Immersion linguistique en Estonie – Une occasion originale de découvrir la langue de l’autre

En avril 2008, le vent de la Baltique rend la banlieue-est de Tallinn bien froide et inhospitalière. Loin des vieilles rues médiévales du centre-ville touristique, de grandes tours de béton se dressent le long d’une route nationale très fréquentée. 


Après quelques minutes d’hésitation, on m’indique un grand pavillon délabré au milieu d’une prairie. A l’intérieur, l’accueil chaleureux qui m’est réservé contraste immédiatement. Entouré par des personnes enthousiastes et dynamiques, je vais découvrir le centre d’immersion linguistique d’Estonie, une des pièces maîtresses de la politique d’intégration des minorités russophones.

Un concept simple et efficace

Je m’assois avec Svetlana Belova et Natalia Mialitsina, deux des responsables du programme, pour leur poser la première des questions qui m’intriguent: qu’est-ce que l’immersion linguistique? Mes interlocutrices résument simplement: «Un enseignant, une langue». Il s’agit de placer les élèves, en l’occurrence russophones, dans une situation où ils ne peuvent utiliser que l’estonien pour communiquer et étudier.

Dans l’idéal, le programme prend en charge les enfants à partir de l’âge de 5 ans, quand l’apprentissage d’une langue étrangère est encore aisé. La mise en condition débute par un jour par semaine en estonien pendant la première année, proportion qui augmente au fur et à mesure de la progression scolaire. Concernant les enfants qui n’ont pas pu bénéficier du programme avant l’âge de 10-12 ans, la logique est similaire: 40% des matières enseignées en 6ème le sont en estonien, contre 60% en russe. A la fin du collège en revanche, la totalité des sujets sont traités en estonien, ceci afin de respecter les exigences académiques des examens nationaux à venir.

Quelle est la réaction des élèves et de leurs parents à une telle mise en condition? Même si mes interlocutrices ne cachent pas de grosses difficultés récurrentes en tout début d’année, voire des «cas d’hystérie» chez quelques élèves, notamment les plus jeunes, l’adaptation est rapide et efficace. Les enseignants sont formés dans le but de n’utiliser que l’estonien à travers des images, des vidéos ou encore le langage corporel. Aussi les problèmes de communication sont-ils réglés très rapidement. Quant aux parents, le programme est basé sur un engagement volontaire, ce qui assure leur soutien total.

Une réponse originale aux défis de l’intégration

Le concept d’immersion linguistique est une innovation canadienne, développé au Québec dès les années 1960, exporté ensuite vers la région de Turku en Finlande, à forte minorité suédoise. Les Estoniens, culturellement très proches des Finlandais, se sont intéressés à ce programme dès 1998, et ont lancé leur propre centre d’immersion linguistique en octobre 2000.

Aujourd’hui, une dizaine de personnes travaillent dans ce bâtiment à Tallinn, qui est avant tout un lieu de rencontres de professionnels et de formation d’enseignants. Quelque 900 praticiens et parents y ont ainsi bénéficié de formations intensives depuis 2000. Il est aussi chargé de la coordination du réseau national d’immersion linguistique. Celui-ci comptait, en 2008, 17 crèches et 31 écoles et collèges, soit la moitié des écoles russophones du pays[1]. En tout, ce sont 2.552 élèves qui sont concernés pour l’année scolaire en cours, leurs parents ayant volontairement accepté de participer au programme. Sur huit ans d’existence, le programme a été suivi par environ 6.000 jeunes russophones. Du fait de leur jeune âge, il est encore trop tôt pour évaluer l’impact de l’immersion linguistique en termes d’éducation supérieure ou d’emploi, mais des audits gouvernementaux et indépendants montrent que les résultats scolaires sont probants et comparables aux évaluations effectuées au Canada et en Finlande.

L’engagement volontaire des établissements et des parents est de fait une garantie du bon déroulement de la scolarité. Mais il est aussi une de ses faiblesses. En effet, il est loin de toucher l’ensemble de la minorité russophone d’Estonie, qui compte environ 387.500 personnes, soit 29% de la population. Aucune initiative conséquente dans le domaine linguistique n’a été prise pour l’autre moitié des écoles russophones du pays. Sans compter que le nombre d’élèves diminue: en avril 2008, il était d’environ 4.000. De plus, le centre est confronté à une pénurie inquiétante d’enseignants estoniens prêts à jouer le jeu de l’immersion. Selon N. Mialitsina, ils auraient «peur d’aller dans des écoles russophones», ou tout simplement ne seraient pas intéressés. Ce qui déteint sur le budget annuel du projet, entièrement financé par le ministère estonien de l’Education nationale. L’immersion linguistique est donc une initiative originale et reconnue, mais qui reste marginale dans un pays en grand besoin de dialogue entre communautés.

Une réforme de l’Education nationale tardive

Toute la pertinence du programme est par ailleurs aujourd’hui remise en cause par une réforme de l’Education nationale, cette fois-ci obligatoire, dont la mise en œuvre s’étale de septembre 2007 à septembre 2011. A l’image de la réforme lettone, appliquée dès septembre 2004, la loi prévoit qu’un minimum de 60% des sujets enseignés dans les établissements scolaires doivent l’être en estonien. Les quatre ans de transition sont censés garantir à la fois une adaptation plus souple qu’en Lettonie voisine et une prise de conscience de l’intérêt de la réforme dans les écoles russophones.

Presque vingt ans après le retour à l’indépendance, des tensions interethniques sont encore palpables dans la société estonienne. Mais, au vu des progrès réalisés et avalisés par la communauté internationale concernant l’accès à la citoyenneté, le gouvernement estonien, tout comme son homologue letton, a maintenant changé de priorité. «Nous pensons qu’il est important que les matières soient enseignées en estonien afin de permettre aux étudiants russophones d’acquérir la possibilité de communiquer, un vocabulaire étendu et la capacité d’entretenir une conversation» en estonien, affirmait ainsi en 2007 Irene Käosaar, la directrice du département d’éducation des minorités au ministère de l’Education nationale, et fondatrice du programme d’immersion linguistique[2]. Le but est aujourd’hui de permettre l’intégration socio-économique des russophones, et d’offrir à chaque jeune diplômé des chances égales sur le marché de l’emploi. En 2007, le taux de chômage de la population non-ethniquement estonienne était toujours supérieur de cinq points à celui de la population estonienne[3].

La diversité linguistique comme richesse nationale

L’apprentissage de la langue estonienne est donc un élément essentiel de la politique d’intégration des minorités nationales. Englobant les questions de citoyenneté et d’emploi, c’est l’identité nationale en elle-même qui est intimement liée à la langue et à la culture, dans la droite ligne de la vision romantique allemande de la «Kulturnation», telle que théorisée par Herder au 18e siècle[4]. Apprendre l’estonien est donc une des premières étapes de la connaissance de la culture majoritaire. De plus, une étude publiée par Statistics Estonia à l’automne 2007 a révélé une relation forte entre la connaissance de la langue et le sentiment d’appartenance à la patrie estonienne: 82% des russophones locuteurs d’estonien considéraient ainsi l’Estonie comme leur patrie, contre 49% des russophones non locuteurs.

Dans cette perspective, l’initiative d’immersion linguistique a joué un rôle fondamental pour l’intégration «en douceur» et sur une base volontaire, afin de garantir le bilinguisme de jeunes russophones. S.Belova rappelle volontiers sa propre expérience de «pur produit de l’intégration» afin de montrer combien il est important pour un enfant issu d’une famille russophone de conserver ses origines. Devenir bilingue dans un pays comme l’Estonie est une chance, non seulement pour l’individu mais aussi pour la société tout entière. Mes interlocutrices déploraient néanmoins le fait que les jeunes Estoniens pratiquent de moins en moins la langue russe, faisant surtout le pari de l’anglais. On serait donc en passe d’aboutir à une situation où les jeunes russophones seraient plus à même de maîtriser les deux langues véhiculaires du pays, alors que les jeunes Estoniens ne comprendraient plus la langue de 29% de la population.

La volonté de continuer

Aussi le centre d’immersion linguistique devrait-il poursuivre ses activités après 2011, soit au-delà de la date de réalisation complète de la réforme de l’éducation. L’équipe rencontrée entend bien prolonger sa contribution à la construction d’une Estonie tolérante, multilingue et multiculturelle.

Un seul regret pour S.Belova: le programme est arrivé bien tard dans le pays. Dix ans d’attente pour des mesures concrètes d’intégration et d’apprentissage de la langue ont renforcé la frustration d’une bonne partie des minorités nationales. Selon elle, «beaucoup de temps a été perdu». Ce programme-clé pour les questions d’intégration ne s’arrête cependant pas là. En effet, le centre de Tallinn a lancé il y a peu des projets concernant d’autres langues européennes, telles que l’anglais, l’allemand ou le français. Et le concept s’exporte, comme par exemple en Russie occidentale, dans la république de Mari El, ou dans la réputée très francophone Wallonie, dans la région de Dinant. L’Estonie, très décriée depuis son indépendance pour le traitement réservé aux minorités, se retrouve donc à la pointe d’une expérience novatrice d’apprentissage de langues, qui contribue à façonner l’Estonie de demain. Résultats à suivre…

[1] 62 écoles russophones formaient en 2008 le réseau d’écoles des minorités, qui est financé par le ministère de l’Education nationale. Il n’existe pas aujourd’hui d’écoles spécifiques pour les locuteurs de biélorusse ou d’ukrainien. Mais une loi sur «l’autonomie culturelle» offre la possibilité aux minorités nationales d’ouvrir des écoles financées sur leurs propres fonds. Les communautés suédoise et finnoise bénéficient ainsi de leurs réseau scolaire, relié au ministère de la Population et des affaires ethniques.
[2] «Estonian language reform begins in Russian-speaking schools», International Herald Tribune, 3 septembre 2007.
[3] Au 3e trimestre 2007, le taux de chômage de la population active non-estonienne était de 8,6%, contre 3,9% pour les Estoniens (la moyenne nationale se situait à 5,4%).
[4] Johann Gottfried von Herder (1744-1844), philosophe allemand du siècle des Lumières, vécut entre Königsberg (aujourd’hui Kaliningrad) et Riga de 1762 à 1769. Il fut un des premiers à valoriser le patrimoine folklorique et la langue allemande, qui devinrent une base fondamentale de la nation. Cette idée influença fortement les éveils nationaux estoniens et lettons.

Sources principales
Entretien réalisé à Tallinn au Centre d’immersion linguistique, 17 avril 2008.
Site internet de la Fondation pour l’Intégration estonienne: http://www.meis.ee

* Sébastien GOBERT est étudiant en Master II à l’IEP de Strasbourg, mention Politiques européennes, parcours franco-polonais.

0