Les volontaires français du Donbass: vers de nouveaux combats? (2/2)

Le cas des Français « engagés volontaires » dans la guerre du Donbass à partir de 2014 a été peu médiatisé. Après un premier article consacré au décryptage idéologique de leur engagement dans ce conflit, il s’agit ici de retracer la suite de leurs parcours combattants et militants en Ukraine, puis en sortie de conflit.


Monument de Saur-Mogila (1963, oblast de Donetsk), dédié aux combattants de la Seconde Guerre mondiale, détruit en 2014 lors des combats (source : pixabay.com).Le quotidien des volontaires français engagés aux côtés des séparatistes du Donbass est documenté par des vidéos, images et textes qu’ils postent eux-mêmes sur les réseaux sociaux. La vidéo Brigades continentales en Novorussie. Appel aux dons de matériel médical(1) datée du 5 octobre 2014, par exemple, souligne la difficile installation des paramilitaires français qui, au plus fort des combats, sont démunis de kits médicaux d’urgence, mais aussi de Doliprane et de sirop pour la toux. La mise en scène est militarisée, le ton martial, mais le manque de moyens est palpable.

De la réalité à la médiatisation du combat

Les vidéos suivantes s’en tiennent à la mise en scène du quotidien puis en viennent rapidement à des appels au ralliement de jeunes Français, les premières pouvant servir l’objectif des dernières. Si, dans un premier temps, les vidéos étaient censées traduire un état d’urgence, celui-ci laisse place à l’attente. Le temps se fait plus long, les échanges de tirs plus rares et les publications de vidéos plus fréquentes.

On peut ainsi, par ces films brefs, suivre l’évolution du conflit et donc du quotidien des combattants. La « diversité des expériences combattantes » a été théorisée par Anna Colin-Lebedev(2), qui a structuré le conflit en trois phases pour mieux identifier les étapes jalonnant le parcours des combattants : la première période correspond à celle de l’insurrection en Crimée et dans le Donbass. Elle s’étale de mars à août 2014 et voit arriver les premiers volontaires français. Elle est suivie d’une deuxième phase qui s’étend d’août 2014 à février 2015, où l’intervention russe s’intensifie. Cependant, les périodes d’euphorie guerrière et de combats acharnés sont relativement courtes. Les accords de Minsk II, bien que non-respectés par les parties, viennent calmer le jeu et, à partir de février 2015, les volontaires entrent dans une « guerre de position ». Une « routine combattante » se met en place, mais devient rapidement le théâtre du fatalisme et de la démoralisation, donnant lieu à des dérives vigilantistes.

La vidéo Les frères du Donbass : pour la vie d'un peuple produite par News-Front (média en ligne pro-russe) et publiée en mars 2019(3) rend compte de cette troisième phase dite de routine combattante. On y voit cinq volontaires d’Unité continentale nous présenter leur lieu de vie puis, subitement, se préparer au combat et ouvrir le feu depuis une tranchée. L’ennemi est invisible et l’on ne saurait dire si les coups de feu entendus en arrière-plan sont le fait de leurs alliés ou des groupes pro-ukrainiens, dans la mesure où ils ne sont visés par aucun tir directement.

Ces vidéos ont également été relayées par des plateformes d’extrême-droite, telles que le site fdesouche.com, visant à intégrer l’action des volontaires français du Donbass dans un discours politique plus large. Cette auto-médiatisation s’explique par le manque d’intérêt des médias classiques pour cette poignée de combattants. Peu de reportages leur sont consacrés, et ils y sont souvent décrédibilisés. Ils utilisent donc des sites et réseaux sur internet qui sont acquis à leur cause pour expliquer leur engagement et inviter de nouveaux combattants à les rejoindre. La rhétorique développée est confuse, mélangeant vocabulaire nationaliste, conspirationniste et révolutionnaire.

La poursuite du ou des combats

L’expression « sortie de conflit » pour les volontaires français engagés dans le Donbass est formellement applicable dès la signature des accords de Minsk de septembre 2014, puisqu’ils exigent que les volontaires étrangers soient immédiatement retirés des zones de combats par les parties au conflit. Avec la baisse d’intensité progressive des combats, les volontaires français sont de fait invités à réfléchir à leurs trajectoires de vie. Le début de l’année 2015 marque l’heure des choix pour nombre d’entre eux : poursuivre les combats les armes à la main ou modifier leur forme de combat ?

De fait, une partie des volontaires va refuser de se plier aux accords de Minsk II, c’est-à-dire de respecter l’accord de cessez-le-feu entre séparatistes et gouvernement ukrainien. Convaincus que le règlement du conflit ne peut passer que par la voie militaire, ils continuent la lutte armée et participent à la relance des combats à la frontière entre Donbass et Ukraine. Ainsi, Erwan Castel qui a rejoint le conflit en début d’année 2015, au moment de la signature des accords, demeure persuadé de la nécessité de poursuivre les combats et de la légitimité de l’idéal défendu, « une révolution conservatrice défendant la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes et une subsidiarité ascendante des identités natives construisant un monde multipolaire ». Prêt au sacrifice suprême au nom de ses idées, il se trouve actuellement toujours sur cette zone de combats et a été gravement blessé en septembre 2019 après avoir déclenché une mine anti-personnelle.

Une autre partie des volontaires se consacre à de nouveaux combats. Après avoir lutté les armes à la main, ils se lancent vers de nouveaux modes d’action pour continuer de défendre leur idéal. Ancien volontaire ayant combattu dans les forces armées séparatistes, Philippe Khalfine a décidé de raccrocher les armes pour retourner à la vie civile en Ukraine, en qualité de journaliste. Il dirige actuellement la rédaction francophone de l’agence News-Front dont le but est de « réinformer » les Français sur les questions d’actualité à l’international, mais aussi sur la situation en Ukraine et dans le Donbass, média financé par le patron de presse russe Konstantin Knyrik. D’autres volontaires animent des blogs pour analyser la situation ukrainienne ou commandent des réseaux pour attirer les maigres volontaires français prêts à venir combattre pour la « cause ».

Les changements de vie

En réalité, rares sont ceux qui sont restés poursuivre la guerre. La plupart des combattants, tels que Victor Lenta, sont rentrés en France lorsque la lutte s’est transformée en guerre de position et que l’ennui s’est installé dans les rangs. À leur arrivée en Ukraine en 2014, les premiers membres d’Unité continentale affirmaient qu’il leur serait difficile de rentrer en raison des poursuites judiciaires qu’ils devraient affronter pour avoir pris part à la guerre. Ils déclaraient alors qu’ils demanderaient l’asile politique en Russie si leur retour en France était impossible. En effet, au même titre que les combattants de retour du Rojava, ceux-ci peuvent avoir affaire aux autorités françaises à leur arrivée. Il semble cependant qu’il y ait un certain vide juridique concernant leur situation et que celle-ci soit traitée au cas par cas. Ils feraient en revanche systématiquement l’objet d’interrogatoires et de surveillance de la part de la DGSI, qui souhaite notamment obtenir des informations de première main sur ces zones de conflit.

Malgré ces contraintes, la plupart des Français partis en Ukraine ont de fait pu rentrer en France et reprendre leurs activités professionnelles ou militantes. La reconversion militante de Victor Lenta a été commentée dans certains quotidiens français en raison de son ancienneté dans les groupes d’extrême-droite. Au cours de l’hiver 2019-2020, il a en effet été repéré dans les manifestations de gilets jaunes, arborant fièrement ses médailles militaires gagnées sur le front ukrainien(4). Il a ainsi acquis un nouveau capital militant au sein des cercles qu’il fréquentait auparavant grâce à son expérience de combattant armé dans une « vraie » guerre.

D’autres ont choisi de poursuivre la lutte armée sur de nouveaux terrains d’opération. C’est le cas de Mickael Takahashi ou de Guillaume Cuvelier. Peu après la signature de Minsk II, ils sont partis en Irak pour combattre aux côtés de la 9ème brigade de volontaires des Peshmerga. G. Cuvelier a ensuite rejoint l’armée américaine, mais s’en est fait rapidement exclure à la suite d’un article du Washington Post(5) qui soulignait les tendances fascistes qui ont animé son passé de combattant. M. Takahashi a, quant à lui, fini par rejoindre la France, où il a été vu défilant lors de manifestations de gilets jaunes, avec d’autres anciens combattants du conflit ukrainien.

Du Donbass ukrainien aux manifestations parisiennes, les engagés volontaires français ont donc su se reconvertir. Mais la comparaison entre le conflit ukrainien et la crise sociale française s’arrête ici, même s’il est particulièrement intéressant de noter la présence des mêmes personnalités sur ces différents « théâtres de crise ».

Les raisons de la présence de combattants étrangers sur le champ de bataille ukrainien doivent encore être creusées, tâche complexe à laquelle s’est attelé par exemple Kacper Rekawek, spécialiste des idéologies extrémistes, dans une récente étude de fond sur la question(6). Il est en effet difficile de démêler les causes et revendications qui ont mené ces Français à risquer leur vie en Ukraine, que ce soit du côté séparatiste ou bien pro-ukrainien. Le discernement est d’autant plus complexe que les facteurs idéologiques ont été volontairement brouillés par les outils de propagande des deux parties au conflit. En réalité, les combattants français aux idéologies fascisantes se trouvent des deux côtés de la ligne de front. Il reste donc à retenir que le conflit dans le Donbass recouvre, comme nombre d’autres, un réel paradoxe qui a mené des Français aux idéologies communes à se combattre mutuellement.

Notes :

(1) « Brigades continentales en Novorussie. Appel aux dons de matériel médical », Unité continentale, 5 octobre 2014.

(2) Anna Colin-Lebedev, « Les combattants et les anciens combattants du Donbass : profil social, poids militaire et influence politique », Étude de l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM), n° 53, 2017.

(3) « Les frères du Donbass : pour la vie d'un peuple », News-Front, 5 mars 2019.

(4) Pierre Tremblay, « Un milicien du Donbass au service d'ordre des gilets jaunes », Huffington Post, 18 janvier 2019.

(5) Thomas Gibbons-Neff, « He fought with Russian-backed militants in Ukraine. Now he’s a U.S. soldier », Washington Post, 1er mai 2017.

(6) Kacper Rekawek, « Career Break or a New Career? Extremist Foreign Fighters in Ukraine », Counter Extremism Project (CEP) Germany, avril 2020.

 

Vignette : Monument de Saur-Mogila (1963, région de Donetsk), dédié aux combattants de la Seconde Guerre mondiale, détruit en 2014 lors des combats (source : pixabay.com).

* Ilinka Léger et Sébastien Marzin sont diplômés de l’INALCO en russe et relations internationales.

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