Enjeux et politiques linguistiques en Estonie et au Pays basque

Le Pays basque et l’Estonie sont deux régions d’Europe dont l’identité nationale repose sur la langue depuis le 19e siècle, où les enjeux linguistiques occupent une place importante dans les conversations des gens, les discours des politiciens, les politiques officielles (à l’exception du Pays basque français, qui n’est qu’une toute petite partie du Pays basque). 


Saint-SébastienCe souci constant et général de la langue est hautement exotique pour la plupart des Français. En France, une conception politique de la nation règne sans partage depuis la Révolution, et beaucoup de gens ont tendance à percevoir la pluralité des langues comme une réalité agaçante à laquelle ils préfèrent penser le moins possible (sauf pour défendre la leur contre la supposée invasion de l’anglais) et notamment les «petites» langues, régionales ou non, comme des obstacles au progrès, et leurs militants comme des réactionnaires attardés ou des fascistes en puissance.

La langue comme fondement de l’identité

En Estonie comme au Pays basque, le rapport à la langue ne repose évidemment pas sur la fierté d’un rayonnement mondial, présent ou passé, et d’une vaste littérature, mais sur trois piliers.
D’abord, Basques et Estoniens sont fiers de l’exotisme et de la difficulté de leur idiome: il s’agit de deux langues non indo-européennes, et si la grammaire estonienne rappelle (d’assez loin) celle des langues classiques, le grec notamment, celle du basque, extraordinairement complexe et subtile, ne rappelle vraiment pas grand-chose.
Ils ont un très fort «sentiment d’indigénité», c’est-à-dire qu’ils sont fiers de parler des idiomes «plus anciens» que les autres langues d’Europe, parmi les dernières buttes-témoins de la situation linguistique du vieux monde avant les invasions indo-européennes -avec une différence notable: le basque est isolé, toutes les tentatives pour le rapprocher d’autres langues ont échoué; l’estonien en revanche fait partie de la famille finno-ougrienne, dont les Estoniens considèrent volontiers les locuteurs (Finnois, Hongrois, Lapons, etc.) comme leurs «frères de langue».
Enfin, Basques et Estoniens ont une conscience aiguë de la situation fragile de leur langue, de par le petit nombre de locuteurs (environ 670.000 pour le basque, 920.000 pour l’estonien). Et ce d’autant que le basque et l’estonien doivent coexister, sur leur territoire historique, avec de «grandes langues» avantagées par les médias, les flux économiques et humains, et qui, à des époques très récentes, ont bénéficié de politiques d’assimilation culturelle (au service du franquisme en Espagne, du jacobinisme républicain en France, du communisme en URSS) qui ont bien failli aboutir à la disparition des langues locales.

Des langues menacées ? 

Aujourd’hui la situation la plus sérieuse est celle du basque: si 30% environ de la population de l’Estonie est russophone, dont une minorité maîtrise l’estonien, 74% des habitants du Pays basque ne parlent pas basque[1]. Surtout, depuis 1991, l’Estonie est indépendante et l’estonien est la seule langue officielle: devenu le véhicule ordinaire de la vie sociale, économique et culturelle, il n’est plus vraiment menacé.

Au Pays basque en revanche, même si les Basques de la Communauté autonome espagnole (C.A.B.) votent en nette majorité, depuis qu’ils en ont le droit, pour des formations nationalistes, autonomistes ou indépendantistes, l’indépendance n’est pas d’actualité, même en Espagne (en France, les militants, très minoritaires, n’arrivent même pas à obtenir la création d’un département basque). De ce fait, le basque lutte toujours pour sa survie. Du fait d’une politique très volontariste, la situation dans la C.A.B., qui est officiellement bilingue, incite à l’optimisme : la proportion de bascophones est repassée de 24 à 30% entre 1991 et 2006, soit un gain de 140.000 locuteurs en 15 ans; surtout, parmi les 16-24 ans il y a désormais 59% de bascophones, grâce à l’école. Mais un bon quart des bascophones n’utilisent pas le basque au quotidien, ceux notamment qui vivent en couple avec des non-bascophones, et la présence du basque est fort discrète dans les grandes villes, Vitoria-Gasteiz, Bilbao et Saint-Sébastien, sauf dans les institutions officielles et au niveau de l’affichage (plaques de rues, etc.).

A vrai dire, la situation n’est pas si différente en Estonie: il n’y a que 50,2% d’Estoniens dans la population des villes estoniennes, et la troisième ville du pays, Narva, est russophone à 96%. Mais tandis qu’en Estonie les non-estophones sont largement au bas de l’échelle sociale, au Pays basque espagnol jusqu’à une date récente, l’élite urbaine était entièrement hispanophone et fière de l’être. En France, le basque continue de reculer; le processus semble enrayé dans la jeune génération, mais à un niveau insuffisant pour garantir la survie de la langue (16% des 16-24 ans étaient bascophones en 2006, et ce sont essentiellement des ruraux).

L’emploi de la langue nationale chez les «autochtones»

Une différence importante réside dans le fait qu’en Estonie l’attachement à la langue est général dans la population estonienne de souche (les non-estophones sont des immigrés de l’époque soviétique) alors qu’une partie notable de la population basque de souche, dans tous les milieux sociaux et surtout dans les anciennes générations, adhère encore à l’idéologie centralisatrice véhiculée par les classes politiques française et espagnole du 19e siècle aux années 1970-1980, méprise le basque et se refuse à le parler: c’est notamment le cas en France, en Navarre et en Alava, l’une des trois provinces de la C.A.B., pratiquement hispanisée depuis le 19e siècle (à plus forte raison, les 30% d’habitants de la C.A.B. nés hors de ses frontières éprouvent peu d’intérêt pour le fait basque).

En revanche, même les plus militants des Basques sont bilingues, et on a parfois l’impression qu’ils sont plus à l’aise en espagnol ou en français, ceux notamment qui ont réappris le basque dans le cadre d’une démarche militante. Dans une population entièrement bilingue, parler basque est encore largement un acte militant et un exercice parfois assez artificiel -par-delà l’exotisme de ses structures de base, la langue est d’ailleurs littéralement truffée de calques de l’espagnol, du gascon ou du français, sans parler des emprunts massifs de vocabulaire. Le plus grand écrivain basque vivant, Bernardo Atxaga, traduit lui-même ses œuvres en espagnol pour élargir son public… Le russe en revanche a eu peu d’influence grammaticale et idiomatique sur l’estonien (cette langue est tout aussi truffée de calques et d’emprunts, mais à l’allemand, la langue des anciens barons baltes, morte aujourd’hui en Estonie). Aucun Estonien n’est plus à l’aise en russe qu’en estonien, et les jeunes générations le maîtrisent de moins en moins bien.

Le paradoxe est que malgré tout, nombre d’Estoniens perçoivent toujours leur langue comme menacée. La menace identifiée n’est pas l’anglais: les jeunes sont tous parfaitement anglophones et, sauf pour quelques grognons professionnels de l’ancienne génération de l’intelligentsia, cela ne pose aucun problème, car l’anglais est perçu comme un instrument d’ouverture dont la maîtrise garantit la prospérité de l’Estonie, donc la survie de l’estonien; et puis le nationalisme linguistique est si fort que, contrairement à ce que l’on observe par exemple en Inde ou aux Philippines, parler anglais couramment ne signifie jamais l’utiliser en famille ou entre amis. La menace, c’est le russe, et la minorité russophone qui rechigne à s’intégrer linguistiquement: elle est souvent perçue, notamment depuis l’émeute urbaine d’avril 2007 à Tallinn, comme une cinquième colonne, réelle ou potentielle, de la Russie, ce grand voisin agressif, en proie à tous les durcissements politiques et idéologiques et qui ne s’est jamais excusé des crimes commis durant les 45 années d’occupation de l’Estonie par l’URSS, dont il se veut l’héritier.

Intégration ou séparatisme? 

L’Estonie et la C.A.B. mènent des politiques linguistiques volontaristes, assez comparables -même fragile, la renaissance du basque montre qu’un tel volontarisme est la clef de la préservation de la diversité culturelle de l’humanité, l’un des grands défis du 21e siècle, même s’il n’aurait pas eu d’effet sans l’engagement collectif des populations concernées.

Dans les deux régions, l’administration subventionne généreusement les institutions culturelles en langue locale: ainsi, en Estonie, entorse de taille au néo-libéralisme ambiant, toutes les revues littéraires estophones appartiennent à l’État, ainsi que les principaux théâtres et même des cinémas.
Dans les deux régions, les autorités financent à grands frais des programmes d’apprentissage de la langue, généralement de haute qualité, ainsi que d’autres visant à rendre accessible la gamme la plus large possible de produits culturels, notamment par le biais de traductions.
Dans les deux régions il y a deux systèmes scolaires, les familles étant libres d’inscrire leurs enfants dans l’un ou dans l’autre, mais la politique officielle est d’améliorer la maîtrise de la langue locale par les élèves de l’autre système, hispanophone ou russophone: ainsi, en Estonie, on introduit progressivement des cours en estonien dans le système scolaire russophone, et dans la C.A.B. des cours de basque sont obligatoires pour les élèves des écoles hispanophones. À terme, dans les deux pays l’objectif est de réunifier le système scolaire: dans le projet des autorités de la C.A.B., 60% des cours seraient en basque.

En Estonie, cette politique scolaire est sous-tendue par un objectif d’intégration de la minorité russophone à la société estonienne. Dans la C.A.B., il ne s’agit que d’assurer la survie de la langue basque en généralisant le bilinguisme, condition nécessaire pour que les bascophones puissent réellement «vivre en basque» s’ils le souhaitent -actuellement, ils sont forcés de recourir sans cesse à l’espagnol pour communiquer avec les non-bascophones. Mais en Estonie cette dernière problématique n’est pas absente non plus: les Estoniens sont exaspérés d’avoir à recourir au russe, langue pour eux synonyme d’oppression totalitaire, pour communiquer avec des gens qui se sont refusés à apprendre la langue du pays où ils vivaient à l’époque soviétique et s’y refusent encore parfois, alors que ledit pays est indépendant depuis 18 ans. Certains russophones de la nouvelle génération tentent de recourir à l’anglais, mais cela agace tout autant les Estoniens, comme toute marque du mépris persistant de leurs anciens oppresseurs pour l’idiome qu’ils chérissent tant.

De manière générale, dans les deux régions, la politique linguistique provoque des tensions, une minorité de russophones et de monolingues espagnols criant à l’injustice et à l’oppression: toute politique d’affirmative action suscite de telles protestations de la part des anciens dominants qu’elle défavorise. Ces récriminations sont plus audibles au Pays basque qu’en Estonie du fait du malaise lié à la présence d’ETA, mouvement terroriste fascisant sous un vernis marxiste dont on ne dira jamais assez le mal qu’il a fait à la cause basque, mais dont il faut rappeler que la grande majorité des Basques, même militants, sont loin d’en partager l’extrémisme.

On peut comprendre que certains non-bascophones du pays basque s’alarment d’une possible provincialisation culturelle en cas de triomphe définitif du basque: si l’espagnol se trouvait chassé du système scolaire et des médias, c’est à tout un pan de la culture mondiale auquel leurs enfants cesseraient d’avoir accès. Ces craintes, attisées par la droite espagnole, sont exagérées: même l’ETA n’envisage pas un Pays basque monolingue. Et puis en Estonie, l’essor de l’estonien vis-à-vis du russe n’a entraîné aucune provincialisation -il est vrai que le russe véhiculait (et véhicule encore largement) les valeurs du communisme et de l’autoritarisme et de l’impérialisme russe, alors que l’espagnol véhicule largement les valeurs de la démocratie et du progrès.

[1] Tous les chiffres concernant le basque sont issus de la IVe enquête sociolinguistique (2006), Vitoria, Servicio central de publicaciones del Gobierno vasco, 2008.

Photo : Céline Bayou (Saitn-Sébastien)

* Jean-Pierre MINAUDIER est Normalien, agrégé d’histoire, professeur en classes préparatoires, professeur d’histoire et de langue estoniennes à l’INALCO.

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