L’Arlequin moldave

Iurie Matei, jeune artiste contemporain, né en 1968 à Cazangic en Moldavie, s'est formé à l'école des beaux-arts d'Alexandru Plãmãdealã. Sa renommée n'a de cesse de grandir : il a exposé en Roumanie, Ukraine, Russie et aux Pays-Bas. Nombre de ses tableaux enrichissent des collections privées à travers le monde.


André Breton, Le Revolver à cheveux blancs, " Il y aura des fois ", Poésie GallimardIurie Matei appartient à la jeune génération des plasticiens moldaves du début des années quatre-vingt-dix. En optant pour une représentation figurative de la réalité et de ses facettes spatiales et temporelles, ce jeune plasticien a emprunté une des voies les plus dénigrées à l'heure actuelle. Avec ce choix vraiment singulier, l'univers de Iurie Matei s'affirme par son authenticité et son originalité.

Une architecture picturale déroutante

Ce qui frappe d'abord chez Iurie Matei, est l'importance qu'il accorde au fond, cet espace pictural souvent délaissé. Ce dernier devient un espace très structuré et riche de références transtextuelles. En effet, les coordonnées de cet espace sont celles d'un large échiquier aux carreaux rouges, blancs, bruns et noirs, lieu où se déploie le drame du tableau. Parfois, en l'absence d'échiquier, l'image de l'Océan surgit, force indomptable de la nature, qui réglemente les autres figures de cette peinture. Enfin, l'aspect récurrent de cette architecture picturale est le ciel, mais pas - ou peu - un ciel épuré et sans profondeur, plutôt un ciel voilé, troublé par les nuages et qui offre aux spectateurs des reflets chatoyants et colorés. Ce fond est aussi le théâtre des drames humains les plus tragiques et les plus douloureux.De plus, sur cette toile de fond, Iurie Matei fait surgir des citations extraites de l'histoire universelle de l'art.

Ces images-clés sont présentées avec une certaine nostalgie, comme si ces vestiges perdus et issus d'autres civilisations pouvaient revivre grâce à des reproductions esquissées au cœur d'œuvres plus contemporaines. Ces incrustations picturales sont des références aux civilisations antiques (égyptienne, grecque, romaine), à l'art médiéval et à la Renaissance, mais aussi un fervent hommage à quelques maîtres du vingtième siècle tels Picasso, Brancusi et Dali. Ainsi, Iurie Matei crée, par le jeu des perspectives et des citations picturale, une scène où se mêlent onirisme et réalisme.

Quand le rêve rejoint la réalité

La mise en scène établie par le peintre dans son tableau passe par l'apparition de multiples détails surréalistes comme les pions, la couronne, les papillons, le glaive, qui, devenus symboles, se répondent et s'opposent pour mieux intensifier les sentiments exprimés. Au cœur de cette dramaturgie, des personnages apparaissent, tous jouant un rôle, et plus particulièrement la figure de l'Arlequin - on songe ici à Picasso - figure déclinée sous différents aspects (en vieillard ou en jeune homme).

Ce personnage, image ludique du travestissement, est aussi la figure drolatique du peintre qui s'observe à distance et qui se joue des regards du spectateur de manière ironique. L'artiste et son double devenu bouffon sur la toile s'interrogent, l'air à la fois angoissé et amusé, sur le sens de la création artistique et sur sa portée. La profusion des couleurs et les contrastes symétriques et géométriques -qui rappellent les perspectives de Dali- sont des éléments qui contribuent à mêler fantastique et réalité. L'Arlequin est la figure centrale d'un univers où déambulent des rois brandissant des sceptres et des chevaliers armés d'épées, ainsi que de multiples visages aimés de femmes rêvées ou réelles. La nudité des corps tendus révèle le plus souvent une interrogation douloureuse, qui tente de trouver une réponse dans cet espace quadrillé et en apparence clos que représente le tableau ; de nombreux titres de peintures illustrent ce propos, par exemple l'Autoportrait pour moi-même ou la fuite philosophique ou Prière pour cesser la lutte entre âme et corps. Iurie Matei mêle donc de nombreux motifs qui se situent au carrefour de civilisations anciennes et contemporaines en utilisant des moyens plastiques aussi divers que l'hyperréalisme, le kitsch, le symbolisme ou le grotesque. Cette œuvre maîtrisée et cohérente est un reflet lucide et onirique de cette fin de siècle et fait écho à l'aphorisme d'André Breton: "L'imaginaire est ce qui tend à devenir réel"[1].

[1] André Breton, Le Revolver à cheveux blancs, " Il y aura des fois ", Poésie Gallimard.

* Virginie POITRASSON est écrivain.

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