Les paroles sont indigentes (et la musique malencontreusement empruntée à Skyfall d’Adele), mais le message est fort : dans son dernier clip, le chanteur russe Shaman ne se contente pas de confirmer sa posture ultra-patriotique, qui lui vaut une indéniable popularité dans la Russie de Vladimir Poutine. Il avait largement « teasé » l’événement au cours des jours précédents, publiant sur les réseaux sociaux une vidéo de lui devant l’ambassade des Etats-Unis, dossier sous le bras et mine sombre, promettant de terribles révélations, même si on voulait « le faire taire » : il allait bientôt « brûler avec la vérité, comme l’étoile du Kremlin ».
Chantre de l’invasion russe à grande échelle de l’Ukraine, le chanteur né à la veille de l'effondrement de l'URSS, sorte de Drago Malfoy shooté à l’esthétique nazie, vient de passer un cran : en préambule de son clip, regard face caméra et l’air toujours aussi préoccupé, il répond à la question de savoir ce que représente pour lui la Russie : « Pour moi, la Russie, c’est une mère. Et il ne faut pas la trahir. »
Le message devient ensuite clairement menaçant : dans le clip, le chanteur se met en scène dans le rôle d’un probable employé des services secrets, fort occupé dans son bureau à la lumière bleutée et aux fenêtres grillagées. Sur sa table de travail trônent notamment une icône démesurée et un globe terrestre étrangement petit. De sa serviette, il sort quelques « dossiers » avant de se lancer dans le développement de photographies de personnalités bien connues en Russie : toutes ont été déclarées « agents de l’étranger » et ont été contraintes (à l’exception d’Alexeï Venediktov) de quitter la Russie. Il s’agit d’activistes politiques, de musiciens ou blogueurs : on trouve parmi eux l’ancien homme d’affaires Mikhaïl Khodorkovski, la politologue Ekaterina Shulmann, les rappeurs Noize MC, Morgenshtern et Oxxxymiron, la chanteuse Zemfira, l’homme d’affaires Oleg Tinkov, les artistes Ilia Proussikine et Semion Slepakov, les youtubeurs et journalistes Youri Doud, Ilia Varlamov et Alexandre Nevzorov, le présentateur et humoriste Maxime Galkine...
Dans la deuxième partie du clip, Shaman affiche leurs photos sur un mur puis, tel un chef d’orchestre, fait chanter grâce à l'IA ces « traitres » qui reprennent en chœur son refrain : « Russie – maman, tu es directement dans mon cœur. La seule. Avec toi jusqu'au bout. »
Sur sa chaîne Telegram, Shaman explique son projet : « Qu’est-ce que le peuple russe ne pardonne pas ? La trahison. Là-bas, ils se produisent pour de l’argent contre la Russie ; alors que, dans mon clip, ils chantent gratuitement pour la Russie. Parce que c’est seulement ici qu’on leur permet encore de dire ‘Russie – maman’. »
A la fin du clip, un point rouge de viseur laser tremble sur le front de Shaman. Puis, un encadré mentionne que le clip utilise des « matériaux concernant l’activité de personnes reconnues comme agents de l’étranger en République de Russie. » Les « victimes » non consentantes de cette mascarade n’ont pas tardé à réagir, généralement sur le ton de l’humour : Maxime Galkine a regretté que Shaman ait choisi une photo ancienne de lui, notant qu’il aurait mieux chanté aujourd’hui et concluant « ah toi, Dronya [le véritable nom de famille de Shaman est Dronov], je te mettrais bien aussi quelque part ! »
Certains commentateurs ont conseillé aux victimes, ainsi qu’à la chanteuse britannique Adele, de porter plainte.
Sources : Meduza, Novaya Gazeta Europe, Telegram, Nexta.