Pologne : un pays divisé sur la question migratoire

La question de l’immigration est devenue un débat de société en Pologne. Dans un État qui a pris l’habitude de voir ses citoyens partir à l’étranger, la tendance s’inverse désormais. Et le sujet divise le pays, que ce soit au plan politique, médiatique ou sociétal.


Plan de Varsovie édité en anglais à l’intention des migrants, rassemblant des adresses pouvant leur être utilesLa position très ferme des autorités polonaises actuelles concernant l’accueil de migrants a été largement commentée sur la scène internationale. Mais les réticences affichées par Varsovie ne reflètent pas forcément l’état d’esprit de toute la Pologne face à ce phénomène relativement nouveau. L’observation de différents acteurs de la société polonaise, tels que les partis politiques, les médias polonais ou la population, montre que les avis sont en fait très hétérogènes.

Pourtant, même si aujourd’hui le phénomène d’immigration s’amplifie, il reste en réalité très en-deçà de ce que connaissent les pays d’Europe de l’Ouest : officiellement, il y aurait actuellement 333 000 étrangers(1) en Pologne, ce qui est très peu pour une population totale de 37,7 millions d’habitants(2).

Une classe politique invitée à se positionner

La classe politique polonaise est fortement divisée entre, grosso modo, une droite très conservatrice et nationaliste, une droite modérée plutôt libérale et une gauche pro-européenne.

La Plateforme civique (Platforma Obywatelska, PO) est l’un des partis les plus influents en Pologne. Libérale et pro-européenne , la PO est favorable à l’accueil d’étrangers dans le pays et à leur intégration. En 2015, Ewa Kopacz, alors Première ministre, avait clairement appelé les Polonais à être solidaires envers les migrants. D’autres partis, tels que l’Alliance de la gauche démocratique (Sojusz Lewicy Demokratycznej, SLD), le Parti paysan polonais (Polskie Stronnictwo Ludowe, PSL) ou encore le parti Moderne (Nowoczesna) considèrent que l’immigration est non seulement un phénomène naturel mais, plus encore, une opportunité pour le pays dans le contexte actuel : la Pologne doit en effet combler le vide laissé par les deux grandes vagues d'émigration de 2004 et 2014 liées à l’attractivité des marchés du travail hors du pays.

La position est différente pour les partis de la droite conservatrice et nationaliste. Selon le parti Pologne solidaire, fondé en 2012 par Zbigniew Ziobro (lui-même ancien membre du parti Droit et Justice - Prawo i Sprawiedliwosc, PiS), il est important d’établir préalablement à leur accueil si les étrangers sont capables de respecter les valeurs culturelles de la Pologne, notamment en ce qui concerne l’égalité entre les hommes et les femmes, la liberté d’expression ou encore la liberté religieuse. Le parti d’extrême-droite Liberté, dirigé par son fondateur Janusz Korwin-Mikke, connu sur la scène européenne pour ses dérives et discours racistes et misogynes, considère quant à lui que l’immigration représente une menace pour la sécurité et la souveraineté du pays. Une prise de position qui peut sembler paradoxale dans le pays où est né le mouvement Solidarité.

Si on croit connaître la position du parti actuellement au pouvoir, le PiS, elle n’est en réalité pas si univoque. Le parti est connu pour avoir refusé, au plus fort de la crise des migrants en Europe, d’accueillir des réfugiés en Pologne (le pays devait accueillir 100 réfugiés mais n’a pas rempli ses obligations) et, plus globalement, pour rejeter tout étranger culturellement éloigné de la culture polonaise. Cependant, face à la réalité actuelle du marché local du travail, le PiS commence à évoluer, quitte à mener désormais un double discours : il affirme être prêt à accueillir dans le pays des personnes originaires du Vietnam, des Philippines et des pays de l’ancien bloc de l’URSS, tout en souhaitant contrôler et sélectionner les nationalités qui entrent en Pologne. Cette volonté d’une politique d’immigration choisie se focalise sur les personnes d’origine musulmane, diabolisées par le PiS mais aussi par les médias contrôlés par ce parti.

Quand la politique influence les médias

La position des médias polonais est tout aussi divisée que celle de la classe politique.

Gazeta Polska, mensuel de droite, conservateur et nationaliste, soutient le parti au pouvoir. Si son avis sur les immigrés en provenance de pays européens ou du continent américain est assez neutre, sa posture concernant les migrants originaires des pays musulmans est bien plus marquée. Le magazine contribue à diffuser une image diabolisée et faussée du migrant, avec des articles et des unes provocatrices. C’est ainsi qu’en 2017, une de ses couvertures titrait « Les migrants ont ramené des maladies mortelles en Europe »(3). Grzegorz Wierzchołowski, l’auteur de l’article, a assuré s’être basé sur une étude allemande pour étayer ses propos. En réalité, il reprenait les idées promues par le think tank anti-islam américain Gatestone Institute.

Le magazine Do Rzeczy, quotidien de droite et conservateur, critique les décisions migratoires de pays comme l’Allemagne, voire la France. Ainsi, le 4 décembre 2018, le média publiait un article intitulé « Mais où sont passés les Français ? »(4), faisant référence à la société multiculturelle française : il entendait démontrer que ce modèle, nuisible, débouchait sur un échec sociétal dont la Pologne devait se prémunir.

D’autres médias, au contraire, souhaitent diffuser une image positive et rétablir les faits sur l’immigration et surtout les migrants, qui sont les plus touchés par la manipulation médiatique. En 2015, plus de quarante éditeurs polonais, en coopération avec l’Office polonais des étrangers (Udsc), ont mené une campagne d'information au sujet des migrants, pour atteindre des millions de Polonais. Présentées sous forme d’un support de quatre pages, les informations ont été relayées par les plus grands journaux polonais ainsi que par certaines chaînes de télévision et stations de radio : y ont pris part, notamment, Newsweek, Fakt, Super Express, Gazeta Wyborcza, Polityka, Onet.pl ou encore la radio Tok.fm. Le mot d’ordre de cette campagne était : « Plus de connaissances - moins de peur - les migrants en Pologne ». Dans un souci pédagogique, les médias se sont efforcés de définir les termes du débat et de répondre aux questions les plus fréquemment posées par les Polonais.

Mais ce genre d’effort ne peut tout résoudre. En Pologne comme ailleurs, la population est soumise à des rumeurs et des manipulations et sujette à des peurs plus ou moins rationnelles.

Médias et manipulation

En 2015, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) a commandité à la société française de sondages Ipsos une enquête sur le thème : « Que pensent les Polonais des étrangers ? »(5). L’étude démontre que les Polonais éprouvent beaucoup de sympathie à l’égard des Européens de l’Ouest, ainsi que des Américains et des Canadiens (62 % des personnes interrogées). Viennent ensuite les personnes originaires d'Amérique latine (42 %), les Africains (37 %) et les Vietnamiens (36 %). Les Polonais affichent en revanche une claire méfiance face aux Ukrainiens et aux étrangers originaires de pays musulmans. Même s’ils se sentent proches des Ukrainiens d’un point de vue culturel et géographique, les Polonais restent méfiants à leur encontre et expriment la persistance de rancœurs historiques. Le fait qu’un million d’Ukrainiens ait migré vers la Pologne voisine depuis le début du conflit avec la Russie n’est évidemment pas étranger à la persistance de ce manque d’empathie : le vide un moment constaté sur le marché local du travail est aujourd’hui en partie comblé par les Ukrainiens et tire les salaires à la baisse, estiment les locaux. Certains Polonais considèrent même que les Ukrainiens sont mieux payés que les Polonais. La xénophobie envers les Ukrainiens trouve aussi souvent sa source dans l’histoire commune des deux pays. On a pu le constater à l’automne 2016, lors de sortie du film Wolyn, qui revient sur les massacres de Volhynie perpétrés entre 1942 et 1944, quand 60 à 100 000 civils polonais ont été exécutés par des Ukrainiens, essentiellement dans le nord-ouest de l’actuelle Ukraine et en Galicie. Ce film a révélé combien les blessures du passé au sein de la société polonaise restaient béantes.

En ce qui concerne les immigrés originaires du Proche et du Moyen Orient, seulement 18 % des Polonais affirment éprouver de la sympathie à leur égard et 55 % estiment que ces personnes représentent une menace pour la sécurité du pays du fait de leur identité musulmane. De plus en plus de personnes associent la menace terroriste à la crise migratoire. Sur les réseaux sociaux, des pages et des comptes sont créés, et expriment cette intolérance assumée : sur Facebook, une page intitulée « Stop à l’islamisation de l’Europe » (« Stop Islamizacji Europy ») rassemble plus de 64 600 membres. Et peu importe à ces angoissés que leurs peurs trouvent peu de justifications en Pologne, État accueillant très peu de réfugiés en provenance des pays du Sud.

Dans le même temps, nombreux sont ceux qui souhaitent aider et comprendre les immigrés. Aujourd’hui plus que jamais, la Journée mondiale des réfugiés qui a lieu le 20 juin prend du sens : en 2018, des festivités ont été organisées à cette occasion dans douze grandes villes de Pologne, avec pour mot d’ordre « Courage ». Des animations diverses, la diffusion de films et des actions éducatives dans les écoles ont été organisées avec succès. Sous un angle festif, il s’agit d’informer et de lutter contre la diffusion de la haine, en éduquant en particulier la jeunesse polonaise.

Notes :

(1) « Cudzoziemcy w Polsce », PAP, Onet Podroze, 1er avril 2018.

(2) « Polska liczba ludnosci », Populationof.net, 15 avril 2019.

(3) Agnieszka Filipiak, « Prawicowy tygodnik straszy: „Uchodźcy przynieśli śmiertelne choroby”. Ile w tym prawdy ? », Newsweek.pl, 26 juillet 2017.

(4) « Gdzie się podziali Francuzi ? », DoRzeczy.pl, 4 décembre 2018.

(5) Marta Urzędowska, « Co Polacy sadza o cudzoziemcach ? » (« Que pensent les Polonais des étrangers ? »), Ipsos / Wyborcza.pl, 24 juillet 2015.

 

Vignette : Plan de Varsovie édité en anglais à l’intention des migrants, rassemblant des adresses pouvant leur être utiles (photo : Centre multiculturel de Varsovie).

 

* Julia Zurek est étudiante de Master 2 Commerce international à Sorbonne Université.

 

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