Sopot, un pont qui guérit

À une douzaine de kilomètres au nord de la ville de Gdańsk, dans la baie russo-polonaise, se trouve la ville de Sopot, ainsi que sa jetée en bois qui permet d’être temporairement perché sur la mer Baltique, en côtoyant peut-être une mouette qui voltige là depuis toujours. Cette jetée, pont sans destination, s’apparente à une « déchirure », renvoyant a posteriori aux ruptures qu’a connues la ville : prussienne, puis incluse dans la ville libre de Gdańsk, allemande, et finalement polonaise une fois les Allemands expulsés.


La jetée de Sopot (illustration Nina Dubocs)Cette jetée et son histoire renvoient à l’idée de destination imaginaire. Elles évoquent aussi celle de guérison, car Sopot est une ville qui s’est développée pour accueillir des centres de spa. Aujourd’hui, les nombreux touristes qui arpentent la jetée contribuent à alimenter un cliché désormais incontournable de l’espace baltique.

Une construction prussienne balnéaire

La côte baltique fut un temps parsemée de petits villages de marins pêcheurs, comme celui de Sopot, qui signifie « source ». Au XIXsiècle, un centre balnéaire va accoster ici, sur les plages de sable et de tourbe. Il s’identifie par la construction d’une jetée initiée en 1824 par un docteur français de la Grande Armée napoléonienne, Jean Georg Haffner (1775-1830). La démarche a alors un but thérapeutique, la jetée permettant de voir la ville se développer au fil de la découverte de nombreuses guérisons attribuées à l’eau. La Pologne du Nord est alors incluse dans l’Empire prussien de Wilhelm II (1859-1941), qui la catégorise comme sa ville préférée et y fait construire lui-même une résidence. Il attire dès lors progressivement vers Sopot tout un « luxe providentiel » pour les élites de Varsovie, de Königsberg (actuelle Kaliningrad) ou encore de Berlin. Pour être mieux connectée, la ville se voit doter d’une ligne ferroviaire qui la relie au reste de l’Empire.

En 1877, la jetée, longue initialement de 65 mètres, est rallongée de 20 mètres. Elle symbolise la vocation prussienne de cette région de Poméranie, « pont » entre le centre de l’Empire et les provinces de l’est prussien, mais également lieu de reconquête des âmes « polonaises » de Sopot. On y met alors en avant, notamment, le folklore cachoube(1). Dans la prolongation de la texture en bois qui tapisse la jetée s’intègrent à l’architecture locale des vérandas de style « suisse Alpin » qui font leur apparition au début du XXe siècle. Elles semblent apporter la montagne à la mer. La proximité de la forêt, caractéristique des rivages de la mer Baltique, pourrait tromper le voyageur non avisé quant à l’origine de ces vérandas. Le bois est non seulement essentiel à l’économie de cette région mais il est aussi symbolique de son identité, car il est à la source d’une des plus grandes richesses de la Baltique, la résine des conifères noyés : la pierre d’ambre, à l’origine d’un complexe écosystème dans la région, se voit elle aussi attribuer par certaines croyances des vertus thérapeutiques.

Les établissements vont continuer de proliférer à Sopot, spas, sanatoriums et autres centres dédiés aux soins. On pense notamment à la célèbre maison-spa, magnifique chef-d’œuvre architectural construit en 1903, malheureusement détruite pendant la Seconde Guerre mondiale. En 2009, à la réouverture du spa, une copie reproduit la rotonde originelle, incarnation de cette époque où Sopot se fit connaître comme une destination balnéaire européenne sans égale.

Rupture politique et continuité matérielle

Dans une Pologne qui cherche à imaginer son renouveau après l’indépendance de 1918 et suite à une guerre dont elle ne sait si elle sort vainqueur ou vaincue, Sopot est intégrée à la Ville libre de Dantzig, placée directement sous la protection de la Société des Nations créée en 1919 pour faire respecter l’ordre international né du Traité de Versailles. Libérée des trois empires qui la divisèrent, la Pologne libre et indépendante, notamment par son accès aux côtes baltiques, ne cache pas son ambition de reconquérir cette ville qui compte 95 % de germanophones. Mais son premier souci est d’abord la Russie qui, après la Révolution de 1917 et son retrait de la Grande Guerre, dispose d’une grande armée et d’une idéologie puissante. Dans la ville libre, les échanges entre Allemands et Polonais deviennent conflictuels : les Polonais réclament leurs droits vis-à-vis des autorités de Dantzig, alors que les Allemands tentent de l’incorporer économiquement(2), forçant en 1920 la création du port de Gdynia, un peu plus au Nord.

Un siècle après sa construction, en 1928, la jetée de Sopot devient la plus longue jetée en bois d’Europe, et on y compte au moins 30 000 touristes étrangers par an(3), soit le double de la population du canton. La Seconde Guerre mondiale va conduire à l’expulsion des populations allemandes de Sopot. S’en suivra logiquement sa polonisation, notamment par le biais de l’immigration de Polonais en provenance d’Ukraine. La ville, elle, a été quasiment épargnée des destructions des deux guerres.

La jetée de Sopot (illustration Nina Dubocs)

La revitalisation de Sopot et la symbolique de la jetée

Sopot obtient le statut officiel de « ville spa » en 1999. Pourtant, elle semble s’éloigner depuis inexorablement de ce label, historique pour elle. Le voyageur qui arrive à la gare de Sopot descend le long de la voie principale, la rue Bohaterów Monte Cassino, et se dirige vers la jetée. Il constate alors l’éclectisme architectural typique des villes frontières, qui entremêle néo-gothique – notamment à travers les monuments ecclésiastiques –, art nouveau et modernisme, comme celui de la « maison courbée ». Celle-ci, comme d’autres liées à la revitalisation contemporaine, a été vivement critiquée par ceux qui souhaitent préserver l’héritage historique(4) et voient dans ces nouveaux espaces des trahisons à l’identité profonde du lieu. Pour eux, ces espaces relaient la jetée au second plan, retirent son atmosphère « cosy » à la ville et, ainsi, lui ôtent son caractère. La « modernité » atteint jusqu’à la jetée, sur laquelle prolifèrent toutes sortes de petites échoppes servant des plats. Plus loin, les bateaux chargent les touristes qui souhaitent rejoindre Gdańsk, comme à l’époque des lignes de bateaux fluviaux « Pacibos », incarnation de la tranquillité d’antan. La tendance à la commercialisation du site n’a pas maintenu ce critère pourtant propre aux lieux. On profite aujourd’hui plus de la jetée en l’admirant depuis un petit café près de la plage, qu’en y déambulant. D’autant que son accès est désormais payant.

Du géo-tourisme historique à la géopolitique

Depuis la venue du Kaiser Wilhelm II en 1906, nombreuses sont les personnalités qui se sont pressées à Sopot. Par exemple en 1906, Chaim Weizmann, premier Président d’Israël, y célébra son mariage. En septembre 2009, Sopot est devenue aussi symbole de construction de la coopération internationale : le président russe Vladimir Poutine rencontra le Premier ministre polonais Donal Tusk, à l’occasion du 70ème anniversaire du début de la Seconde Guerre mondiale(5). Ce fut l’occasion pour le chef du gouvernement polonais de rappeler à son interlocuteur que la Blitzkrieg lancée le 1er septembre 1939 par les nazis trouvait son origine dans la signature du pacte Ribbentrop-Molotov. V. Poutine, lui, devait avoir en tête au même moment la signature en mai 2009 du Partenariat oriental, initiative suédo-polonaise visant à arrimer certains pays d’Europe à l’Union européenne. Cheminant côte à côte, les deux hommes, une fois arrivés au bout de la jetée, ont dû faire demi-tour et rebrousser chemin. Le « pier » de Sopot prenait une fois de plus toute sa dimension symbolique disant, bien plus que n’importe quelle conférence de presse, à quel point la réconciliation polono-russe buterait encore longtemps sur l’histoire et le passé.

Notes :

(1) Marian Mroczko, « For Obtaining and Solidifying Poland’s Access to the Sea », Studia Maritima, vol. XXIV, Szczecin, 2011, 14 p.

(2) Małgorzata Durydiwka, Enhancing competitiveness of V4 Historic Cities to develop tourism Aspects of Cultural Heritage, University of Debrecen, 2014, 209 p.

(3) Jacek Poplatek, « Architectural Symbols of a City - Case Study », IOP Conference Series: Materials Science and Engineering, Vol. 245 Issue 4, Gdansk, 2017, 9 p.

(4) Rodney Carlisle, « Danzig: The Missing Link in the History of Flags of Convenience », The Northern Mariner/Le Marin du Nord, XXIII n °2, Ottawa, 2013.

(5) Michael Schwirtz, « Putin Praises Poland for Bravery in World War II », New York Times, 1er septembre 2009.

 

Vignette : illustration Nina Dubocs.

* Charles-Adrien Fourmi est étudiant en maîtrise d’Études centre et est-européennes à l’université Jagellon de Cracovie (Pologne).

 

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