu, le nombre d’enfants par femmes tournait autour de deux ou trois. Mais depuis l’effondrement du régime communiste et le renouveau des sentiments religieux, notamment chez les jeunes, le planning familial recule. Les familles musulmanes comptent souvent quatre enfants ou plus aujourd’hui.

Dans toutes les républiques du Nord Caucase, le clergé impose son autorité, selon laquelle la femme doit engendrer davantage. Ainsi, aux yeux de la société, le rôle de la femme a évolué: son devoir est d’enfanter et d’élever ses enfants.

Représentation politique

Dans la Russie postsoviétique, la discrimination des femmes en politique est à déplorer[4]. Alors que sous l’URSS, une politique de quotas maintenait une certaine présence féminine dans les instances législatives et de l’exécutif, cette discrimination positive a depuis longtemps disparu. Selon des chercheurs, cet état de fait ne semble pas inquiéter la majeure partie des femmes russes, qui ne verraient aucun intérêt réel à changer cette situation[5].

Ainsi, à la Douma d’Etat, en 2003, seules 44 femmes étaient représentées sur 447 députés[6]. En Kabardino-Balkarie, on trouve 13 femmes sur 110 députés, soit loin des 43% de femmes sous l’URSS, et 6 femmes sur 33 députés au Conseil municipal de Naltchik (au lieu de 50% sous l’URSS). Il en est de même dans les autres républiques. L’Ossétie du Nord-Alanie est la seule république dont le parlement est présidé par une femme.

La question du genre, le féminisme

Il n’y a jamais eu de mouvement féministe en tant que tel au Nord Caucase. En URSS, l’égalité des femmes n’était pas un sujet défendu par des organisations féminines, celles-ci étant inexistantes, mais il était imposé par la législation, par l’Etat. Or l’histoire comme la culture du Nord Caucase étaient fondées sur une approche «masculine» du monde, qui domine toujours aujourd’hui, et selon laquelle les femmes vivent sous le joug des hommes. D’ailleurs, depuis quelques années la polygamie s’impose progressivement dans le Nord Caucase. Dès 1999, un député de Kabardino-Balkarie proposait de l’introduire dans le Code de la famille. Les médias se sont rapidement emparés de ce thème dans toute la région. Une partie des femmes semblaient accepter ce type de vie maritale, vue comme une solution aux problèmes démographiques -que craignent les peuples de ces petites républiques-, et leur permettant de remplir pleinement leur rôle de mère.

Plusieurs dizaines d’organisations sociales féminines traitent des questions politiques et culturelles au Nord Caucase. Rien qu’en Kabardino-Balkarie, les associations de femmes AdioukhSataneyLes femmes de Balkarie sont issues de mouvements nationalistes. Ces dernières années, des organisations féminines d’un nouveau type apparaissent, plus directement liées aux questions de défense des intérêts des femmes, des enfants, des groupes sans défense (réfugiés, migrants, etc.). Et bien que leur charte ne mentionne pas explicitement le féminisme ni la défense des droits des femmes, leur activité est éminemment dévolue à la protection des femmes contre les violences domestiques, les discriminations de genre, etc.

Notes :
[1] Kavkazskaya identichnost v rossiyskoy sotsialno-kulturnoy transformatsii (L’identité du Caucase dans la transformation sociale et culturelle de la Russie), Naltchik, 2007
[2] M.A. Rassoulov, Zanyatnost i rynok truda v Dagestane (1991-2001) (Profession et marché du travail au Daghestan, 1991-2001), Makhatchkala, 2005
[3] Svetlana Ayvazova, Gendernoe ravenstvo v kontekste prav tcheloveka (L’égalité des sexes dans le cadre des droits de l’homme), Moscou, 2001
[4] Z. Fokitcheva, “Gendernaya politika jenskim vzglyadom” (La politique de genre vue par les femmes), Kabardino-Balkarskaya pravda, 29 mai 2007
[5] O.M.Zdravomyslova, Semya i obschestvo: gendernoe izmerenie possiyskoy tranformatsii (La famille et la société : mesure de la transformation de la Russie sur les questions de genre), Moscou, 2003
[6] N.A.Chaojeva, «Formy jenskoy sotsialnoy aktivnosti v Kabardino-Balkarskoy respublike na sovremennom etape» (Les formes d’activités sociales des femmes dans la république de Kabardino-Balkarie actuellement), Vestnik Vladikavkazskogo naoutchnogo tsentra, 2009, vol.9, n°1
Autre source: A.A.Tykova, Z.A.Tchirg, Oupravlenie v sfere zanyatnosti v uslovyax sovremennoy Rossii: gendernyy aspekt (na primere respubliki Adygeya) (La gestion de la sphère de l’emploi dans la Russie contemporaine: la question du genre (cas de la république d’Adyghée), Maïkop, 2007.

Traduit du russe par : Sophie Tournon

Photo : Le marché de Dolinsk, République de Kabardino-Balkarie. © Svetlana Akkieva

* Svetlana AKKIEVA est chercheure à l’Institut des sciences humaines et à l’Académie des sciences de Kabardino-Balkarie, experte pour le réseau de suivi ethnologique et de prévention précoce des conflits (EAWARN).

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