En 1939, plus de 70 % des Juifs dans le monde vivaient en Europe centrale et orientale. Quatre-vingts ans après la Shoah, la situation a profondément changé. L’Europe dans son ensemble ne représente que 5 % du total et l’Europe centrale 1,3 %. Ce chiffre très faible pose la question de la pérennité des communautés juives à terme dans cet espace.
Le 9 novembre 2025, la communauté juive de Slovaquie organisait la re-consécration de la synagogue de Trenčín après quatre-vingts ans d’interruption. Cette manifestation symbolique s’est faite dans un pays où la communauté juive semble résiduelle et, surtout, dans une ville où elle a quasiment disparu. Cela cache l’aboutissement d’un processus historique qui semble inéluctable.
Avant la Seconde Guerre mondiale, plus de 70 % de la population juive mondiale vivait en Europe centrale et orientale. La Shoah puis la création de l’État d’Israël ont profondément modifié cette réalité, que l’instauration des régimes communistes avait gelée pendant quarante-cinq ans. Depuis trois décennies, on a pu observer une transformation de la situation des communautés juives. La possibilité d’émigrer en a réduit les effectifs mais ce n’est pas le cas dans tous les pays et il y a eu parfois une immigration de populations juives vers l’Europe centrale. Par contre, elles sont souvent atteintes d’un degré de vieillissement important, ce qui amène la question logique de leur survie à terme. Les communautés juives d’Europe centrale sont-elles en voie d’extinction ?
Définir les populations juives
Définir ce que sont les populations juives est très complexe car c’est la définition qui va induire la taille des communautés. Quand on analyse la littérature, les définitions sont nombreuses. Deux semblent ressortir, qui semblent opposées mais qui donnent des effectifs comparables.
La définition la plus utilisée est celle formulée par Sergio Della Pergola(1) qui publie un annuaire de la Population juive mondiale édité par l’université Hébraïque de Jérusalem. Pour lui, être Juif peut avoir quatre significations différentes, de la plus restrictive à la plus large :
- PJB (Population Juive de Base) : il s’agit du groupe qui considère le judaïsme comme son cadre d'identification mutuellement exclusif, y compris ceux qui considèrent la religion comme un moyen pertinent d'identification.
- PPJ (Population ayant des Parents Juifs) : cela comprend les personnes qui se disent partiellement juives parce que leur identité est partagée mais ont au moins un parent juif.
- PJE (Population Juive Elargie) : ce sont les personnes qui déclarent avoir des origines juives mais pas de parent juif, ainsi que tous les membres non juifs vivant dans des foyers avec des Juifs.
- PLR (Population relevant de la Loi du Retour) : la loi du retour est l'instrument juridique de l'État d'Israël qui détermine l'éligibilité des Juifs et de leurs familles à l'immigration et à la citoyenneté.
Certains États d’Europe centrale posent la question religieuse lors des recensements. En Slovaquie(2) en 2021, cela apparaissait sous forme de menu déroulant avec une première question : « quelle est votre religion ? » Deux réponses étaient possibles : avec religion ou sans religion. Si on répondait avec, 21 religions apparaissaient et il était possible d’afficher son appartenance à la Židovská Obec na Slovensku (Communauté Juive de Slovaquie). Dans tous les recensements depuis l’indépendance, la question a été posée sous cette forme. Le chiffre de 1991, environ 1 000, est probablement sous-estimé car, juste après la Révolution de velours, certains citoyens ont probablement gardé le réflexe de la période antérieure de ne pas se déclarer Juifs. Au XXIe siècle, les chiffres montrent une communauté juive de Slovaquie avec un effectif voisin de 2 000 personnes.
Aujourd’hui dans l’ensemble de l’Europe centrale, la question religieuse n’est pas posée à tous les citoyens lors des recensements. Elle l’est en Pologne, en Allemagne ou en Roumanie par exemple mais elle ne l’est plus en République tchèque et elle l’était en Autriche jusqu’en 2001. Cela rend la comparaison difficile entre les pays mais donne, pour les pays ayant encore cette question dans les recensements, des résultats proches de celui des PJB.
Outre le fait que leur chiffre est calculé pour tous les pays et annuellement, les données concernant les PJB offrent probablement l’estimation la plus proche de la réalité.
En Europe centrale, des populations juives désormais très peu nombreuses
Depuis 1950, la population juive mondiale a augmenté de 34 % pour arriver 15 166 200 en 2021, ce qui représente une croissance d’environ 0,5 % par an. Cette croissance cache une répartition très différente d’une région à l’autre.
Les populations juives sont aujourd’hui beaucoup plus concentrées qu’elles ne l’étaient au XXe siècle. À eux deux, Israël et les États-Unis rassemblent 85 % des Juifs dans le monde, avec respectivement 45 et 40 % du total. 15 % des Juifs vivent dans le reste du monde et seulement 5 % dans les pays de l’Union européenne. L’Union européenne rassemble environ 785 000 Juifs au sens de la PJB. La France à elle seule abrite 57 % des Juifs européens. L’Europe centrale et orientale est devenue un espace avec des effectifs peu importants et seuls trois pays enregistraient, en 2021, une communauté supérieure à 10 000 personnes : l’Allemagne, la Hongrie et l’Autriche.
La possibilité d’émigrer a modifié la donne à partir de 1989. Le cas emblématique est celui de la Roumanie dont la communauté s’est réduite très rapidement. Il restait, en 1990, environ 70 000 Juifs en Roumanie ; en 2021, ils n’étaient plus que 8 800. Cet exode s’est fait pour environ deux tiers vers Israël et un tiers vers les États-Unis et l’Europe de l’Ouest.
Les communautés juives sont globalement en baisse en Europe centrale par solde naturel et solde migratoire négatifs. Elles sont vieillissantes et on observe généralement plus de décès que de naissances. De plus, elles subissent un déficit migratoire avec des départs qui ont été assez nombreux dans les années 1990. Ce sont les jeunes adultes qui sont essentiellement partis, ce qui renforce le vieillissement. Comme en Roumanie, Israël représente la première destination de départ. Les départs se sont taris au XXIe siècle quand la situation économique s’est améliorée. Dans l’ensemble, les communautés juives d’Europe centrale ont vu leurs effectifs baisser de 0,2 % à 0,5 % par an depuis 1990 (exception faite de l’Autriche, de la Hongrie et, surtout, de l’Allemagne).
L'Allemagne ou le scénario optimiste
Dans les années 1960, il y avait environ 20 000 Juifs en RFA et très peu en RDA. Des communautés existaient à Berlin, Munich ou Düsseldorf…. À partir de 1990, des lois ont été votées permettant l'immigration juive en Allemagne.
Une immigration de Juifs s’est donc mise en place et environ 100 000 Juifs sont arrivés, principalement de l'ex-URSS, entre 1990 et 2021. De plus, dans les années 2010, un nouveau phénomène est apparu : une immigration d'Israël vers l'Allemagne de 2 500 à 3 000 personnes par an. Ce sont des Juifs d’origine germanique qui reviennent pour mener une vie plus paisible et pour lesquels l'Allemagne offre des opportunités professionnelles. Ce sont essentiellement des personnes hautement qualifiés et jeunes. Cette communauté nouvelle s’installe dans les grandes villes. L’exemple emblématique est Leipzig, qui comptait 10 Juifs en 1989 ; ils étaient 1 200 en 2021. Cette communauté jeune continue en outre d’augmenter par accroissement naturel. Depuis le 7 octobre 2023, la tendance migratoire s’est accentuée.
Hongrie et Autriche, ou le scénario moyen
Les communautés juives y sont de taille moyenne mais concentrées. Après avoir baissé, leurs effectifs sont en légère croissance depuis le début du siècle. En Autriche, la communauté juive regroupe 10 300 personnes, dont 80 % résident à Vienne. Il subsiste par ailleurs quelques petites communautés à Graz, Salzbourg et Wiener Neustadt. Cette population est en croissance (1,1 % par an) et elle comptait 8 140 personnes en 2001. Sa croissance est naturelle et migratoire avec un âge médian de 53,7 ans. L’immigration est faible, en provenance d’Europe centrale et d’Israël essentiellement.
En Hongrie, la communauté est plus nombreuse mais présente des caractéristiques semblables. Elle comprend 46 800 personnes dont 84 % vivent à Budapest, le reste résidant à Pécs, Szegéd et Miskolc. La population juive a connu une émigration importante dans les années 1990, juste après la chute du régime communiste, mais ce processus s’est arrêté eu XXIe siècle avec un taux de croissance de 0,8 % par an, d’origine migratoire et naturelle. L’âge médian est de 54,6 ans.
La Pologne ou le scénario pessimiste
En 2021, en PJB, on dénombrait 4 500 Juifs en Pologne quand le recensement de 2011 donnait un chiffre de 7 508 ans. C’est une communauté en contraction rapide – avec un taux de (dé)croissance de -1,7 % par an – et vieillie – avec un âge médian de 64,5 ans. Si on se base sur l’espérance de vie à 60 ans pour l’ensemble de la Pologne, la moitié de la communauté devrait avoir disparu en 2030 et plus de trois quarts d’ici 2050. Le constat est simple : sans immigration, la communauté juive de Pologne est en train de disparaître rapidement
| Typologie de la situation des communauté juives en Europe centrale | ||||
| Effectifs 2021 | Age médian | Niveau de croissance démographique | Statut de la Communauté | |
| Allemagne | 118 000 | 40-50 | Croissance forte | Solide et en développement |
| Autriche | 10 300 | 50-60 | Croissance faible | En développement lent mais fragile |
| Hongrie | 46 800 | 50-60 | Croissance faible | En développement lent mais fragile |
| Pologne | 4 500 | 60-70 | Décroissance rapide | En voie d’extinction |
| Rép. tchèque | 3 900 | 50-60 | Décroissance rapide | En voie d’extinction |
| Slovaquie | 2 600 | 60-70 | Décroissance rapide | En voie d’extinction |
| Croatie | 1 700 | 50-60 | Décroissance rapide | En voie d’extinction |
| Roumanie | 8 800 | 60-70 | Décroissance rapide | En voie d’extinction |
| Bulgarie | 2 000 | - | Décroissance rapide | En voie d’extinction |
| Slovénie | 100 | - | Décroissance rapide | Presque éteinte |
Dans l’ensemble de l’Europe centrale, et exception faite de l’Autriche, de la Hongrie et de l’Allemagne, les communautés juives sont donc devenues peu nombreuses, en décroissance rapide et sont souvent vieillies. Cela signifie qu’elles sont globalement en voie d’extinction. La communauté slovène l’est quasiment déjà. Dans les autres pays, elles sont en voie d’extinction et devraient disparaître vers 2050-60. Sans immigration importante, cette tendance semble inéluctable. Malgré ce constat démographique, on peut observer ce qui peut apparaître comme un paradoxe : la culture juive reste vivace en Europe centrale et orientale. Elle l'est bien souvent dans le cadre d'une mise en avant du patrimoine matériel et immatériel juif par les autorités locales comme élément d'attractivité. Elle l'est souvent, aussi, avec l'aide de la diaspora qui, originaire d'Europe centrale, vit maintenant essentiellement en Israël ou aux Etats-Unis.
Notes :
(1) Sergio Della Pergola, « World Jewish Population, 2021 », in Arnold Dashefsky & Ira M. Sheskin (Ed.), The American Jewish Year Book, Vol. 121, Cham, SUI: Springer, 2021, pp. 313-412.
(2) Sčítanie obyvateľov, domov a bytov [Recensement des habitants, des maisons et des appartements].
Vignette : Synagogue de Trenčín (Slovaquie). Copyright : François-Olivier Seys.
* François-Olivier Seys est Professeur des Universités en Géographie au laboratoire TVES à l’université de Lille. Il travaille sur la démographie et la géographie de la population dans le monde post-communiste depuis plus de 30 ans.