Les capitales de l’Est, villes de tête ou sièges du trône?

Ville dominante, la capitale, à l'Est comme ailleurs, est le lieu par excellence de la concentration. Concentration d'hommes, de richesses, de pouvoir, parfois des trois à la fois, parfois en des temporalités différentes (la pérennité n'étant pas forcément l'apanage de la capitale), cette ville singulière reste difficile à définir et encore plus à cerner.


Qu'en est-il des capitales de l'Est, ces villes dont le développement hier encore n'avait rien de spontané et qui, sous l'effet de facteurs internes tant qu'externes, sont désormais entrées dans une phase de mutations intenses ?

La notion de capitale reste difficile à appréhender, et on en vient parfois à se demander s'il n'existe pas autant de capitales que d'Etats. A l'Est comme à l'Ouest, au Nord comme au Sud, la capitale d'un Etat domine… mais quoi ?

Pas forcément la plus grande ville du pays, pas forcément la plus peuplée, généralement centre du pouvoir politique, parfois (mais pas nécessairement toujours) centre économique, la capitale est-européenne, comme ses sœurs ailleurs, recouvre des réalités très diverses. Il lui arrive d'être remise en cause, soumise à des rivalités, à une concurrence qui peut la mener à être détrônée au profit d'une autre, qui présente certains avantages, eux aussi très divers…

La réalité capitulaire reste relative et changeante. Tête, mère ou trône ?

On peut aborder la question de la définition d'une capitale sous l'angle étymologique. Pour imparfait qu'il est, le résultat de cette approche par l'origine des mots n'en reste pas moins largement pertinent : il est intéressant en effet de se pencher sur les mots que l'on met sur les choses et qui révèlent une compréhension particulière de l'objet ainsi désigné. Si cette compréhension peut sembler à certains archaïque, à d'autres elle n'apparaît précisément que plus appropriée, parce qu'elle relève d'un ancrage d'autant mieux accepté que tellement lointain qu'il en devient inconscient.

A cet égard, un échantillon de quelques unes des langues de cet Est européen confirme bien que la capitale est une notion différemment appréciée d'une région à l'autre.

Le terme généralement adopté dans la plupart des langues latines provient de caput, la tête[1] : la capitale est donc la ville située en haut, au-dessus, celle qui domine, par extension celle où sont prises les décisions concernant l'ensemble du pays. On retrouve cette référence directe à la tête dans certaines langues de l'Est, comme l'albanais, le croate, l'estonien, le letton, le serbe, le slovaque, le slovène ou le tchèque (voir tableau). La capitale y est la ville ou le lieu de tête, située au-dessus des autres villes et du reste du pays.

En ouzbek, le mot (en l'occurrence persan) qui désigne la capitale signifie littéralement "le pied du trône". Cette métaphore indique que le roi-shah est en haut de la citadelle, en référence aux villes anciennes de l'Iran préislamique, alors que, en bas de la citadelle se trouve la population.

D'autres langues (l'arménien et le géorgien par exemple) font référence à la mère. La capitale est la ville-mère, littéralement la métropole (du grec méter - la mère et polis - la ville)[2]. Acception spécifique de cette notion de ville-mère, quand on sait que les capitales ne sont pas toutes, loin s'en faut, des métropoles et que les métropoles ne sont pas forcément capitales!

Le terme russe, stolitsa, qu'on retrouve dans certaines langues slaves (mais pas toutes), provient, lui, de la racine stol - le trône. Or ce trône, auquel il est fait référence est celui du couronnement et se situe dans la cathédrale réservée à cet effet. La capitale est donc, en russe, polonais, biélorusse, etc., la ville du couronnement, dans son acception politique, mais aussi religieuse, et, par extension, la ville où réside le prince.

Nuance intéressante, en croate, serbe et slovène, si le terme administratif et courant retenu pour désigner la capitale fait référence à la tête, toutefois subsiste dans la langue plus soignée, historique, la désignation de la capitale par la référence au trône également (on peut ainsi utiliser le terme prestolnica en slovène et en serbe ou prijestolnica en croate).

Moscou, une capitale indétrônable

Si les capitales peuvent se déplacer, varier, comme ce fut le cas en Russie durant deux siècles, l'approche étymologique semble relativiser certaines vérités historiques.

Par exemple, née en 1703 de la seule volonté de Pierre le Grand, Saint-Pétersbourg est devenue, sans décret particulier et sans annonce officielle, capitale de l'Empire russe peu après sa fondation. Toutefois, entre 1712 et 1918, période au cours de laquelle elle a été, à quelques années près, résidence des tsars, jamais Saint-Pétersbourg/Petrograd n'a acquis la prérogative du couronnement, privilège que, par une apparente bizarrerie de l'histoire, elle a toujours laissé à Moscou. Celle-ci est donc restée pervoprestolnyi gorod, le préfixe pervo - première - étant entendu ici au sens de première chronologiquement, plus ancienne.

Saint-Pétersbourg, lieu de sépulture impériale

Tout juste Saint-Pétersbourg est-elle parvenue, tout au long de son règne, à devenir le lieu de sépulture de ses souverains. C'est en cela qu'elle incarne l'Empire russe: les empereurs qui ont régné dans la capitale du Nord y sont tous enterrés, dans la Cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul, à l'exception de deux d'entre eux[3].

Même si elle a été éclipsée par la tragédie du naufrage du sous-marin Koursk et les doutes persistants sur l'authenticité des dépouilles impériales, la cérémonie de canonisation de Nicolas II et de sa famille, le 17 juillet 2000, organisée malgré tout en grande pompe, a permis à Saint-Pétersbourg de retrouver les ultimes pièces manquantes de cette histoire. Il est notable à ce propos que c'est le Patriarche de "Moscou et de toutes les Russies", selon l'expression consacrée, Alexis II, qui a été l'un des plus virulents opposants à cette cérémonie, arguant du manque de preuves quant à l'authenticité des restes de la famille impériale. Or on sait à quel point le Patriarcat est lié à la renaissance de Moscou, capitale renouvelée, non plus de l'Union soviétique, mais d'une Russie qui a retrouvé l'orthodoxie. Le Patriarche ne tenait sans doute pas à ce coup de projecteur porté sur cette fausse "capitale religieuse", garante de la protection des dépouilles impériales depuis le XVIIIe siècle.

Après avoir été déchue, en 1918, Petrograd n'a pu conserver ce rôle de lieu de sépulture des souverains, puisque Lénine, décédé en janvier 1924, a été installé, contre sa volonté d'ailleurs, dans son Mausolée de la Place Rouge à Moscou. Le Soviet de Petrograd a eu beau demander le transfert du corps du chef du prolétariat, il n'a pas été accédé à sa demande.

Après la disparition de l'URSS, le maire de Saint-Pétersbourg, A. Sobtchak, a demandé à plusieurs reprises à ce que la dépouille de Lénine, dont on ne sait trop que faire, soit transférée à Pétersbourg afin d'y être enterrée, dans le cimetière de Volkovskoié. De son vivant, Lénine avait en effet émis le souhait de reposer dans ce cimetière, aux côtés de sa mère et de sa sœur. La proposition de A. Sobtchak est bien sûr restée sans écho.

A partir de la mort de Lénine, Moscou est donc redevenue capitale à part entière: du couronnement, du règne et de la sépulture. Mais, même pendant les deux siècles où elle n'a pas été formellement capitale, parce qu'elle était née avant, qu'elle était l'aînée, Moscou ne pouvait être tout à fait détrônée. En poussant à l'extrême la logique de l'approche étymologique, la cadette a donc fait bien pire que d'être une capitale "illégitime" : sous son acception étymologique, à aucun moment Saint-Pétersbourg n'a été véritablement la "capitale" du pays, mais une sorte de fausse, de quasi-capitale, usurpatrice qui aurait échoué dans sa tentative puisqu'elle n'a pas ravi l'essentiel à sa rivale. En effet, si peu importe que Paris, par exemple, ait été ou pas lieu du couronnement des rois, puisque l'essentiel était qu'elle fût la ville de tête (caput), en revanche, peu importe à Moscou de demeurer ville du dessus, ce qu'il lui faut, c'est être ville du trône (stol) et du couronnement. Et ce privilège-là, personne, jamais, ne le lui a retiré.

 

Par Céline BAYOU

Vignette : "Leningrad ville-héros" (© Céline BAYOU)

 

[1] En allemand, le terme retenu pour désigner la capitale est Hauptstadt, le préfixe "Haupt", tout comme "Kopf", étant également dérivé du latin caput. Le premier préfixe, plus poétique à l'origine, a pris ensuite un sens plus prosaïque, désignant ce qui est en haut : Hauptstadt - la capitale, Hauptbahnhof - la gare centrale, Häuptling - le chef des Indiens, etc.
[2] La métropole est la ville qui a colonisé des territoires, fondé d'autres villes. F. Moriconi-Ebrard a montré que si, dans la Grèce antique, la cité-mère s'opposait aux colonies, dans le Bas-Empire romain, metropolis ne désignait plus que la capitale d'une province. Par la suite, le mot a été élargi à un sens religieux (ville où réside le métropolitain), politique (Etat dont dépendent des colonies ou des territoires extérieurs), ou figuré (centre le plus important dans un domaine particulier). F. Moriconi-Ebrard, L'urbanisation du Monde depuis 1950, Anthropos, Coll. Villes, Paris, 1993, pp. 276-277.
[3] Il s'agit de Pierre II, petit-fils de Pierre le Grand et fils d'Alexis, qui a régné de 1728 à 1730 à Moscou où il a été enterré, et de Ivan VI, fils d'Anna, la nièce d'Anna Ivanovna, évincé du pouvoir par Elisabeth Petrovna ; il a régné de 1740 à 1741 avant d'être renversé, enfermé dans la forteresse de Schlüsselbourg où il a été tué en 1764 suite à une tentative infructueuse d'évasion, et enterré secrètement.

 

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