Albanie : un islam soluble dans le nationalisme ?

La situation de l'islam en Albanie est paradoxale. Ce pays est théoriquement le seul en Europe dont la population est majoritairement musulmane. Pourtant, si les retrouvailles avec les pays arabo-musulmans après la chute du communisme ont contribué à générer un prosélytisme islamique, celui-ci n'a pas rencontré de grands échos au sein de la population.


Cet « échec » est sans doute lié aux particularités du contexte socio-religieux albanais (coexistence avec 30 % de chrétiens, large sécularisation de la société, forte présence des Bektashis, confrérie mystique musulmane...) et à un nationalisme qui a toujours fait passer avant une quelconque solidarité religieuse musulmane la défense des intérêts de la nation albanaise.

Malgré les différentes tentatives de réislamisation essentiellement menées de l'extérieur par des prédicateurs étrangers, la société albanaise demeure dans l'ensemble largement indifférente à la religion. D'un point de vue culturel et politique, le fondamentalisme islamique, en provenance notamment du Moyen-Orient, fait l'objet d'un rejet quasi-unanime. Le renouveau de la pratique reste très faible parmi la grande majorité des musulmans : le ramadan et les cinq prières quotidiennes sont pratiquées par un nombre extrêmement limité de gens , la consommation d'alcool, en particulier la boisson nationale, le raki, ne fait l'objet d'aucune restriction et la viande de porc est, elle aussi, consommée sans problème.

Si la Fête du Sacrifice (Bajram) est un jour férié, très rares sont ceux qui lui donne une autre signification que l'occasion de faire un repas familial, au même titre que Noël et le Nouvel an -que l'on fête partout comme en Occident. La principale conséquence de la politique missionnaire a été la multiplication de mosquées dans le paysage albanais, plus d'une centaine (dont celle de Shkodër, la plus grande des Balkans), mais qui semblent toujours vides, sauf dans certaines localités connues depuis toujours pour leur plus grande ferveur religieuse comme Kavaja ou Shkodër.

Dans ce contexte, on comprend la profonde indignation des hommes politiques et des intellectuels albanais quand ils entendent parler de leur pays comme d'un pays musulman et comme d'un repaire de fondamentalistes, notamment par leurs voisins serbes. Les Albanais se réclament du monde euro-atlantique et beaucoup considèrent l'islam comme un héritage superficiel des cinq siècles d'appartenance de leur pays à l'Empire ottoman.

Tentation de l'Orient et réorientation pro-occidentale

Si les tentatives de réislamisation de la société albanaise ont dans leur ensemble échoué, il n'en reste pas moins que des mouvements islamistes, principalement sous la forme d'ONG ou de fondations (comme la fondation iranienne Saadi Chirazi), se sont installés en Albanie au début des années 90. Une politique d'ouverture envers les pays musulmans est alors menée par le président Berisha (1992-1997) sous l'impulsion du chef des services de sécurité, Bashkim Gazidede, qui présidait également l'Association des intellectuels musulmans Kultura Islame (Culture islamique).

Les principales mesures en ce sens ont été l'adhésion à l'Organisation de la conférence islamique (OCI) et l'établissement de relations diplomatiques avec l'ensemble des pays musulmans, dont les ressortissants ont été généralement dispensés de visas. La préoccupation principale de Tirana était alors de disposer de capitaux. L'afflux des investissements arabes s'est accompagné de l'installation de plusieurs centaines de musulmans étrangers dont certains poursuivaient un double objectif : diffuser l'islam en s'appuyant sur des associations caritatives, médicales et éducatives et faire de l'Albanie une base arrière pour les réseaux islamistes. La CIA a ainsi mis au jour des connexions entre certaines associations présentes en Albanie et Al-Qaida, selon le rapport de l'International Crisis Group Bin Laden and the Balkans publié en 2001.

Bien qu'ils soient extrêmement minoritaires, certains groupes et personnalités se sont laissés convaincre par ces missionnaires étrangers. On peut citer le cas intéressant d'Abdi Balleta, apparatchik de haut rang (ancien ambassadeur d'Enver Hoxha auprès de l'ONU) maintenant à la tête d'un petit parti nationaliste, le Parti du Redressement national, dont l'une des idées maîtresses est la revendication de l'islam comme élément de l'identité nationale albanaise. Plusieurs centaines de jeunes Albanais suivent par ailleurs des études dans des écoles coraniques de divers pays étrangers, principalement en Arabie Saoudite mais également en Albanie même dans des madrasas gérées ou financées par des prédicateurs étrangers.

ll faut néanmoins nuancer cette montée de l'islamisme radical en Albanie. A la différence de la Bosnie-Herzégovine, plus perméable aux influences des milieux islamistes -principalement en raison de l'héritage de la guerre qui a favorisé la venue de militants de la cause islamiste et du fait de la faiblesse de ses institutions, les tentatives de réislamisation de la société albanaise menées par certains milieux saoudiens ou pakistanais à partir de 1992 se sont toutefois globalement soldées par un échec, malgré la mise en oeuvre de moyens importants et une certaine bienveillance du régime du Président Berisha jusqu'en 1997.

La politique de bienveillance à l'égard des activités islamistes s'est infléchie après l'arrivée au pouvoir en 1997 des socialistes (dirigés par Fatos Nano, orthodoxe du Sud) et sous la pression des Etats-Unis. Les aspects les plus spectaculaires de cette coopération entre les services de renseignements albanais et américains furent l'arrestation et l'expulsion d'une dizaine d'islamistes arabes entre juin 1998 et novembre 1999. Les attentats du 11 septembre 2001 ont encore renforcé cette tendance. La fermeture des bureaux de la fondation saoudienne Al-Haramein en mai 2002 marque ainsi la fin d'une époque qui a fait de l'Albanie une terre de choix pour la propagation de l'islam fondamentaliste. Sur les trente organisations islamiques qui ont oeuvré en Albanie durant les dix dernières années, seule une dizaine sont encore actives. Le nombre de ressortissants arabes associés aux activités de prosélytisme religieux est passé de plus de 1000 en 2001 à environ 120 personnes.

Les particularités de l'islam albanais

L'échec des tentatives de réislamisation peut s'expliquer par diverses raisons. Il convient tout d'abord de garder présent à l'esprit les particularités de l'islam albanais qui le rendent différent de l'islam moyen-oriental: l'islamisation des Albanais s'est faite progressivement jusqu'au XIXème siècle, les Bektachis, confrérie mystique musulmane connue pour sa tolérance (voir intertitre rouge) ont eu une influence importante au sein de l'élite albanaise. En outre, un tiers au moins de la population n'a pas du tout été touché par l'islamisation (on estime que les orthodoxes représentent à peu près 20 % de la population, les catholiques 10 % et les musulmans 70 % dont 20 % de Bektashis). Les musulmans sunnites sont prédominants dans le centre et le Nord-Est du pays, les catholiques au Nord et les orthodoxes au Sud. Cette répartition géographique recoupe en fait le clivage qui divise les Albanais en deux groupes culturels et linguistiques: les Guègues au nord et les Tosques au sud.

Par ailleurs, la société albanaise a connu depuis les années 20 un large mouvement de sécularisation: nombre de notables musulmans ont suivi l'exemple du Roi Zog, admirateur d'Atatürk et marié à une catholique fervente. L'accentuation de la singularisation, parmi les musulmans, des Bektashis par rapport aux Sunnites -à tel point que l'on considère maintenant qu'il y a quatre religions et non trois en Albanie- a encore renforcé les particularités de l'islam albanais. Mais c'est surtout la féroce répression anti-religieuse à l'avènement du régime communiste, qui a abouti à une interdiction totale des religions en 1967, l'Albanie devenant alors par sa constitution « le premier État athée » au monde, qui a rendu la société albanaise globalement indifférente aux influences religieuses même si des formes de religiosités ont toujours persisté même aux moments les plus répressifs du régime communiste.

Un nationalisme albanais qui aspire à dépasser les barrières confessionnelles

A ce contexte historique, il faut ajouter la spécificité du nationalisme albanais qui ne se fonde pas, à la différence des autres nationalismes dans les Balkans, sur une association entre la nation et une religion. Le nationalisme porté par les élites albanaises et qui s'est cristallisé à l'époque communiste est en grande partie « athéisant ». Les Albanais ont toujours été unanimes à souligner avec fierté que leur identité nationale était la seule dans la région à ne pas s'appuyer sur un facteur religieux et aiment à répéter la fameuse phrase de Vasko Popa : « la religion des Albanais, c'est l'albanité ».

Le nationalisme albanais aspire à dépasser les barrières confessionnelles. Il est en cela bien différent des nationalisme serbe ou croates pour lesquels l'identité nationale se pose également en terme d'identité religieuse (on est croate et catholique, serbe et orthodoxe). Ainsi en Bosnie-Herzégovine, où les peuples de trois confessions parlent la même langue, c'est la religion qui devient le signe de la différence. A l'inverse, en Albanie, la pluralité confessionnelle n'altère pas le sens d'une identité commune, caractérisée par la pratique d'une langue spécifique, appartenant au groupe indo-européen, mais sans aucune parenté avec les langues voisines, notamment les langues slaves. L'islam n'est pas le seul marqueur identitaire des Albanais face aux Serbes, aux Macédoniens et aux Grecs comme il l'est pour les musulmans de Bosnie-Herzégovine face au Serbes et aux Croates.

Au contraire, le multi-confessionnalisme fait partie intégrante de l'identité nationale albanaise. L'identité religieuse fonctionne donc comme une sous-catégorie de l'identité nationale (on est albanais orthodoxe, albanais musulmans, albanais catholiques). Les conflits interconfessionels sont rares et tendent plutôt à s'exprimer sous la forme de conflits politiques ou culturels.Ainsi, les Albanais ont paru moins affectés par le sort des Musulmans bosniaques que ne l'ont été les musulmans d'Egypte, d'Iran ou de Malaisie: les différences ethniques et linguistique ainsi que des intérêts politiques divergents les animaient (Sarajevo se référait au principe d'intégrité territoriale des Etats pour nier toute légitimité aux « républiques » serbe et croate auto-proclamées alors que Tirana et Pristina insistaient au contraire sur le principe d'autodétermination des peuples pour justifier l'existence de la république autoproclamée du Kosovo). De même, ni la guerre au Kosovo ni en Macédoine n'ont provoqué de poussée islamiste, l'accent ayant été mis sur la solidarité nationale entre Albanais plus que sur une quelconque solidarité musulmane.

Par ailleurs, l'islam est perçu comme contradictoire avec l'appartenance à l'Europe. Dans un pays dont le héros national, Skanderbeg, était un aristocrate catholique en lutte contre les Ottomans, et qui vénère Mère Teresa comme une héroïne, nombreux sont ceux qui vivent leur origine musulmane comme une gêne. Les priorités des gouvernements albanais qui se sont succédés depuis 1997 sont l'intégration dans les structures euro-atlantiques (OTAN et UE). Dans ce contexte, l'islam est perçu comme un facteur retardant cette intégration et tout doit donc être fait pour s'en distancer.

Vers un renforcement de la composante musulmane de l'identité albanaise ?

Dix ans après la chute du communisme, le réveil de l'islam, en concurrence avec celui du christianisme, demeure marginal, la religion musulmane étant souvent perçue comme contradictoire avec la défense des Albanais dans les Balkans et surtout l'identité européenne du pays. Dans le cas albanais, la solidarité nationale passe avant la solidarité religieuse.

Néanmoins, avec la guerre au Kosovo en 1999 et la crise en Macédoine en 2001, les Albanais de l'ex-Yougoslavie (à 95 % musulmans) ont acquis un poids politique plus important au sein de l'espace albanais dans les Balkans. Alors que, traditionnellement, ce sont les élites albanaises du sud qui avaient joué un rôle important dans l'élaboration de l'identité nationale albanaise, on assiste, comme le relève Nathalie Clayer dans son article « islam et identité nationale dans l'espace albanais » à un déplacement de ce centre de gravité du Sud vers le Nord, c'est-à-dire de la sphère « Tosque » vers la sphère « Gègue » où le poids de l'islam sunnite est plus présent. Ce basculement géographique pourrait impliquer à l'avenir également un plus grand poids de l'islam dans la formulation de l'identité nationale albanaise.

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Les Bektashis

Le Bektashisme est une confrérie mystique musulmane ottomane dont le saint éponyme, Hadji Bektash vécut au XIIIème siècle en Anatolie centrale, mais qui fut véritablement structurée au XVIème siècle. Sa doctrine, d'origine soufie, est syncrétique et très éloignée de l'islam sunnite traditionnel. Une des caractéristiques du Bektashisme est de s'être prononcé en faveur du nationalisme albanais à l'époque de la désagrégation de l'empire ottoman au début du XXème siècle. Cette confrérie est devenue une communauté religieuse à part entière à côté de l'islam sunnite dans l'Albanie des années 20. Le centre mondial du bektashisme est situé en Albanie depuis 1929.

Par Hélène RIGAL
Vignette : un soir ordinaire à Durrës, Albanie (photo libre de droits, attribution non requise).

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