« Nous et eux ». La satire de l’occident

Les extraits présentés ici datent tous des années 1990. Une critique sociale se profile derrière chaque texte; pour autant, ce ne sont pas des pamphlets politiques, mais des témoignages d'une période d'incertitudes et de bouleversement des repères où l'homme ordinaire cherche sa place, conscient de ses faiblesses et du chemin à parcourir.


Dans les années 1990, la comparaison entre la Russie et l'étranger était l'un des sujets de prédilection des humoristes russes. Le déclin puis la chute du régime soviétique ont permis aux humoristes de jeter un regard de l'autre côté de la frontière, plus précisément du côté des pays occidentaux. Les voyages, les produits de consommation importés, l'arrivée des hommes d'affaires et des touristes étrangers en Russie, sans oublier le cinéma et la publicité, ont fait leur travail: l'humoriste russe découvre quelque chose sur lui-même en regardant vivre l'étranger.

Le regard est tendre, mais le constat est amer: ici et là-bas n'ont toujours rien en commun. La chute de l'Union soviétique n'a pas fait de la Russie un pays fonctionnant selon les règles occidentales. L'opposition entre "nous" et "eux" est bien vivace, disent avec beaucoup de tendresse deux chanteurs humoristiques, Alexei Ivachenko et Gueorgui Vassiliev. La sensation d'absurde qui est au cœur de toute démarche humoristique est présente dès qu'on jauge la Russie avec des critères occidentaux. La Russie est peut-être un terrain que Dieu s'est choisi pour ses expérimentations les plus hasardeuses, se demande Mihail Jvanetski, sans doute l'humoriste le plus populaire en Russie depuis plusieurs décennies. "Quelle que soit la manière dont ont vit, on ne peut plus vivre comme ça", conclut-il. La clé de l'énigme se cache dans le caractère même de l'homme russe, porteur de tous les absurdes, se dit un autre humoriste, Mihail Zadornov.

Mihail JVANETSKI
Et depuis le cosmos Il contemple

Et depuis le cosmos Il contemple un tableau pittoresque, peint sans huile: quelque part au milieu, tel un rocher, se dresse la belle vie et de tous les côtés des individus essaient de s'en approcher. Ils ont essayé d'y accéder par le servage: ça n'a pas marché, ils sont passés à côté. Ils sont passés par le communisme: là aussi, ils ont trop dévié de trajectoire. Quelqu'un a dit: c'est par le marché que c'est le plus court, mais alors il faut jeter la moitié des provisions pour être plus légers et reculer pour mieux sauter. Ils ont reculé, ils ont commencé à prendre de l'élan. Pendant qu'ils gagnent de la vitesse, ils perdent leurs derniers repères et ne savent plus où précisément se situe cette belle vie. Ils savent que c'est quelque part à côté, d'ailleurs, on en sent l'odeur, on entend la musique.

Avec des cris et des hurlements ils sont passés à côté, c'est à peine s'ils ont évité de sauter dans le féodalisme. Ils ont recommencé à faire demi-tour; la coque frappe contre les rochers, l'avant s'enlise dans le sable.

Ils sont bien, ceux qui sont nés dans la belle vie. Ils regardent d'en haut comme les autres souffrent en s'approchant de tous côtés à la nage et leur crient: "A gauche, à gauche, encore plus à gauche!.." Les autres les invitent: "Montrez-nous, corrigez-nous de l'intérieur."

Non, répondent-ils, nous ne pouvons corriger que depuis chez nous.
Certains crient même: "Allez-vous-en, suivez votre propre chemin." Suivre son propre chemin, c'est à nouveau suivre le chemin du froid et de la malnutrition, le chemin de l'absence d'objectifs et des grandes pertes humaines.
C'est ce tableau inoubliable que le Seigneur gardera en mémoire: la belle vie dressée au milieu du cosmos et autour ses anneaux avec leurs trous et leurs bouts qui dépassent.
J'ai une question à Lui poser, une question polie, avec vouvoiement: "Pourquoi donc vous ne nous aidez pas, Seigneur ?"

On ne peut plus vivre comme ça

Notre vie est définie par une seule phrase: "On ne peut plus vivre comme ça !" Nous l'avons d'abord entendue de la bouche des bardes et des humoristes, puis des prosateurs et des économistes, aujourd'hui de celle du gouvernement.
L'homme de chez nous entendait cette phrase il y a 300 ans, 200, 100 et enfin, il y a 70 ans, il a fait ce qu'on lui conseillait, parce qu'on ne pouvait plus vivre comme ça. Depuis, il entend cette phrase tous les jours.
Depuis qu'il s'est assuré que ces mots ont cessé d'être une phrase pour devenir une loi indépendante de sa vie, il est devenu plus joyeux. Quelle que soit la manière dont ont vit, on ne peut plus vivre comme ça.
Et comment peut-on vivre? Là les opinions divergent. Là-bas, de l'autre côté de la frontière, ils ont l'air de vivre pas trop mal, mais on ne peut pas vivre comme ça. De plus, chez nous il y a de hauts responsables qui nous répètent qu'on ne peut pas vivre comme là-bas, d'ailleurs on a déjà refusé une fois, alors il faut souffrir, mais tenir parole.
On leur demande: "Là-bas, il y a de quoi manger?"
- Il y a de quoi manger.
- Il y a de quoi s'habiller?
- Il y a de quoi s'habiller.
- Il y a de quoi boire?
- Il y a de quoi boire.
- Alors pourquoi on ne peut pas vivre comme là-bas?

A cette question-là, ils deviennent pourpres, passent au tutoiement, puis te disent des choses sur toi qui te font hocher la tête longtemps et chuchoter la nuit: "Attends, en 65 je n'étais pas du tout à Kazan…"

Bref, vivre comme là-bas est interdit, et comme ici -on ne peut pas vivre comme ça. C'est pourquoi le public qui suivait avec plaisir les humoristes qui oscillaient entre prison et liberté, regarde aujourd'hui avec un égal plaisir les économistes qui expliquent pendant leurs concerts pourquoi on ne peut pas vivre comme ici et il ne faut pas vivre comme là-bas. Car que ferons-nous alors de ceux qui nous gênent, on ne peut quand même pas les jeter, on doit les nourrir; après tout, c'est leur idée de vivre comme on ne peut plus vivre, ce sont eux les auteurs, ils ont droit à des égards.

Les billets pour les concerts des économistes les plus célèbres se vendent comme des petits pains, l'hilarité est générale dans la salle. Le public ne rit plus des mots, mais des chiffres.
Ils ramassent par-ci, ils perdent par-là.

Il n'y a pas dans les magasins, mais il y a dans les réserves en cas de guerre. Faisons donc une guerre avant que ce ne soit périmé.
Dans le monde personne ne mange de viande congelée à part nous et les animaux du zoo, d'ailleurs les animaux ne la mangent pas, il ne reste donc que nous.
Alors je me dis: on nous garde peut-être pour l'exemple. Le monde entier regarde et montre du doigt:
"Regardez, les enfants, il ne faut pas vivre comme ça!"

Mihail ZADORNOV Nous autres

Nous autres, nous sommes des gens étonnants! Nous voulons vivre comme tout le monde et ne ressembler à personne. Nous avons du chômage en même temps qu'une pénurie de main d'œuvre. Nous compatissons avec l'esprit et nous votons avec le cœur. Timides au quotidien, mais toujours héroïques au combat. Nous honorons les morts et oublions de payer les pensions des survivants.

Nous nous considérons comme plus intelligents, c'est pourquoi nous sommes toujours les derniers des cons. A tout moment, nous sommes prêts à pardonner à ceux que nous avons offensés et à ceux à qui nous devons de l'argent.

Paresseux mais énergiques. Nous nous fatiguons pendant les loisirs et nous nous reposons au travail. Il est plus facile pour nous d'inventer un véhicule tout-terrain que d'entretenir les routes.

Nous ne respectons que ceux qui sont d'accord avec nous. Parfois, nous retirons plus de plaisir de la bagarre que du sexe. Nous pleurons pendant les mariages et nous chantons aux enterrements. Nous sommes misérables, mais bien habillés. Nous sommes les seuls à sortir dans la rue le matin en tenue de soirée.

Nous sommes agités mais patients. Personne à part nous ne pourrait supporter aussi longtemps un gouvernement qu'il ne supporte plus. On peut d'ailleurs dire aujourd'hui "les gouvernements"… qui nous ennuient comme des miettes dans le lit. Tu essaies de les secouer et elles t'exaspèrent toujours.

Nous sommes mous, mais émotifs. Nous réfléchissons deux fois par jour et le reste du temps, nous essayons de digérer le résultat de nos réflexions. Mais alors, quand on réfléchit, c'est puissamment, avec tout l'organisme! Si l'un de nous se met à agiter ses jambes sous la table, c'est qu'il a une pensée profonde. La plupart d'entre nous sont préoccupés par les trois éternelles questions russes: "Que faire?", "Comment envoyer tout ça au diable?" et "Comment maigrir en s'empiffrant le soir?"

Nous autres, nous sommes des gens merveilleux! Mal éduqués, mais nous réussissons aux mots croisés comme personne! Seul l'un de nous peut deviner, sans même un début d'instruction primaire, que le cheval de Don Quichotte s'appelait Rossinante. Alors qu'il n'a jamais lu Don Quichotte et qu'il est sûr que Don Quichotte a été écrit par Don Quichotte en personne.

Nous haïssons l'Ouest et l'imitons en tous points. "Que leurs films sont primitifs", nous indignons-nous. "Ces films ne sont pas pour nous, mais pour des êtres unicellulaires." Tout en regardant avec délectation lesdits films dans lesquels à la fin du combat sur un terrain d'essais nucléaires, au milieu de têtes nucléaires fumantes, le héros -une armoire à glace- embrasse l'héroïne. Le tout après qu'une série de missiles s'est brisée contre sa tête dont le vide résisterait même à une guerre nucléaire.

Nous vénérons Jésus en oubliant ce qu'il nous a enseigné. En allumant un cierge, nous prions pour des bénéfices. Nous croyons aux cérémonies, pas aux sermons. Nous sommes en même temps croyants et superstitieux. En emménageant dans un nouvel appartement, nous ne savons pas par quoi commencer: boire à l'appartement ou le faire bénir? Ou alors laisser d'abord entrer un chat[1], puis bénir l'appartement, enfin boire avec ceux qui l'ont béni?

Nous autres, nous sommes des gens étranges! La plupart de nous sont certains que croiser un cercueil le matin porte chance, croiser un ramoneur présage une rentrée d'argent, croiser un boiteux garantit la santé. Un boiteux bossu - une très bonne santé! Et que sortir la poubelle le soir veut dire se retrouver sans argent dès le lendemain matin. Alors que l'expérience montre que si on ne sort pas la poubelle le soir, la seule certitude est que ça va sentir mauvais dans la maison la nuit.

Nous sommes des païens avec un vernis orthodoxe. Nous sommes prêts à cracher par-dessus notre épaule gauche[2], et peu importe qui se trouve à notre gauche, tout en faisant un signe de croix et en disant des jurons: "Pardonne-moi, Seigneur, nom de …!"

Oui, nos sentiments les plus forts, jusqu'à l'amour, nous les exprimons par des mots non destinés à l'écrit. Les grossièretés nous sont indispensables non pas pour nous injurier, mais pour avoir une perception artistique de la vie. Seul l'un de nous peut proférer des jurons d'émerveillement devant le reflet du soleil matinal sur l'eau de la rivière!

Nous autres, nous sommes des gens imprévisibles. Notre amour s'exprime avec des hématomes, notre bonté avec des poings. Nous sommes fiers de ce que nous avons bu et nous sommes fiers de nos femmes, parce qu'elles sont les plus fortes du monde.

- Imagine-toi, la mienne a elle-même assommé le violeur… avec une traverse de chemin de fer!
- Ça, ce n'est rien ! La mienne ferme hermétiquement les bocaux de conserves à mains nues!
- Madame! Nous faisons un sondage. Que pouvez-vous dire de l'amour?
- Oh, je ne sais pas, je n'ai jamais trompé mon mari…
Nous nous faisons des compliments avec des mots contradictoires: "horriblement beau", "terriblement intelligent" et "diaboliquement sain". Nous ironisons sur le mot "patriote", nous injurions en traitant notre interlocuteur d'intellectuel, ou pire d'"intellectuel pouilleux". C'est une expression bien à nous, il n'y a que chez nous qu'on laisse les intellectuels arriver à un tel état de dégénérescence.

Mais l'essentiel, c'est que nous vivons sans remarquer tout cela. En rêvant qu'un jour nous aurons de la chance. Sur le chemin du cimetière, nous rencontrerons un ramoneur bossu et boiteux avec une poubelle à la main. Et ce sera à l'aube, même si nous nous levons habituellement à onze heures. Alors, nous serons vraiment heureux.

Alexei IVACHENKO et Gueorgui VASSILIEV Le nôtre et le leur

Le nôtre a une haute teneur en alcool
Il contient beaucoup de mineurs et de ballerines
Dans le nôtre il y a de la raison et de la volonté
Alors que le leur est sans cholestérol

Le leur s'épuise par le sexe
Et se ruine au casino
Le leur poursuit, menace et tire
Le nôtre regarde des histoires sur le leur au cinéma

Le leur ne craint pas la neige et le brouillard
Le leur peut rouler sans jamais s'arrêter
Mais si le leur vient un jour s'écraser dans le nôtre
Il n'en restera pas grand-chose

Le nôtre ne comprend pas un traître mot dans leur langue
Le leur n'arrive pas à en aligner deux dans la nôtre
Le nôtre menace de faire voir ce dont il est capable
Le leur s'en fiche complètement

Le leur vole en rase-mottes au-dessus du nôtre
Le nôtre reste vigilant et lui tire dessus
C'est vrai qu'il n'arrive pas trop à l'atteindre
Mais ce n'est pas grave: le leur finira bien par tomber tout seul.

 

 

[1] Coutume censée porter chance dans un nouveau lieu d'habitation
[2]Superstition destinée à éloigner le mauvais sort

 

 

Par Anna LEBEDEV

Bibliographie

Mihail JVANECKIJ, Sobranie sotchinenij, tom 4, Devânostye [Œuvres complètes, volume 4, les années quatre-vingt-dix], Moscou, 2000
Mihail ZADORNOV, My [Nous autres], Argumenty i Fakty, 1998
Aleksej IVACHENKO, Georgij VASIL'EV, Pripadki molodosti [Crises aiguës de jeunesse], CD audio, Moscou, 2000