Stari Most, un symbole fatigué

Stari Most, le Vieux Pont, enjambe la rivière Neretva au cœur de Mostar, capitale de la région d’Herzégovine. C’est le symbole de la ville depuis le XVIème siècle. Parfois source inédite de tensions diverses, Stari Most est-il encore le pont de tous les habitants de Mostar ?


Stari most reconstruit (illustration Nina Dubocs)Après la guerre en Bosnie-Herzégovine (1992-1995), Mostar est devenue une ville emblématique de la division et des tensions dites « inter-ethniques », représentée comme un territoire inerte, fossilisé dans la haine. L’Union européenne (UE) en charge de l’administration de la ville jusqu’en 2004, souhaite alors faire de Mostar un modèle pour le futur du pays. C’est ainsi que Stari Most devient un argument de choix dans le discours européen alors en cours sur la réconciliation, la stabilisation de la ville et, plus largement, du pays. Le Vieux Pont devient un accessoire brandi par l’UE, les donateurs et quelques acteurs locaux qui font de sa réapparition dans le paysage de Mostar le symbole d’une renaissance, d’un retour à la normale, une chance pour la ville. Nous revenons ici sur l’histoire d’une méprise et d’un échec dont les mostariens payent le prix.

Un symbole écrasant

« Jamais la destruction d’un monument n’avait été regardée par le monde entier avant. Tout le monde a vu le pont s’effondrer dans la Neretva ce matin-là. Il en a été de même pour son inauguration en juillet 2004, les images ont fait le tour du monde. Nous avons été dépassés par le symbole qu’était devenu le Pont… mais, Stari Most aurait dû être le début de quelque chose pour Mostar, pas l’aboutissement. » Les propos de Senada Demirović-Habibija(1), mostarienne, architecte, urbaniste, membre de l’équipe en charge de la reconstruction de Stari Most en 2004, illustrent à la fois la fierté et l’amertume qui entourent la réapparition du pont et la politisation de sa reconstruction.

Joyau architectural ottoman réalisé par Mimar Hajrudin et dont la construction s’achève en 1566, après neuf ans de travaux, Stari Most est le symbole de Mostar. Le nom de la ville vient de mostari, « les gardiens du Pont ». Il occupe les vers des poèmes, son arche brisée est comparée au vol d’un goéland arrêté au-dessus du canyon de la Neretva, il est sur tous les tableaux, les cartes postales, dans quasiment toutes les maisons. C’est une destination touristique déjà très populaire avant la dernière guerre. Mostar est une ville de passage sur la route de Dubrovnik. On n’y reste pas, on va voir le pont et l’on reprend sa route.

La destruction de Stari Most par l’armée croate le 9 novembre 1993 est restée comme un véritable traumatisme dans la mémoire de beaucoup de mostariens qui se souviennent des rafales victorieuses tirées en l’air sur les lignes croates alors que la nouvelle de la destruction du Pont parcourait la ville en guerre.

Pendant pratiquement dix ans, le vide laissé par Stari Most est abyssal et sa reconstruction ne l’a pas comblé.

Les images du Pont endommagé pendant la guerre, ses moignons s’élançant dans le vide au-dessus de la Neretva après sa destruction illustrent articles et livres sur la guerre de Bosnie-Herzégovine. Il devient aussi un symbole de conflit et de haine.

Stari most détruit (illustration Nina Dubocs)

Stari Most détruit (illustration Nina Dubocs)

 

Une métaphore erronée de la réconciliation

Mostar, tout d’abord sous administration de l’UE, est divisée. Fait unique en Bosnie- Herzégovine, c’est l’UE qui prend directement en charge la reconstruction de la ville et qui, après en avoir élaboré la division, doit parvenir à sa réunification. Stari Most devient alors cette métaphore commode du Pont réconciliateur qui va en quelque sorte raccommoder, réparer la ville scindée par le conflit.

L’UE, l’UNESCO(2), mais aussi quelques acteurs locaux en font donc un symbole de paix, un lieu de rencontres, une solution à tous les problèmes. Or, Stari Most ne fait que relier deux parties du même quartier musulman de Stari Grad, la Vieille Ville, et n’a jamais été un symbole d’autre chose que de Mostar.

La passerelle de Stari most (illustration Nina Dubocs)

La passerelle installée sur Stari Most en attendant sa reconstruction (illustration Nina Dubocs)

 

La réelle ligne de division de la ville se situe quelques centaines de mètres plus à l’ouest de la rivière : c’est le boulevard de la Révolution qui, lui, reste aujourd’hui encore partiellement en ruines, continuant de matérialiser l’ancienne ligne de front, une cicatrice bien visible au cœur de la ville et à laquelle les mostariens se confrontent émotionnellement tous les jours. La reconstruction du Vieux Pont ne répare rien.

La cérémonie d’inauguration organisée en juillet 2004 privilégie les dignitaires locaux et internationaux ; les mostariens eux, ne fouleront leur Stari Most qu’après les élites. Surtout, cette année 2004 est une formidable séquence de relations publiques pour l’UE qui, en mars par la voix de son Haut-Représentant spécial Paddy Ashdown, impose la réunification administrative de la ville aux mostariens qui ne sont pas consultés, puis inaugure le « Nouveau Vieux Pont » quelques mois plus tard. Pacifiée, réunifiée et réconciliée, Mostar peut devenir cette ville stable et dévouée au tourisme qu’ambitionne l’UE.

Une des données que l’UE n’a prise en compte dans sa gestion de la ville après la guerre et dans l’instrumentalisation de Stari Most comme symbole de réconciliation est que 60 % de la population de Mostar a changé pendant le conflit, au cours duquel nombre d’habitants sont morts, partis, ont été déportés. De nouveaux arrivants les remplacent, venus d’Herzégovine de l’Est ou de Bosnie centrale et ne connaissant pas la ville dans laquelle ils habitent désormais. Stari Most n’est pas leur symbole, et encore moins un symbole commun, parce qu’il est désormais perçu comme un monument musulman. Il devient alors la cible de dégradations diverses : en 2016, un groupe d’Ultras(3) jettent dans la Neretva la pierre symbolique installée à l’entrée de la Vieille Ville et sur laquelle était inscrite « Don’t Forget 93 ». Le jour même, une nouvelle pierre est ré-installée au même endroit, on y sculpte le même message.

Un tourisme dévastateur

Au fil des années 2000, le tourisme se développe à Mostar. La fréquentation de la ville augmente constamment mais les infrastructures, elles, ne suivent pas. Privée d’élections locales depuis 2008 faute d’accord entre les partis nationalistes sur le mode de scrutin, la ville est à l’abandon. Le moindre espace vide ou en ruine est transformé en parking payant illégal, les plateformes en ligne de location d’appartements ou de chambres ont fait exploser les loyers et il est devenu pratiquement impossible de trouver un logement pendant la saison touristique pour les mostariens en quête d’un toit à moyen ou long terme. Si l’on trouve encore dans la Vieille Ville deux ou trois échoppes vendant de l’artisanat local, Stari Grad croule désormais sous les produits venant principalement de Turquie ou de Chine et n’ayant aucun rapport avec l’artisanat local, pourtant riche. La vue sur le Pont se monnaie durement, de nouvelles terrasses apparaissent tous les ans à flanc de rives, construites on ne sait trop comment ni avec quelle autorisation.

Le site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO se dégrade petit à petit. La zone de Stari Most est impraticable l’été, les terrasses hurlent chacune une musique différente. Sur les berges de la Neretva, les touristes se pressent pour faire des micro-balades en canoë pneumatique, cinq euros pour passer deux fois sous le Vieux Pont. À l’été 2019, une tyrolienne a été inaugurée : elle part de la rive gauche du Pont Lučki, au sud de la Vieille Ville et duquel on a une des plus belles vues sur Stari Most. Désormais, on peut s’élancer et traverser la Neretva sur la tyrolienne et jouir d’une vue unique sur Stari Most.

Stari most reconstruit (illustration Nina Dubocs)

Stari most après sa reconstruction (illustration Nina Dubocs)

 

« Comme si la Neretva n’était pas déjà assez polluée comme ça ! Regarde, on dirait un parc d’attractions au rabais. Qu’est-ce qu’on est en train de faire du Pont ? de notre ville ? » Edin, un des rares artisans de Stari Grad, poursuit : « Il n’y a plus rien pour nous ici. Le tourisme a fini de nous prendre notre ville. Il n’y a plus un seul endroit calme, chaleureux, où tu peux juste venir passer un petit moment tranquille. C’est fini. La musique hurle partout, les prix sont hors de portée pour nous. Il n’y a plus l’hospitalité d’avant, à la bonne franquette. Tout ça, c’est terminé. » Cette frustration se retrouve parfois dans des propos franchement hostiles envers « les étrangers » qui viennent le temps d’une journée voir Stari Most, se prendre en photo, ne comprennent pas le quotidien dans lequel se débattent les mostariens ou sont obsédés par la guerre, finie depuis 24 ans : « Mais qu’est-ce qu’ils ont les étrangers à prendre les ruines en photos ? », s’agace Alma, vivant dans le quartier jouxtant la Vieille Ville.

Le processus de reconstruction de la ville a donné la priorité à celle du patrimoine au détriment des infrastructures et des logements. En outre, si le patrimoine ottoman, situé dans la partie Est de la ville, a été considéré comme une chance de développement touristique et donc économique, d’autres aspects ont été négligés : c’est le cas du patrimoine austro-hongrois, du patrimoine orthodoxe mais aussi du patrimoine industriel (Mostar était une ville ouvrière importante en Yougoslavie). Ces différentes strates de l’histoire de la ville disparaissent peu à peu, sacrifiées sur l’autel de la vision univoque de l’UE. On ne peut que regretter que les habitants de la ville n’aient jamais été consultés sur la reconstruction de Mostar, sur son urbanisme et sur sa réunification. Ce sont pourtant les mostariens qui auraient pu fournir la clé du langage commun aux deux parties de la ville, exprimer les besoins, les attentes et l’absolue nécessité de redéfinir ensemble une nouvelle ville, plutôt que d’essayer, en vain, de reproduire celle d’avant-guerre en la tronquant.

Notes :

(1) Entretien mené par l’auteure, Mostar, mars 2019.

(2) Stari Most est classé au patrimoine mondial de l’humanité depuis 2005.

(3) Supporters de Zrinjski, l’équipe croate de football de Mostar.

 

Vignette : Stari Most après sa reconstruction (illustration Nina Dubocs).

* Aline Cateux est doctorante en anthropologie sociale au Laboratoire d’anthropologie prospective de l’Université catholique de Louvain-la-Neuve et travaille sur les espaces de résistance à Mostar. Elle séjourne, vit ou travaille en Bosnie-Herzégovine depuis plus de vingt ans. Elle est collaboratrice régulière du Courrier des Balkans.

 

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