Aperçu du cinéma russe contemporain

Longtemps soumis au carcan du pouvoir soviétique, le cinéma russe a découvert, dans les années 1990, la liberté et le marché. Aujourd'hui, confronté à la concurrence de superproductions médiocres, le cinéma d'auteur semble renaître de ses cendres.


"Avant, le cinéma russe avait une âme. Après, il a sombré dans la violence et dans le superficiel. Aujourd'hui, il renaît doucement, mais, espérons, sûrement", explique Jenia, responsable du service culturel pour la jeunesse de Mourmansk(1). La majorité des Russes et de nombreux spécialistes du cinéma partagent son point de vue sur cet "avant" et cet "après" la disparition de l'URSS.

Le plus important de tous les arts

Le cinéma, considéré par Lénine comme le plus important de tous les arts en raison de ses vertus propagandistes, a été pendant plus de soixante-dix ans choyé par le pouvoir soviétique. Les bolchéviques ont amplement développé l'industrie cinématographique, en créant en Russie, puis dans toutes les républiques socialistes, des studios dotés de moyens considérables. Des chefs-d'œuvre y ont été tournés, ainsi que des films de pure propagande. D'autres films, censurés, n'ont vu le jour sur les écrans que des années plus tard. Le cinéma a été un formidable "thermomètre politique".

La chute de l'URSS sembla mettre un point d'orgue à ce florilège. Dans l'incroyable bouleversement que vivait la Russie, le cinéma ne semblait plus être une priorité. Les critiques de cinéma prédisaient déjà la fin d'un monde et surnommaient les studios Mosfilm "le Titanic". La production se tarit pour voir apparaître quelques années plus tard des films essentiellement consacrés à la guerre, et notamment aux exploits des soldats russes en Tchétchénie, à la violence des jeunes livrés à eux-mêmes et à la drogue. Le talent manque souvent dans ces productions. Seuls quelques réalisateurs sortent du lot: Nikita Mikhalkov (dont de nombreux critiques russes considèrent qu'il ne réalise plus des films russes, depuis Le Barbier de Sibérie), Pavel Lounguine (Taxi Blues, La Noce), Alexandre Sokourov (L'Arche russe), Alexei Guerman (Khroustaliov, ma voiture!).

Vers une privatisation des grands studios

L'industrie cinématographique a hérité de l'ère soviétique une structure de grands studios. Cette cinématographie est aujourd'hui indépendante politiquement et idéologiquement. Mosfilm, le plus grand studio de Russie (2500 films tournés en soixante-quinze ans), a connu en février 1998 un début de privatisation, sous la forme d'un konzern, sorte de groupement d'intérêt économique. Il a cependant conservé le statut d'entreprise d'Etat. Le président des studios de Mosfilm, Karen Chakhnazarov, tente d'éviter leur privatisation complète. En novembre 2003, lors d'une visite des studios, le président Vladimir Poutine a voulu le rassurer sur ce sujet, mais les incertitudes demeurent. Les considérations économiques et financières, étrangères aux cinéastes à l'époque soviétique, sont devenues une préoccupation centrale. Mosfilm, criblé de dettes et sous-équipé en matériel de standard international, est dans une situation économique précaire.

Le budget du ministère du cinéma, le Goskino(2), est amputé de façon récurrente. Seuls les investissements privés et étrangers permettent aux studios de subsister. Les studios de Saint-Pétersbourg, qui ont conservé le nom de Lenfilm, sont les plus anciens de Russie. Depuis 1918, 1500 films y ont été tournés. Deux réalisateurs symbolisent de nos jours ces studios: Alexandre Sokourov et Alexei Guerman. Le premier a récemment réalisé L'Arche russe (2002). Cette fiction historique, tournée dans le mythique musée de l'Ermitage en un seul plan séquence de plus d'une heure, a été primée au Festival de Cannes dans la section "un certain regard". Quant au dernier film d'Alexei Guerman, Khoustaliov, ma voiture ! (1998), il a pour toile de fond le procès dit "des blouses blanches", point culminant des purges anti-juives de la dernière décennie du règne de Staline.

Hégémonie des productions étrangères

L'ouverture de studios indépendants à la fin des années 90 et l'émergence des grands opérateurs audiovisuels, tel NTV, laissaient présager une importante distribution. Mais cette production est souvent consacrée à la fiction télévisuelle (le plus gros chiffre d'affaires de la production russe) et la distribution des films destinés au cinéma reste faible: sur la cinquantaine de sociétés de distribution de films en activité, seules dix-huit ont distribué au moins cinq titres au cours d'une année comprise entre 1996 et 2000(3). Si à l'époque soviétique, les films des pays capitalistes n'avaient pas droit de cité, la concurrence est aujourd'hui des plus féroces. A Moscou, 97% des films projetés sont étrangers. Bien que dans une trentaine de régions, 160 salles(4) soient tenues de présenter 40% de films russes, les films étrangers représentent 93% des projections sur la totalité du territoire. Le prix moyen du billet connaît de forte disparités géographiques: à Moscou ou Saint-Pétersbourg, le spectateur débourse entre 100 et 120 roubles (quatre euros), contre huit roubles (10 centimes d'euros) sur le reste du territoire. En octobre 1996, le Kinomir ("Le monde du cinéma"), salle moderne financée par Eastman-Kodak, a ouvert ses portes à Moscou, mais les films russes n'y sont pratiquement pas diffusés.

Renouveau du cinéma d'auteur

En dépit de ces difficultés, le cinéma russe renaît de ses cendres. En témoignent les succès du Retour, de Zviaguintsev, primé au festival de Venise cet automne, et de Koukouchka, d'Alexandre Rogojkine, ayant pour thème la rencontre de deux soldats, russe et finlandais, pendant la Seconde Guerre mondiale(5). La vitalité des festivals russes de cinéma, comme ceux de Moscou et de Saint-Pétersbourg, contribue à ce renouveau. Dans cette dernière ville, "le Festival des Festivals" reste assez conventionnel et peu ouvert à la production nationale. En revanche, "Message to Man", festival international de films documentaires, de courts-métrages de fiction et d'animation se déroulant chaque année en juin, est un bel exemple d'ouverture et d'originalité. En 2003, le jury a récompensé un documentaire russe consacré à une ethnie de Sibérie orientale, un film d'animation français et un court-métrage britannique.

Le cinéma russe n'est pas mort, loin s'en faut. De nombreux talents sont prêts à éclore, pour peu qu'on leur en donne les moyens.

 

 

Par Gabrielle CHOMENTOWSKI

 

1. Grande ville du Nord de la Russie.
2. Le Goskino existait déjà sous cette appellation en URSS. Sa fonction principale est de délivrer des visas d'exploitation aux films nationaux et étrangers.
3. Chiffres de l'Observatoire Européen de l'audiovisuel.
4. En 2000, la Russie comptait 1500 salles de cinéma.
5. Ce film ne sortira pas en France.

 

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